Choses qui font battre le cœur

un onigiri dans le lit de la Seine
un chiffon cake
un chapitre de livre
un parc secret aux lèvres scellées
une bouchée de chocolat de Madagascar
qui fond dans la poche
des choses favorites
un parapluie parisien
toutes choses qui sont proches bien qu’éloignées
aujourd’hui
hier
encore avant
et demain

Robert Doisneau, La dactylo du Vert Galand, 1947

Cinematic Easter

Tout en haut de la colline soufflé les pissenlits
petite maison dans la prairie et prince charmant
entre chien et loup la lumière coulée
les vaches aux silhouettes noires
poules brunes à parure feuillantine
sous les tuiles ployée clouée
tulipes myosotis
forget-me-not on dit
Qui d’autre que Cary Grant, en partant, se retourne quatre fois ?

Son : Judy Garland, Somewhere Over The Rainbow, The Wizard of Oz (Soundtrack), 1939

Claude Monet, Printemps, 1875

Transatlantique !

Je suis partie, j’ai traversé l’océan, dans un sens, l’autre, comprimée sur mon siège, puis libérée au brouhaha sauvage de l’autre continent, je reviens me réinsérer dans les veinules européennes – vivante, grouillante de globules.

le transport : ce n’est pas juste celui des corps sur la sphère
je suis transportée

Son : Gustavo Santaolalla, La Vuelta, in Ronroco, 1998

Lucien Boucher, Planisphère Air France – Réseau Aérien Mondial (détail) – lithographie, 1937

La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026

L’Amant

Volupté mutique tissée dans la scansion des phrases. Il y a quelque chose d’élitiste et de cavalier à tailler des blocs de noirs sur du papier gaufré blanc

et puis mon Dieu ces effluves de la ville de Cholen, du Mékong
la lumière bleue des chambres de l’internat
la peau ronde d’Hélène Labonnelle dormant en position foetale

la douleur rouge et sanguine de l’amant, du jeune chinois milliardaire,

et elle, on ne saura jamais,
malgré la rythmique lancinante et retournante des phrases, les mots déroulés au tapis des scènes de films français, les portraits de famille croqués au couteau suisse, on vivra tout cela à deux pas d’elle

on saura l’émotion des autres, plaqués les larmes, les silences, les cris

et elle, seize ans ? dix-sept ans ? et ce paquebot qui part pour la France, la séparation, la vie en son axe

– c’est vrai pourtant seize ans, on vivait sans comprendre, des déchirures des autres, des agitations sous la peau, des églises roses et pénombre, le goût des fleurs au tombant du jour, le badigeon térébenthine dans une chambre nuages,

le futur, les châteaux, les fauteuils crapauds, les chevauchées dans la neige, bottes et capeline – sans comprendre mais on savait un peu et tout du long, que ce serait ça qui compterait, qui définirait, qui écrirait tout

Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.

— Marguerite Duras, L’Amant, 1984

Marguerite Donnadieu à 16 ans, archives familiales Jean Mascolo

(Londres)

L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.

Son : Ralph Vaughan Williams, Bryden Thomson, London Philharmonic Orchestra, Fantasia on « Greensleeves », 1987

London, février 2026

Derrière la porte (2) : Cinéma parisien

Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste.
« C’est quoi qu’on entend ?
— Debussy, je pense. »
Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.

Son : Claude Debussy, 2 Arabesques, CD 74, L. 66: No. 1, Andantino con moto, 1882, interprété par Aldo Ciccolini, 1992

Jacques Ould Aoudia, Cours intérieures.

She wasted nothing of what she felt

11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.

Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.

She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.

Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.

Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.

[…]

When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.

This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.

— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

Du désert, with love

Je t’écris du cimetière artisanal, en haut de la petite butte où est enterré notre gîte troglodyte

Des rangées d’oliviers plus tard, Matmata, aux portes d’un désert qui ne ressemble à aucun autre où j’ai chassé des rayons cosmiques.

Je vis les paysages, les lieux à l’aune de ce que je connais déjà, en contrastes et en aspérités – alors qu’il faudrait simplement accueillir d’un regard neuf.

Et il y a tant de mythologie littéraire et cinématographique associée au Sahara ; je ne peux m’empêcher de penser 
au Patient anglais
à Tatouine
aux Fremens

au survol du manque d’eau et d’ocre, suspendu aux carlingues et aux toiles de songes enroulées en turban ; aux lettres d’amour embarquées qui partent par delà la mer, aux mots entortillées d’espoir sur papier cigarette.

— Par avion, by Air Mail, with love

Matmata, décembre 2025
Cimetière artisanal à Matmata, décembre 2025