Madrid nunca duerme

Madrid. De grandes avenues écrasées de chaleur. La nuit pleine de bruits et bruissements, et je mange une tortilla, des boulettes et un flan dans un troquet obscur. Le tenancier, la cinquantaine bien conservée, chauve, maillot de foot bleu azur, est aux petits soins avec moi. Il me sert copieusement de sa nourriture maison, alors qu’il est en train de ranger sa boutique – à minuit – (pendant que ma sœur m’appelle en détresse depuis Annecy).

Plus tôt, sur la grande scène de l’amphithéâtre de Institut français plein à craquer, entre l’astronaute de réserve espagnole aux longs cheveux rouges et l’entrepreneuse dite « Elon Musk française », qui construit la capsule spatiale habitable européenne, je me suis demandé si j’étais dans le désaveu de ma propre fonction. Les gens sont venus ce soir pour s’enthousiasmer sur les vols dans l’espace, alors que scientifiquement, il y a tant à découvrir et observer les pieds sur Terre, sans conquête, sans être une cow-girl. Nous n’avons pas les mêmes aspirations, les mêmes rêves, l’espace, pour nous, n’a fondamentalement pas le même sens. Je respecte ces différences-là, mais je suis gênée de l’amalgame.

Il m’apparaît pourtant que le terrain, il faut l’occuper : l’importance de la science fondamentale, l’émerveillement des théories validées par l’observation, la joie de construire ensemble dans la diversité, le ciel comme dernier rempart de la diplomatie… Je dis tout ça comme à l’accoutumée, en français, traduite instantanément dans les casques en espagnol – et il y a une drôle de poésie chantée à ce balancier de langues. Au moment des dédicaces, surprise, les madrilènes font aussi la queue pour acheter mon livre en français et me susurrent de si jolies choses – pendant que la star astronaute signe le sien à ses fans.

Dans les rues étouffantes de cette ville qui m’échappe et pétille dans ses recoins, je pense Movida madrileña, au regard noir couteau de Penelope Cruz, les couleurs saturées d’Almodovar, la voix sucrée de Mecano dans Mujer contra Mujer. Aux deux femmes avec qui j’ai partagé la scène, toutes deux étrangement androgynes mais pas dans le même genre : l’astronaute est glamour, l’entrepreneuse fonceuse. Je me dis que nous sommes devenues des incarnations – même moi à ma toute modeste envergure – c’est un peu merveilleux et un peu effrayant, de tenir cette magie-là entre les doigts, la possibilité d’émouvoir, d’émerveiller, d’inspirer, de donner envie et l’espoir.

Son [non, pas Mecano, mais de la vraie couleur s’il vous plaît, avec du flamenco rumba !] : Paco de Lucía, Entre Dos Aguas, 1981

La flor de mi secreto, 1995, dir. Pedro Almodovar

Quai de la Gare

C. et V. au bistrot à Quai de la Gare, face à la Seine et sous les cahots du métro aérien, à discuter jury de concours, pulsars, interférométrie et spectre de rayons cosmiques – elle a les cheveux roses, et toujours une sorte de défiance mêlée d’un embrassement. Il ne change pas. Il me parle toujours comme si je comprenais tout, et avec une considération quasi-inconditionnelle. Entre eux aussi, cette considération. Ils ne changent pas. On dirait le frère et la sœur, c’est ce genre d’affection ; mais entre nous trois aussi, le lien familial thésitif. C’est un peu comme dans le chapitre de mon livre, me dis-je beaucoup plus tard, quand ils ont chacun pris leur train vers les antipodes maritimes de la France.

Je rejoins mon éditeur qui sort de l’auditorium du Monde, et me guide entre les longues passerelles de bois de la BnF. Il y a plus de dix ans, je longeais ce quai aphone, sur la sellette de mon écriture, j’allais le voir chez Flammarion – mais il n’était qu’un éditeur de sciences et il ne savait que faire du roman que j’avais déposé dans le couffin de ses doigts. Il fait beau, les étudiants font du pilates sur les planches, le vent passe comme si c’était la mer, et il faudra revenir pour l’expo sur les Cartes imaginaires.

