Go Roman!

Dans un booth de mon café hipster en banlieue parisienne, regardé en famille le décollage du Roman Space Telescope1. Sur mon iphone en mode paysage adossé à la carafe vert bouteille, entre les miettes de frites et les coulées d’œufs benedict. À côté, deux allemandes papotent de fournitures et de chambre d’enfant, un couple partage des pancakes en prenant tant bien que mal des photos de bébé. En bande son, du pop rock moderne qui bat la pulsion en arythmie à l’égrenage des minutes réelles.

Ça va très vite.
A une minute du décollage, le go est confirmé par le directeur. Drôle de voix, me dis-je, cette bande passante grésillante, filtrée aux aigus, compressée, voix de film et de radio, comme si rien n’avait changé depuis les années 60.

Au terme du countdown, le commentateur NASA énonce, avec une excitation dont la retenue fait l’émotion :

Go Falcon Heavy and Go Roman Space Telescope!

Plus tard, une fois leur mission accomplie à 90 km d’altitude, les boosters reviennent se poser à Cap Canaveral, ils déploient leurs ailettes à quelques mètres du sol, et ces longs cols s’installent, attendent le nettoyage et le décollage suivant.

« On se croirait dans Star Wars. On y est, » dit P.

Nous ne sommes plus dans les années 60. Nos garçons ne saisissent pas notre stupéfaction de vieille génération biberonnée à la science-fiction. Pendant des décennies, ça n’avait pas l’air de se réaliser, et on n’y croyait plus après y avoir cru. Les voitures qui volent dans Blade Runner, les vaisseaux spatiaux Star Wars comme transport commun… Et soudain, en une poignée d’années, des engins spatiaux décollent et atterrissent comme de grands oiseaux gracieux. Nous conversons avec un virtuel dont les enjeux et les câblages gigantesques nous échappent. Depuis de mystérieuses coques en verre noir, nous faisons résoudre nos problèmes, rédiger nos livres, dessiner nos films, demandons conseil à la sagesse humaine algorithmée, pour créer, interagir, vivre. Les paquets arrivent en quelques minutes par drones, le monde coule dans des déluges, les canopées se vident de leur sève et le minéral installe sa poussière à la lumière des terres rares.

Astrophysiciens, nous sommes des êtres si tranquilles dans nos bureaux des années 30, à recevoir ce que captera Roman, à donner sens à notre Univers si vertigineusement lointain. Et j’ai l’impression que ce qui est pourtant fondamental et à l’avant-garde de l’Humanité, est devenu une quête dépassée, obsolète, un rêve antique, quelque chose de l’ordre du conte de fées.

Et c’est probablement pour ça qu’il faut continuer. Il ne faut pas conquérir, je crois. Il faut questionner, observer, rêver.

Son [Dieu n’avait pas d’enregistrement discographique des symphonies de Sibelius avec lesquelles je l’ai découvert. C’est chose faite pour les symphonies 1 et 5. On le visualise, à l’entendre, insuffler sa magie mutine, sa puissance, et puis les gouttes de harpe…] : Jean Sibelius, Sibelius: Symphony No. 1 in E Minor, Op. 39: IV. Finale. Andante – Allegro molto, interprété par the San Francisco Symphony, dir. Esa-Pekka Salonen, 2025

  1. Le Roman Space Telescope effectuera trois types de relevés dans le ciel dans la gamme de lumière visible et proche infrarouge. Ses yeux excellents et grands ouverts nous offrent un nouveau pouvoir de cartographie : de la profondeur cosmique sur de grandes surfaces célestes. Il examinera la tranche de notre Galaxie pour étudier la distribution des étoiles, détectera des populations nouvelles d’exoplanètes. Il sondera la structure de l’Univers en collectant des statistiques inégalées sur des galaxies lointaines. Il capturera aussi des phénomènes transitoires, explosifs. De son regard vaste et profond, il cherchera les contreparties lumineuses de sursauts cosmiques détectés via d’autres messagers comme les ondes gravitationnelles ou les neutrinos, provenant de régions du ciel mal identifiées. ↩︎
Lancement de la fusée Falcon Heavy de SpaceX avec à son bord le télescope Nancy Grace Roman, au centre spatial Kennedy de la NASA, Floride, dimanche 30 août 2026.

