Stranger Than Paradise

Il fallait bien ces quelques jours de calme pour digérer la culture boulimique de juillet. Stranger Than Paradise, dans la fraîcheur du Champo alors que Paris-marmite se bat sous son couvercle. Ça m’a émue, ce noir et blanc absurde – au point de me renvoyer un caléidoscope d’images dans la tête, dans mes moments silencieux. La fille pas belle, pas moche, plutôt jolie. Un film qui prend son temps puisque les personnages de toute façon n’ont rien à faire de leurs journées. C’est drôle et on sourit d’un sourire un peu triste, à cette combinaison de détails inutiles, à l’ellipse générale – comme si on avait mis Salinger à l’écran. J’aime cette expérience, le vide existentiel américain, l’impression de passer mon cerveau à la machine, une grande vague qui passe et qui lave tout.

Son : Screamin’ Jay Hawkins, I Put a Spell On You, 1956

Eszter Bálint et John Lurie dans Stranger Than Paradise, dir. Jim Jarmush, 1984

Jeux d’eau

Sous les grands tilleuls coupés au carré, les grands marronniers, les allées de graviers et plate-bandes débordants de rosiers rouges et gaura blancs rosé. Robe longue, fleurie et serrée à la taille, chapeau, c’était la Villa d’Este et les jeux d’eaux, les fontaines Arcimboldo et le petit garçon-chou vert, la balustrade donnait sur un plan d’eau caché, long, à la surface ridée, et les carpes traçaient leur silhouette sur l’algue verte. Un petit vent frais filait entre les buis, seulement 31 degrés aujourd’hui, on aurait dit un village de province, la halle aux volets clos, les vieilles pierres blanchies, les terrasses au son de couverts tranquilles, comme un dimanche matin. Parfois un avion de chasse attrape le temps et le compresse comme un mauvais oracle. L’odeur des aiguilles de pin croustillants de soleil, La Traviata, les comédies musicales et mes billets prononcés à l’ombre du pavillon au dôme arabisant, et de la glace pour prolonger l’été comme un roman.

Son : Franz Liszt, Années de pèlerinage / 3ème année, S. 163: No. 4, Les jeux d’eau à la Villa d’Este, interprété par Hélène Grimaud, in Water, 2016

Maurice Denis, Femme en bleu, 1899

C’est l’été ! Chaleur, musique et astronomie

Fête de la musique – annulée
puis maintenue – par 37 degrés à l’ombre
dans l’ancienne mairie de Sceaux
A. acrobate sérieux et heureux
sur un six mains de Cornick

Par la fenêtre transpirent les grands tilleuls verts.
Un autre siècle, cette ville.

Un nocturne de Chopin
un Lied de Beethoven accompagné a la guitare :
un jeune homme bangladais
peau mate et voix de cette texture
un peu court sur pieds, regard franc
chante allemand sous des moulures.
Nous gouttons et frissonnons de tous nos pores
comme il pousse son chant d’amour.

Hier les cubes colorés dans la cour de mon institut
pour accueillir le public
nuit étrange à la lune lunette
mon labo chaleureux dans la chaleur

Le tilleul étêté transpire sur le bout de pelouse.
Toutes les générations sont attentives et vives.

Als mir noch die Träne der Sehnsucht nicht floß,
Und neidisch die Ferne nicht Liebchen verschloß,
Wie glich da mein Leben dem blühenden Kranz,
Dem Nachtigallwäldchen, voll Spiel und voll Tanz!

— Christian Ludwig Reissig (1783-1822), Lied aus der Ferne
[Pour le plaisir de lire et dire l’intraduisible Sehnsucht]

Son 1 : Mike Cornick, Benodet Breeze, interprété par Some Handsome Hands, in Some Handsome Hands, 2013

Son 2 : Ludwig van Beethoven, Lied aus der Ferne, WoO 137, par Matthias Goerne, Jan Lisiecki, 2020

La lune depuis la cour de mon laboratoire, juin 2026

Quai de la Gare

C. et V. au bistrot à Quai de la Gare, face à la Seine et sous les cahots du métro aérien, à discuter jury de concours, pulsars, interférométrie et spectre de rayons cosmiques – elle a les cheveux roses, et toujours une sorte de défiance mêlée d’un embrassement. Il ne change pas. Il me parle toujours comme si je comprenais tout, et avec une considération quasi-inconditionnelle. Entre eux aussi, cette considération. Ils ne changent pas. On dirait le frère et la sœur, c’est ce genre d’affection ; mais entre nous trois aussi, le lien familial thésitif. C’est un peu comme dans le chapitre de mon livre, me dis-je beaucoup plus tard, quand ils ont chacun pris leur train vers les antipodes maritimes de la France.

Je rejoins mon éditeur qui sort de l’auditorium du Monde, et me guide entre les longues passerelles de bois de la BnF. Il y a plus de dix ans, je longeais ce quai aphone, sur la sellette de mon écriture, j’allais le voir chez Flammarion – mais il n’était qu’un éditeur de sciences et il ne savait que faire du roman que j’avais déposé dans le couffin de ses doigts. Il fait beau, les étudiants font du pilates sur les planches, le vent passe comme si c’était la mer, et il faudra revenir pour l’expo sur les Cartes imaginaires.

L. m’attend chez Nosso, et nous sommes entre l’or, le vert d’eau et profond, sur une dégustation que nous faisons durer comme la conversation. Elle dit que pour ne pas pleurer, le chat préconise de coller la langue au palais. Et bien d’autres choses, mais comme on dîne, on ne colle pas la langue sur le palais.