L. m’attend chez Nosso, et nous sommes entre l’or, le vert d’eau et profond, sur une dégustation que nous faisons durer comme la conversation. Elle dit que pour ne pas pleurer, le chat préconise de coller la langue au palais. Et bien d’autres choses, mais comme on dîne, on ne colle pas la langue sur le palais.

Son : Barbara, Le mal de vivre, in Le mal de vivre, 1965

Croquis de l’esplanade de la BnF, 1990 © Dominique Perrault Architecte

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

La volière 2026

Au Festival du Livre : foule sonore et cuite sous serre, mon Éditeur courait d’une scène d’interview à son stand de sciences, et moi j’essayais d’avoir l’air inspirée devant le journaliste du Figaro – quarantaine, cheveux, barbe hipster, très sympathique, dont la famille est de gauche mais il voulait écrire pour son grand-père qui lisait ledit Figaro.

Chez Creamy devant une glace hojicha, j’ai appelé O. qui m’a expliqué que s’il n’y avait pas assez de toilettes au Festival, il suffisait de pisser dans une bouteille – avant d’embrayer sur le million d’euros de coût de déploiement en Argentine, et la chouette impression que nous ont fait les collègues ingénieurs de l’observatoire de Nançay, avec des designs d’antennes-parapluies de six mètres.

Au Régina, sous les boiseries, avec du foie gras et de la configure d’agrumes, il était question de carnets.

La volière, avril 2026

Londres

Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.

Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011

Le couple infernal [Acte XII, scène 21]

Quelques jours avant Noël, entre le Nil et la Seine, dans un restaurant italien chic, sur une banquette en angle, contre un mur de vieilles pierres. L’ÉDITEUR dans un pull en cachemire bleu assorti à ses yeux. L’AUTRICE enveloppée d’un pashmina iridescent offert par L’ÉDITEUR.

L’ÉDITEUR : Il y a plein de gens qui croient qu’écrire, ça vient tout seul. Ils lisent trois livres et ils se disent qu’ils vont faire pareil. Alors que toi, tu pratiques depuis des années, tu as plusieurs romans dans tes tiroirs. Ça n’a rien à voir.

L’AUTRICE : Mon problème, c’est que je n’ai toujours pas identifié ce que j’ai envie écrire. J’ai toujours pensé que je voulais écrire de la fiction. Mais d’un coup, la vie est si… riche, si incongrue, si étrange, qu’elle dépasse toute fiction, et je me demande : est-ce que mon projet, aujourd’hui, ça ne serait pas de raconter cette réalité ?

L’ÉDITEUR : Ce serait presque naturel, tu t’y entraînes depuis des années.

L’AUTRICE : Mais je ne vais pas écrire sur ma life. Quelle légitimité ? Tout le monde s’en fout de la vie des autres, de la mienne. Et j’entends ta voix d’éditeur dans la tête : Qui va lire un livre sur ça ? Qui achèterait un livre sur la petite vie insignifiante d’Electre ?

L’ÉDITEUR : Mais les gens sont curieux de la vie des autres. De nombreux auteurs ont écrit sur leur vie, et ça a marché. Toi-même tu aimes lire la vie des autres. Tu aimes la vie des autres. Et ta vie… elle est drôlement intéressante, tu sais.

Jo, there is more to you than this. If you have the courage to write it.

— Friedrich Bhaer, dans l’adaptation cinématographique
de Little Women de Louisa May Alcott,
dir. Gillian Armstrong, 1994

Son : Thomas Newman, Under the Umbrella (End Title) – Instrumental, in Little Women Soundtrack, 1994.