Cruel Summer: Movies & Board Games

La canicule n’a pas dégelé le recrutement des CDD au CNRS. Chaleur, chaleur, à la recherche d’air climatisé, je voulais prouver à C. (qui n’a rien demandé) et au monde que je suis aussi capable de culture ; j’ai entraîné mes garçons dans tous les musées de Paris, à voir mes films fétiches au nom rafraîchissant : Sueurs froides, Mon oncle, Amélie Poulain. Et puis Jim Jarmush, la fille au manteau et au pantalon trop grands dans une Amérique du non sens. Je n’ai pas dit longtemps, à personne y compris à moi-même, que la décision de disqualification de notre dossier de jouvence de coupole m’a mis un sale coup. J’avais rassemblé toutes les cartes : finances, études, personnes, et là je découvre que je n’ai pas le droit de jouer. Je n’aime pas perdre et je n’aime pas cette période nécessaire d’inaction apparente, où l’on observe la suite dans l’incertitude et l’on avance d’autres pions. Le CNRS a inventé d’autres jeux de plateau : une fusion d’instituts en plein été, en pleine canicule, de cette façon les cerveaux ramollis fusionneront naturellement. Lee Miller, Rousseau, les expos s’enchaînent dans la poussière, la chaleur, les sandales et les cafés glacés. On dirait que je veux cocher ma check-list pour touristes américains. De tous horizons, les touristes en troupeaux sous la tour Eiffel, et les ponts au couchant soufflés par un dragon embrasé. Je me nourris un peu boulimique, c’est vrai, et je me nourris de cette façon étrange, étrangère à l’écriture. Vu Lee Miller sans fixer de mots dans les bains d’ammoniaque de mon cerveau, vu Jim Jarmush en postillonnant in situ l’implacable Amérique, sans chercher à lever le noir et blanc de lignes ici. Un vécu différent comme s’il se consommait sur place dans l’immédiateté orale. Nous sommes à la préhistoire, les traditions orales, et règne dans la caverne un chaos tel que je suis incapable d’en faire sens. C’est un été cruel aux pyromanies et âges de glace en interne et en externe —a Song of Ice & Fire ; d’une façon sacrificielle ou d’une autre, il faudra retourner dans l’Histoire. Écrire.

So cut the headlights, summer’s a knife
I’m always waiting for you just to cut to the bone
Devils roll the dice, angels roll their eyes
And if I bleed, you’ll be the last to know

— Taylor Swift, Cruel Summer, in Lover, 2019

Son : Taylor Swift, Cruel Summer, in Lover, 2019. [À écouter sans prétention et sans modération ; Taylor Swift, 29 ans alors, fait vibrer les passions estivales de jeunesse, cette époque maudite et bénie, où on était (encore plus) paumés, « where you’re yearning for something that you don’t quite have yet, it’s just right there, and you just, like, can’t reach it, » dit-elle.]

Paris, juillet 2026

C’est l’été ! Chaleur, musique et astronomie

Fête de la musique – annulée
puis maintenue – par 37 degrés à l’ombre
dans l’ancienne mairie de Sceaux
A. acrobate sérieux et heureux
sur un six mains de Cornick

Par la fenêtre transpirent les grands tilleuls verts.
Un autre siècle, cette ville.

Un nocturne de Chopin
un Lied de Beethoven accompagné a la guitare :
un jeune homme bangladais
peau mate et voix de cette texture
un peu court sur pieds, regard franc
chante allemand sous des moulures.
Nous gouttons et frissonnons de tous nos pores
comme il pousse son chant d’amour.

Hier les cubes colorés dans la cour de mon institut
pour accueillir le public
nuit étrange à la lune lunette
mon labo chaleureux dans la chaleur

Le tilleul étêté transpire sur le bout de pelouse.
Toutes les générations sont attentives et vives.

