Anjou

A. explique que ce sont des choucas : la tête blanche, le cri bizarre
dans les douves troglodytes du château de Brézé
entre tonneaux et fours à pain
silos
le tuffeau humide que brosse la mousse en coups de pinceaux
l’offusquante odeur de l’air chargée de pierres et d’eau
presque lascive – je pense aux jeux d’eau des jardins de la Villa d’Este
c’est de la Dordogne en version « royauté » – Louis et ses châteaux médiévaux raffistolés de blanc
on parle Belle-Ile, Vendée comme la porte à côté
et des Dolmens dans les champs qui démarrent de vert

Ⓒ Electre, Dolmen de la Forêt, en Anjou, mars 2026

El Jem

El Jem, à l’heure de la prière, toujours.
Au bistrot d’en face, le serveur appelle mon beau-frère Michel et lui récite les numéros des départements de Bretagne – les petits cousins pouffent sur leurs frites.

C’est l’un des trois plus grands amphithéâtres romains, surgi au milieu de nulle part, sur les sept heures de route entre le Sahara et Tunis. Je lis dans Wikipédia :

parfois appelé « ksar de la Kahena », du nom d’une princesse berbère du viie siècle qui a rassemblé les tribus pour repousser l’avancée de l’envahisseur musulman. Vaincue et traquée, elle se réfugie avec ses partisans dans l’amphithéâtre et y résiste durant quatre ans. Selon la légende, elle aurait été trahie par son jeune amant, qui l’aurait poignardée avant d’envoyer sa tête embaumée au chef des armées arabes.

J’erre entre les énormes blocs de pierres, et soudain je réalise – ma procrastination, la science qui fuit de mes doigts depuis quelques semaines, qu’il faut rebattre, rempoigner, serrer. C’est ça qui me sauve de l’année naissante. Jusqu’à l’aube, revenus à La Marsa dans la baraque de ma sœur, je rattrape tout : les slides des meetings que j’ai ratés parce que je dirigeais des pompes funèbres, les documents que j’avais survolés, les structures à mettre en place, cette réflexion à tricoter et à brosser pour faire et être dans mes projets. 2026 et je refuse de trahir ma science. C’est parmi les nombreux rouleaux de ma vie, l’une des plus belles histoires à composer, le potentiel-légende le plus puissant, quelque chose que plus tard, une fois vécu, on pourra conter.

احكي يا الراوي احكي حكاية
مدابيك تكون رواية
حكلي على ناس زمان
حكلي على الف ليلة و ليلة
و على لونج بنت الغولة

Raconte, ô conteur
Raconte une histoire, qu’elle soit une légende
Parle-nous des gens d’antan
De Loundja, la fille de l’ogresse et du fils du Sultan

— Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

Son : Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

El Jem, Tunisie, janvier 2026

Toboggan !

Départ de Sabria en quatre-quatre.

Fdil, au volant, explique qu’avant, il n’y avait pas de sable jusqu’ici, et que les villageois posent des barrières de palmiers pour empêcher sa progression.

Il montre les dunes entre les monticules de déchets : « Là, les enfants font du toboggan en glissant sur des morceaux de plastique. »

On s’enfonce dans le grand erg ; Fdil s’exclame aux montées et descentes aiguës : « Toboggan ! » en détachant les syllabes comme s’il s’agissait d’un mot arabe1, et les petits cousins rigolent dans les cahots.

Son : Tinariwen, Kurt Vile, Mark Lanegan, Nànnuflày, in Elwan, 2017

  1. Amusant, car en réalité le mot provient de l’exploration d’autres longitudes, latitudes et conditions climatiques : du français de l’Acadie « tabagane », lui-même une mixture de langues algonquiennes, signifiant « traîneau léger » ou « piste de luge ». ↩︎
Départ de El Sabria, décembre 2025

Sidi Bou Said

Il fait grand soleil et les rues sont mouillées. Les chats déambulent sur les pare-brises sales, y tamponnent la forme de leurs pattes.

Sidi Bou Said dégorge de touristes mais quand on s’éloigne de l’axe principal, la quiétude reprend ses couleurs. Ville bijou, toute de lumière franche plaquée en plans blancs, et de fer forgé bleu comme rappel du ciel. L’art ici, c’est d’y découper un rectangle pour incruster de la pierre taillée, une colonne vrillée, un liseré fleuri, une mathématique constellée.

Au cimetière tout en haut, une pomme d’amour attendait sur une branche. Et la mer, du turquoise des foutas et des tapis, se déroulait dans l’horizon entre les ficelles d’eucalyptus. Les quatre enfants couraient le long des tombes en criant « ketchup ! ».

Sidi Bou Said, Tunisie, décembre 2025
Au cimetière de Sidi Bou Said, décembre 2025

Fragments de fin d’année vii.