Winona Ryder et Gabriel Byrne interprétant Jo March et Friedrich Bhaer, dans Little Women, 1994, dir. Gillian Armstrong

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

Nantes

Nantes : blanche et lumineuse, aux façades aux traits pas droits, construite sur pilotis
du ciel clair et la pluie, l’un puis l’autre
un café avec V., la connivence
pendant que mon éditeur court de libraire en libraire
beaucoup d’amour à la conférence-dédicaces, et des jeunes filles timides
X m’écrit : le procès, le verdict, ce que ça remue deux an après
le contrat pour le transfert des running costs qui tombe, c’est Noël
des huîtres, des huîtres
des murs bleu nuit, des draps blancs, des œufs à la coque
une petite lune toute douce qui compte quarante minutes
dans le train, j’ai ôté mes chaussures, comme d’habitude. j’avais faim

Restaurant La Cigale – déco intérieure Art Nouveau (détail), 1894

Écrire, être [2]

V., je la rencontre dans les locaux de ma maison d’édition, gobelets et mug marqués de rouge à lèvres, des manuscrits et des papiers partout débordants, à peine une chaise libre pour m’asseoir. Par la fenêtre, un mur de béton blanc taillé sur un bout de ciel – quelque chose des parpaings sud-américains.

Elle n’a pas besoin de m’avoir lue ou de m’entendre plus de deux minutes. Elle a cerné, et m’enjoint d’écrire parce que et par ce que je suis. Elle dit aussi : il ne faut pas être utilitariste avec ses vieux textes.

Je passe les jours suivants hébétée, certaine et incertaine. Ma direction engagée, mon intention, et ce que je suis, elle l’a validé. Il suffit de garder l’ancien au chaud dans les tiroirs, avancer, créer, écrire dans la certitude d’être, d’être aujourd’hui.

Mais il y a une différence subtile et fondamentale entre être et être dans l’écrit. Et cette distance-là, cette justesse-là, le regard, la couleur, la vibration que je souhaite imprégner, c’est ça qui ne se dépose pas. J’essaie d’avancer, de plaquer les bouts de récits, les paragraphes et les géographies, mais – 

(l’excuse qui crisse sous mes neurones : peut-être qu’il y a encore trop de chats dans les boîtes)

Alexander Calder, Untitled (Cat), 1925, Calder Foundation, New York

Écrire, être [1]

D’un automne à un autre, une année duale.

La première partie suspendue à l’espoir fébrile d’être lue et d’être au moment de toutes les investitures. Et la seconde, fulgurante d’intensité, dans la puissance d’être, ces mois enivrants à porter ma propre peau et à vivre de cette peau-là. La peau de la femme, des doutes, des forces, des joies et des espoirs, la peau vibrante et habitée, dans la douceur du sable, des aciers, des poignes et des mots, à sa place.

D’un automne à un autre, une année d’errances.

Une année où l’on a révélé au monde : j’écris – tout le reste, je crois, on le savait déjà. Et pourtant je n’écrivais plus.

Au Quiz du Festival du Monde, invitée sur un plateau avec deux autres « personnalités », on me tend le micro au moment de la question littéraire – « Votre livre, Electre, vous, la littérature, … » et moi de me confier allègrement pour une énième fois sur mes deux hémisphères cérébraux « un pour écrire et respirer, un pour la science et jubiler : les deux créent et se répondent. » Et pourtant je n’écrivais plus.

Ici, j’écris pour la discipline, j’écris, je publie, je dé-publie parce que je sais que nous valons tous mieux que ces faussetés mal dépliées. Mais ce n’est pas écrire comme le soulèvement architectural des quatorze chapitres de l’année passée.

Écrire, être, c’est une équivalence. Or depuis un an j’erre, je n’écris plus. Et pourtant, jamais je n’ai autant été. Alors ?

Mark Rothko, No. 2, 1962, Oil on canvas. Smart Museum of Art, The University of Chicago