Als mir noch die Träne der Sehnsucht nicht floß,
Und neidisch die Ferne nicht Liebchen verschloß,
Wie glich da mein Leben dem blühenden Kranz,
Dem Nachtigallwäldchen, voll Spiel und voll Tanz!

— Christian Ludwig Reissig (1783-1822), Lied aus der Ferne
[Pour le plaisir de lire et dire l’intraduisible Sehnsucht]

Son 1 : Mike Cornick, Benodet Breeze, interprété par Some Handsome Hands, in Some Handsome Hands, 2013

Son 2 : Ludwig van Beethoven, Lied aus der Ferne, WoO 137, par Matthias Goerne, Jan Lisiecki, 2020

La lune depuis la cour de mon laboratoire, juin 2026

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

Charade normande [8]

Son : Stan Getz, Charade, in Reflections, 2003

Jeudi : dernier jour des vacances. En prenant son café du matin, Audrey H. fit de nouveau la lecture à Jean-Louis. Cette fois-ci, non sur son téléphone, mais directement dans le carnet Moleskine.

En quittant Surmak, on traverse d’abord des étendues rouges et noires semées de taches de sel. Au bout de cent kilomètres, c’est le sel qui l’emporte, et malheur à qui n’a pas de quoi protéger ses yeux. Nous avons roulé de quatre à sept heures du soir sur cette excellente piste de terre sans rencontrer âme qui vive. A cause de la sécheresse de l’air, le regard porte à des distances incroyables: cette construction, là-bas, sous un arbre isolé, combien de kilomètres ? Thierry dit quatorze ; moi, dix-sept. On parie, on roule et le soir tombe avant que personne gagne: elle est à quarante-huit kilomètres en ligne droite.

— Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Ed. La Découverte, 1963

Un message de Cary G. interrompit leur lecture : « J’emmène ma tante visiter Veules-les-roses. »

Elle s’y rendit donc elle aussi, un crochet avant de rentrer à Paris. Ils se perdirent entre les maisons et les fleurs, en prenant soin de ne pas se croiser. Au moulin, en amont de la Veule, elle inséra le Moleskine noir dans un double ziploc empli d’air, et le laissa flotter et dériver dans l’eau, vers l’aval. Jean-Louis jouait dans l’eau fraîche du ruisseau.

« Got it! » surgit moins d’une minute plus tard, la réponse d’un dénommé Nicolas B., qui n’était autre que Cary G., et qu’Audrey H. allait, paraît-il, épouser.

Pierre Bonnard, Panneaux décoratifs – Femmes au jardin, 1891, Musée d’Orsay

Charade normande [7]

Son : Georges Brassens, La non demande en mariage, 1966

Audrey H. ne semblait pas surprise de le voir. Il lui avait apporté des fraises de Jumièges. Elle lui demanda où il logeait.

« Chez ma tante, dans notre maison familiale, à Saint Jouin Bruneval. »

Devant son sourcil froncé, il expliqua :

« Jean-Baptiste Feuilloley, le premier maire d’Yport, avait bel et bien une double vie. Il était tombé amoureux d’une princesse persane en exil. Il la cachait à Saint Jouin, où il avait fondé une seconde famille – ma famille.
— Alors la maison de ta tante…
— C’est celle de Feuilloley et de sa princesse.
— Et le diamant… 
— Digne d’une princesse, a pensé Feuilloley. Il a profité du transfert du bijou dans la tour de l’horloge pour escamoter la pierre. Il l’a offerte à son amante. Et pour éviter tout esclandre, il l’a remplacée par un cristal de sel bleu de Perse qu’elle lui avait elle-même donné. »

Elle pensait aux pages du carnet de Nicolas B., ses déserts silencieux, et ce sel bleu que l’on extrait dans les flancs des montagnes de l’Ergourz, au nord de l’Iran.

« Le subterfuge a tenu quasiment deux siècles. Mais l’autre nuit, va savoir pourquoi, le réchauffement climatique ? L’air s’est chargé d’une humidité record. Le cristal de sel bleu n’a pas résisté. Il était déjà rongé par les embruns. Il a totalement fondu. »

Il sortit de la poche de son pardessus, successivement, le pliage du pas de l’ange, et une petite boîte qu’il lui tendit.