Alors on a crayonné des sous-bois à la lumière déclinante, entre un mur de pierres et des pavillons blancs, tracé une allée pavée coulée de pumpkin latte, acheté cent trente-quatre euros de chocolats, la chocolatière m’en a offert deux, ganache matcha. On disait, je disais, me disais : on ne sait plus, à force, quel est le monde parallèle et le réel, celui qui revient en pointillé et celui qui nourrit l’autre, on ne sait plus quel est le roman, ce qui est écrit et ce qui vit. Les deux, et pendant tout ce temps, A. grimpait Debussy dans les airs.

Son : Claude Debussy, Children’s Corner, CD 119: I. Doctor Gradus ad Parnassum, interprété par Lang Lang, 2019

Forêt de Verrières, nov. 2025

Fragments de fin d’année iii.

réveil – l’air est mélodieusement compressé/décompressé par Chopin, ces derniers temps, A. emplit la maison de musique : ses quatre morceaux de piano (Chopin, Debussy, Beethoven, Moszkowski), et des sonorités de cor qui s’arrondissent, comme il vise et atteint les notes dans un pointé précis – tout est une question de résolution angulaire dans le multi-sensoriel de la vie

Son : Frédéric Chopin, 24 Préludes, Op. 28: No. 4 in E Minor, interprété par Martha Argerich, 1987

Tiffany lamp, Blue Wisteria No. 342, [détail]. Designer: Clara Driscoll, circa 1901, Tiffany Studio, New York

Fragments de fin d’année i.

22 novembre 2025. il fait très froid, j’ai acheté des petites bricoles pour remplir le calendrier de l’avent, je vais à l’audition de piano de A.
qui jouait du cor plus tôt, et me montrait les mouvements de lèvres
Susanna ce matin au café hipster pour papoter femmes de science
ce que nous sommes, ce que nous ressentons, et autour ce monde qui n’arrive pas à changer, malgré tout

Son : Anton Bruckner, Symphony No. 4 in E-Flat Major, WAB 104 “Romantic” (1886 Version, Ed. Nowak): III. Scherzo. Bewegt – Trio. Nicht zu schnell. Keinesfalls schleppend, interprété par le Wiener Philharmoniker, dir. Claudio Abbado

Rosemåling, dans l’église Uvdal Stave, Buskerud, Norvège, Photo: Frode Inge Helland, 2005

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

Dieu & extase

Au commencement il y a Dieu. Enfin, juste avant il y a eu Bach, mais la partita pour violon qui pleut d’on ne sait où – on finit par repérer la violoniste en robe rouge perchée sur un coin de balcon parmi les spectateurs – fait partie intégrante de Fog, la composition féérique de Dieu, aka Esa-Pekka Salonen.

Ensuite il y a Yuja Wang et Prokofiev, ou Prokofiev et Yuja Wang. Bref, au bout du premier mouvement, là où la salle d’habitude se racle la gorge, on entend en chœur un soupir libéré, le souffle retenu, on s’était collectivement arrêté de respirer.

Enfin Wagner : le Prélude et mort d’Isolde, dont on ne voit pas le bout, mais qui s’est curieusement transformé sans transition ni coupure en le Poème de l’extase de Scriabin. Ça monte, ça se suspend, ça reprend, ça explose, l’orgue s’ouvre béant et chatoyant dans le mur, il emporte le corps massif dans l’orgasme musical. Quand on sort dans la nuit, l’univers est transmuté.

Son : Alexander Scriabin, Le poème de l’extase, Op. 54, interprété par Boston Symphony Orchestra, Claudio Abbado, 2012

© Mathias Benguigui/Philharmonie de Paris

Peau douce et motifs

J’ai chanté sa chanson à K., il a posé sa tête sur ma cuisse, maman tu as la peau douce, il dit distraitement ; c’est l’heure du coucher, dans la pénombre je suis assise sur le grand lit et je plie le tas de linge. Un haut rayé de K., un pyjama Star Wars de A., des chaussettes dinosaures, un pantalon pastel. La tristesse, elle remonte comme un motif, dans la pénombre, un pyjama velours, un caleçon à bande marine, un polo en maille piquée gris, en leitmotiv avec l’eau dans la pénombre, K. cherche les paires de chaussettes, c’est toi, dis-je, qui as la peau douce. Je pense : c’est bien, c’est toutes les larmes qui évacuent, tout ça passe et me traverse, les jeunes, les vieux, les pas jeunes et les pas vieux, moi j’applique les recettes et je sers de véhicule, je ne suis que les représentations et les validations, je suis ressource – mais je veux rester humaine. Je pense une nouvelle fois à ce qui s’est révélé à Chicago. Un T-shirt toucan fatigué, un caleçon à carreaux, un jeans, des chaussettes poissons. Tout est plié avec l’aide de K.

Son : Toujours Vanessa Wagner – et Wilhem Latchoumia. L’urgence et les motifs dans ce mouvement minimaliste de Philip Glass, Four Movements for Two Pianos: III., in This is America!, 2021.

Paris, octobre 2025