P. conclut à raison : « Probablement, être autrice, ça s’apprend. »
L’éditrice américaine m’annonce : « Le sous-titre de votre livre sera : Révéler les secrets du ciel. » Je réponds euh non, je ne crois pas. Et elle : « Vous pouvez vous mettre vos réserves au cul, » avec un sourire américain en filigrane de son mail.
L’éditrice droits-internationaux de ma maison française me sermonne : « Il faudra faire des compromis. Et puis il aurait fallu me mettre dans la boucle dès le départ. » Je me justifie et m’explique comme si j’avais des babies, chaussettes blanches et des tresses.
J’appelle à l’aide mon éditeur-aux-yeux-bleus : « Je me sens comme une merde. Je comprends rien à votre monde. »
Ensuite je vais m’asseoir devant le bureau de V., avec ses grandes plantes vertes, son ordinateur qui égrène les validations ETAMINE, et je hoquette (babies, chaussettes blanches et tresses) : « Tu comprends, c’est le croisement de mon petit orgueil de merde qui se révolte de ne pas connaître toutes les règles du jeu comme j’en ai l’habitude, et d’être face à des décisions sur lesquelles j’ai un véritable affect. »
En fin de journée, devant un macchiato, j’inflige aux yeux bleus cette analyse : dans mon travail, je cherche l’optimisation et l’efficacité, avec une argumentation objective. Je suis en train de réaliser (enfin) que pour ce qui entoure ma création, je ne dois ni optimiser ni être efficace. Je dois rechercher avant tout ce qui me correspond avec une exigence aiguë… et tout est subjectif.
Dans un booth de mon café hipster en banlieue parisienne, regardé en famille le décollage du Roman Space Telescope1. Sur mon iphone en mode paysage adossé à la carafe vert bouteille, entre les miettes de frites et les coulées d’œufs benedict. À côté, deux allemandes papotent de fournitures et de chambre d’enfant, un couple partage des pancakes en prenant tant bien que mal des photos de bébé. En bande son, du pop rock moderne qui bat la pulsion en arythmie à l’égrenage des minutes réelles.
Ça va très vite. A une minute du décollage, le go est confirmé par le directeur. Drôle de voix, me dis-je, cette bande passante grésillante, filtrée aux aigus, compressée, voix de film et de radio, comme si rien n’avait changé depuis les années 60.
Au terme du countdown, le commentateur NASA énonce, avec une excitation dont la retenue fait l’émotion :
Go Falcon Heavy and Go Roman Space Telescope!
Plus tard, une fois leur mission accomplie à 90 km d’altitude, les boosters reviennent se poser à Cap Canaveral, ils déploient leurs ailettes à quelques mètres du sol, et ces longs cols s’installent, attendent le nettoyage et le décollage suivant.
« On se croirait dans Star Wars. On y est, » dit P.
Nous ne sommes plus dans les années 60. Nos garçons ne saisissent pas notre stupéfaction de vieille génération biberonnée à la science-fiction. Pendant des décennies, ça n’avait pas l’air de se réaliser, et on n’y croyait plus après y avoir cru. Les voitures qui volent dans Blade Runner, les vaisseaux spatiaux Star Wars comme transport commun… Et soudain, en une poignée d’années, des engins spatiaux décollent et atterrissent comme de grands oiseaux gracieux. Nous conversons avec un virtuel dont les enjeux et les câblages gigantesques nous échappent. Depuis de mystérieuses coques en verre noir, nous faisons résoudre nos problèmes, rédiger nos livres, dessiner nos films, demandons conseil à la sagesse humaine algorithmée, pour créer, interagir, vivre. Les paquets arrivent en quelques minutes par drones, le monde coule dans des déluges, les canopées se vident de leur sève et le minéral installe sa poussière à la lumière des terres rares.
Astrophysiciens, nous sommes des êtres si tranquilles dans nos bureaux des années 30, à recevoir ce que captera Roman, à donner sens à notre Univers si vertigineusement lointain. Et j’ai l’impression que ce qui est pourtant fondamental et à l’avant-garde de l’Humanité, est devenu une quête dépassée, obsolète, un rêve antique, quelque chose de l’ordre du conte de fées.
Et c’est probablement pour ça qu’il faut continuer. Il ne faut pas conquérir, je crois. Il faut questionner, observer, rêver.
Son [Dieu n’avait pas d’enregistrement discographique des symphonies de Sibelius avec lesquelles je l’ai découvert. C’est chose faite pour les symphonies 1 et 5. On le visualise, à l’entendre, insuffler sa magie mutine, sa puissance, et puis les gouttes de harpe…] : Jean Sibelius, Sibelius: Symphony No. 1 in E Minor, Op. 39: IV. Finale. Andante – Allegro molto, interprété par the San Francisco Symphony, dir. Esa-Pekka Salonen, 2025
Le Roman Space Telescope effectuera trois types de relevés dans le ciel dans la gamme de lumière visible et proche infrarouge. Ses yeux excellents et grands ouverts nous offrent un nouveau pouvoir de cartographie : de la profondeur cosmique sur de grandes surfaces célestes. Il examinera la tranche de notre Galaxie pour étudier la distribution des étoiles, détectera des populations nouvelles d’exoplanètes. Il sondera la structure de l’Univers en collectant des statistiques inégalées sur des galaxies lointaines. Il capturera aussi des phénomènes transitoires, explosifs. De son regard vaste et profond, il cherchera les contreparties lumineuses de sursauts cosmiques détectés via d’autres messagers comme les ondes gravitationnelles ou les neutrinos, provenant de régions du ciel mal identifiées. ↩︎
Lancement de la fusée Falcon Heavy de SpaceX avec à son bord le télescope Nancy Grace Roman, au centre spatial Kennedy de la NASA, Floride, dimanche 30 août 2026.