« Il était dans une cache sous une gouttière de la maison. Je pense qu’il a sa place dans la collection des minéraux de Sorbonne Université, ou un musée à Yport. Bon courage simplement pour la paperasse. »

Audrey H. tendit la main, prit la boîte, souleva le couvercle, et y découvrit un diamant bleu à l’éclat sans équivoque pour une minéralogiste spécialisée en diamants mantéliques –à inclusion qui plus est. Elle murmura, dans un transport scientifique geek, aussi ridicule qu’émouvant : « Regarde, ce sont les inclusions de bore dans la structure cristalline qui font cette couleur. Une particularité chimique extrêmement rare. »

Le diamant était monté sur une bague. Il déposa entre ses doigts le papier plié. Elle hésita un instant puis l’ouvrit sans bien comprendre. Le message disait, d’une écriture serrée :

« La bague est malhonnête mais ma demande en mariage ne l’est pas. »

Diamant bleu Farnèse (6,16 carats). Découvert dans la mine de Golconde en Inde, il y a 300 ans et offert à Elisabeth Farnèse, reine d’Espagne, épouse du roi Philippe V.

Charade normande [6]

Son : Maurice Ravel, Gaspard de la Nuit, M. 55: I. Ondine, 1908, Vanessa Wagner, in Ravel: Piano Works, 2014,

Mercredi, Jean-Louis voulait aussi grimper aux arbres, et Audrey H. l’accompagna pour prendre de la hauteur. Redescendus sur terre ferme, ils se rendirent sur le front de mer d’Yport, se graisser les doigts dans une barquette de frites. Elle mit un petit message à Nicolas B. : « RAS sauf peut-être sous le pied de l’ange. »

Dans la suite de l’après-midi, le gouffre : rattrapée par le travail administratif laissé au laboratoire, empêtrée dans des organisations poussives et des discussions ineptes, elle attrapa quelques crabes, dont un perdit une pince. Jean-Louis s’en affligea longuement.

Au même moment, à Fécamp, Cary G. pénétrait dans l’une des chapelles de l’Abbaye, repérait un pliage en forme de diamant, le rangeait dans la poche de son pardessus.

À la tombée de la nuit, il était à Yport.

Il surveilla par la fenêtre Audrey H. et Jean-Louis en train de préparer des cookies. Ça sentait le beurre au sel de Guérande jusque dans la rue. Il attendit tranquillement que l’histoire du soir soit lue et que Jean-Louis soit endormi.

Puis il frappa à la porte.

Claude Monet (1840-1926), Yport, la nuit, pastel on paper adhered to a support sheet.

Charade normande [5]

Son : Kate Bush, Running Up That Hill (A Deal With God), in Hounds of Love, 1985

Mardi, Jean-Louis avait oublié de prendre des slips, alors il fallait aller au Leclerc en acheter. Cela faisait partie des aléas d’une enquête. Ils en profitèrent pour s’arrêter à l’Abbatiale de Fécamp. Dans les couloirs aériens de la nef et dans les boudoirs à colonnades blanches, les liens historiques se tissaient avec les moines outre-Manche ; on entendait les plumes gratter le papier, comme les scribes recopiaient des kilos de livres, pour constituer l’un des scriptoriums pionniers du monde médiéval.

Dans la chapelle du pas de l’ange, une pierre usée, incurvée, qui aurait été creusée par ledit ange. Elle était accompagnée d’une sculpture gothique qui sert de réceptacle à des bouts de papiers pliés et autres prières païennes. Jean-Louis écrivit un vœu, Audrey H. griffonna une charade et plia la feuille en forme de diamant. Parfois c’était ainsi qu’on pêchait les crevettes.