Son : Barbara, Le mal de vivre, in Le mal de vivre, 1965

Croquis de l’esplanade de la BnF, 1990 © Dominique Perrault Architecte

To Dunhuang and back

Et ils creusèrent des trous de verre entre Roissy et la banlieue Sud, affrétèrent taxis et bus de remplacement, planqués sur des stations essence comme dans les films d’espionnage. Ils transformèrent les aéroports en plateau de tournage, en cabine téléphonique, en bureau de direction ou en QG de collaboration, par visio et par chat, ils transformèrent le voyage en un processus de translation logistique où ne se perdent aucun dossier ni aucun mot ni aucun ressenti entre le décollage et l’atterrissage. Entre les piliers des caddies, et les files d’attentes parce que Air China ne sait pas enregistrer les passagers en ligne, et des tapis roulants en escargots architecturaux. Le jour se levait et se couchait dans les grandes baies vitrées de Beijing, affichant des brumes douteuses où le kérosène avait sa part. Il était question de coffee shop et de xiao long bao et de toujours bien tenir la poignée de sa valise cabine. Sur le tarmac, alors que l’avion se meut déjà, la conversation transcontinentale qui se tient est cruciale, comme si elle contenait la clé de la semaine, peut-être des derniers mois, de l’année écoulée ? Et au point culminant où la solution est livrée, l’envol et la déconnexion – le Grand Rex de la vie. Shutdown pendant 12 heures, sommeil et silence nécessaires. À six heures du matin, sur le périphérique, le taxi a un accrochage avec un conducteur – qui se couche sous ses roues pour ne pas qu’il parte sans signer un constat. Après, on ne se souvient plus trop, mais il y avait du café, de la tourte, des fromages et de la roquette.

Son [un peu de pop rock bien soupique des 90s, en écho au titre – et en souvenir de nos seize ans, quand on ne songeait pas un seul instant qu’on vivrait toutes ces dingueries] : Savage Garden, To the Moon and Back, in Savage Garden, 1997

Aéroport de Beijing, mai 2026

Choses qui font battre le cœur

un onigiri dans le lit de la Seine
un chiffon cake
un chapitre de livre
un parc secret aux lèvres scellées
une bouchée de chocolat de Madagascar
qui fond dans la poche
des choses favorites
un parapluie parisien
toutes choses qui sont proches bien qu’éloignées
aujourd’hui
hier
encore avant
et demain

Robert Doisneau, La dactylo du Vert Galand, 1947

La volière 2026

Au Festival du Livre : foule sonore et cuite sous serre, mon Éditeur courait d’une scène d’interview à son stand de sciences, et moi j’essayais d’avoir l’air inspirée devant le journaliste du Figaro – quarantaine, cheveux, barbe hipster, très sympathique, dont la famille est de gauche mais il voulait écrire pour son grand-père qui lisait ledit Figaro.

Chez Creamy devant une glace hojicha, j’ai appelé O. qui m’a expliqué que s’il n’y avait pas assez de toilettes au Festival, il suffisait de pisser dans une bouteille – avant d’embrayer sur le million d’euros de coût de déploiement en Argentine, et la chouette impression que nous ont fait les collègues ingénieurs de l’observatoire de Nançay, avec des designs d’antennes-parapluies de six mètres.

Au Régina, sous les boiseries, avec du foie gras et de la configure d’agrumes, il était question de carnets.

La volière, avril 2026

Derrière la porte (2) : Cinéma parisien

Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste.
« C’est quoi qu’on entend ?
— Debussy, je pense. »
Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.

Son : Claude Debussy, 2 Arabesques, CD 74, L. 66: No. 1, Andantino con moto, 1882, interprété par Aldo Ciccolini, 1992

Jacques Ould Aoudia, Cours intérieures.

Choses incongrues et jolies

Des catalpas romantiques enfin en partage 
Les yeux rouges des autres
Un tonka au darjeeling et une pomme de terre
L’immobile jardin d’hiver
Les jonquilles de décembre
Paris la nuit au seuil de Noël, tout au bout de ce jour

Son : Georg Philipp Telemann, Concerto for Recorder and Flute in E Minor, TWV 52:e1: Largo, interprété par Daniel Rothert, Elke Martha Umbach, Kolner Kammerorchester, Helmut Müller-Brühl, 2003

Kent, déc. 2024

Dieu & extase

Au commencement il y a Dieu. Enfin, juste avant il y a eu Bach, mais la partita pour violon qui pleut d’on ne sait où – on finit par repérer la violoniste en robe rouge perchée sur un coin de balcon parmi les spectateurs – fait partie intégrante de Fog, la composition féérique de Dieu, aka Esa-Pekka Salonen.

Ensuite il y a Yuja Wang et Prokofiev, ou Prokofiev et Yuja Wang. Bref, au bout du premier mouvement, là où la salle d’habitude se racle la gorge, on entend en chœur un soupir libéré, le souffle retenu, on s’était collectivement arrêté de respirer.

Enfin Wagner : le Prélude et mort d’Isolde, dont on ne voit pas le bout, mais qui s’est curieusement transformé sans transition ni coupure en le Poème de l’extase de Scriabin. Ça monte, ça se suspend, ça reprend, ça explose, l’orgue s’ouvre béant et chatoyant dans le mur, il emporte le corps massif dans l’orgasme musical. Quand on sort dans la nuit, l’univers est transmuté.

Son : Alexander Scriabin, Le poème de l’extase, Op. 54, interprété par Boston Symphony Orchestra, Claudio Abbado, 2012

© Mathias Benguigui/Philharmonie de Paris