Il fallait bien ces quelques jours de calme pour digérer la culture boulimique de juillet. Stranger Than Paradise, dans la fraîcheur du Champo alors que Paris-marmite se bat sous son couvercle. Ça m’a émue, ce noir et blanc absurde – au point de me renvoyer un caléidoscope d’images dans la tête, dans mes moments silencieux. La fille pas belle, pas moche, plutôt jolie. Un film qui prend son temps puisque les personnages de toute façon n’ont rien à faire de leurs journées. C’est drôle et on sourit d’un sourire un peu triste, à cette combinaison de détails inutiles, à l’ellipse générale – comme si on avait mis Salinger à l’écran. J’aime cette expérience, le vide existentiel américain, l’impression de passer mon cerveau à la machine, une grande vague qui passe et qui lave tout.
Je suis partie, j’ai traversé l’océan, dans un sens, l’autre, comprimée sur mon siège, puis libérée au brouhaha sauvage de l’autre continent, je reviens me réinsérer dans les veinules européennes – vivante, grouillante de globules.
le transport : ce n’est pas juste celui des corps sur la sphère je suis transportée
Son : Gustavo Santaolalla, La Vuelta, in Ronroco, 1998
Lucien Boucher, Planisphère Air France – Réseau Aérien Mondial (détail) – lithographie, 1937
pendant que s’écrasent les missiles et les drones, je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60
un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même, qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not
C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.
11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.
Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.
She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.
Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.
Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.
[…]
When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.
This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.
— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.
Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960
Enchaînement fortuit (?) de recueils de nouvelles occident / orient, écrites par un homme / une femme.
De l’autre côté de l’Atlantique, quinze ans plus tard, Salinger pond neuf histoires en iceberg. Rien n’est dit, tout est tu, on mettra juste le bout des mots qui dépasse de l’eau. On mettra souvent une petite fille, une jeune femme, paumée – mais on ne le dit pas, c’est à extrapoler sous la surface – dont les valeurs sont hasardeuses. Qui vacille soudain devant des choix qui se présentent, et qui touche du doigt le sens et le non-sens de sa vie, dans l’infinie solitude d’une Amérique âpre, âcre, aux crocs d’acier et aux apparences bidimensionnelles. Des projections de femmes qui prononcent des banalités apparentes, et que des hommes cherchent à interpréter et décrire dans le silence, en posant trois touches et trois mots. Comme un tableau de Hopper.
De l’Amérique donc. Crue, vraie, qu’on dirait triste parce qu’elle vaut plus que cette bidimensionalité – et pourtant est-ce triste ? C’est, simplement. Pragmatique comme la caractéristique maîtresse de ce peuple, pour qui tout a commencé, justement, par la traversée des icebergs.
« Hello, » he said, cordially, to Ginnie. « Hello. » « Seen Franklin? » he asked. « He’s shaving. He told me to tell you to wait for him. He’ll be right out. » « Shaving. Good heavens. » The young man looked at his wristwatch. He then sat down in a red damask chair, crossed his legs, and put his hands to his face. As if he were generally weary, or had just undergone some form of eyestrain, he rubbed his closed eyes with the tips of his extended fingers. « This has been the most horrible morning of my entire life, » he said, removing his hands from his face. He spoke exclusively from the larynx, as if he were altogether too tired to put any diaphragm breath into his words. « What happened? » Ginnie asked, looking at him.
— J. D. Salinger, Just Before the War with the Eskimos, in Nine Stories, 1953
Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.
Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.
Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.
Enchaînement d’entretiens langoureux, au cœur palpitant et professionnel. Les gens, leur sensibilité exacerbée, leurs histoires, leurs colères, leurs maladresses, leur neuro-atypicité – leur besoin d’être et d’exister.
Curieusement dans cette grande salade le maillage se tient, la passoire laisse couler l’eau sale et retient le grain. Aux nouveaux entrants du laboratoire, je tartine des mièvreries à coups de « It’s a difficult world. It’s a difficult context. Now more than ever is it important that science institutes be a place of thoughtfulness, collaboration, sharing. » comme si j’avais fait un medley IA de Cat Stevens, John Keats et d’un ancien président américain.
Mais la vérité, c’est que j’y crois profondément. À ma science fondamentale comme dernier rempart de la diplomatie, à la gentillesse désintéressée des intérêts spécifiques autistiques, à cette polyphonie familiale nourrie à la reconnaissance seule, disjointe des profits financiers, et donc un peu disjointe de la réalité.
Je crois profondément à la qualité et l’utilité de chacun dans cette grande salade de goûts. Je crois aux mathématiques qui gouvernent les interactions, je crois au pragmatisme américain, à l’introspection française, je crois à la temporisation, à l’immédiateté, je crois, toujours, qu’il est possible de douter ou de ne pas douter, je crois aux choix et aux évidences.
J’essaie de transmettre ces notions à une table ronde Fulbright franco-américaine, quand on me demande « En tant que femme, percevez-vous votre façon de leader différente de celle des hommes ? » Et l’une des personnalités de la salle m’alpague à la fin « We all can’t get over how amazing you are. »
Je m’esclaffe et songe – comme vous me manquez, parfois, les américains, avec vos enthousiasmes débordants et vos validations, à la limite du dégoulinant mais sans hypocrisie aucune.
Je m’esclaffe : rien d’amazing mes amis, voyez plutôt Andromeda. Et si vous saviez comme je me trompe beaucoup, souvent. Mais je ne suis pas seule, ni pour me tromper, ni pour moins me tromper, et c’est la finesse solide de ce maillage qui me retient, qui nous retient, qui est si intéressante, si surprenante.
Son : la grande chanson du paternalisme, par Cat Stevens, Wild World, in Tea for the Tillerman, 1970.