Abbaye de la Trinité de Fécamp, avril 2026

Ayant ouvert et déchiffré le Moleskine, ils reprirent la Coccinelle et mirent le cap sur la Valleuse d’Antifer, au-dessus d’Étretat. Sur le voilier de leurs imperméables, en tenant leurs chapeaux, les bancs de lumière ruisselaient dans les champs, tout en haut tout en haut des falaises. Ils s’arrêtèrent, croquèrent le paysage, assistèrent à l’envolée des cansons de Jean-Louis dans le vent, puis revenus dans la ville et sa foule, commandèrent une glace à la Bénédictine, aussitôt volée par une flopée de goélands.

Pendant ce temps, Cary G. grimpait aux arbres pour accéder à une cache derrière la gouttière de la maison de sa tante.

Falaise d’Aval, avril 2026 © Electre

Charade normande [4]

Son : Parviz Meshkatian, Kambiz Roshan Ravan, A Piece for Santur & Orchestra, in Doode Ood, 2011

Lundi : Cary G. emmena sa vieille tante à Étretat, mais elle n’était pas assez vaillante pour aller au sommet. Il se perdit dans le bain de foule et dans la longue marche jusqu’au parking à touristes.

Lundi : marée basse à Yport. Jean-Louis et Audrey H. partirent avec seau et épuisette débusquer des crevettes. Sur le chemin, dans un petit café, tout en dégustant un Brésil de spécialité et une tarte fine, elle écrivit à Nicolas B. : « RAS. Pas de trace de diamant bleu, personne n’en parle ici. C’est une vaste blague. »

Elle reçut pour toute réponse les photos de son carnet de voyage. Des pages de sa traversée du désert iranien, ses mésaventures automobile sur la route de Yezd. Faute de comprendre ce que signifiait son message, ni s’il était en France ou en Iran, elle les lut à voix haute à Jean-Louis, qui se tartinait de Chantilly.

??

Nous nous étions beaucoup interrogés sur ce gâteau de terre dressé loin devant nous en bordure de la piste : la forme à peu près d’un cornet à dés renversé, ou d’un œuf posé sur la base. Mais c’est une enceinte carrée, aveugle, dont le sommet crénelé s’élève à trente mètres au-dessus du désert de sel. Silence absolu et soleil vertical. Un ruisseau qui traverse la piste y pénètre en passant sous une porte à peine assez large pour un âne bâté. On l’a poussée, et derrière, il y avait un mouton écorché suspendu à une voûte, des cris d’enfants, des ruelles bordées de plusieurs étages de maisons, une grande pièce d’eau turquoise entourée de noyers, de maïs, de petits champs qui montaient en gradins jusqu’au niveau des murailles. Bref, toute une ville à vivre sur ce filet d’eau. En levant la tête, on voyait d’étroites volées d’escaliers monter en zigzag jusqu’à la ligne des créneaux, et le soleil comme du fond d’un puits. Les quelques vivants de cette place forte sont revenus avant nous de leur surprise, et le plus hardi nous a offert le thé chez lui. Une centaine d’habitants s’accrochent encore à cet endroit qui s’appelle Fakhrabad, et subsistent grâce aux petits troupeaux qu’ils ont dans les montagnes, à deux journées de marche. Parfois un camion d’épicerie venu de Yezd s’arrête devant la porte ; parfois aussi une semaine entière s’écoule sans qu’on voie rien passer sous les murailles.

Ici, le vent même n’entre pas. Les feuilles mortes de plusieurs années tapissent les toits, les terrasses, les escaliers acrobatiques, et craquent sous le pied.

— Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Ed. La Découverte, 1963

Thierry Vernet, illustration de L’usage du monde, Nicolas Bouvier, Ed. La Découverte, 1963

Jeux d’eau reflétés sur les tables-rochers, ils marchèrent loin en contournant les falaises sur la gauche, jusqu’à ne plus voir la ville. La côte d’albâtre continuait à perte de vue, et ce trou gigantesque creusé dans la craie, qui sentait l’algue. Ils prirent deux crevettes dans le seau en plastique – un goût de pas assez.

En rentrant à Yport, la tour de l’horloge avait un air interrogateur. Ils cuisirent un crumble avec du beurre du crémier et les pommes du verger.

***

Cette nuit-là, Cary G. se faufila dans Yport dans l’obscurité, interrogea l’horloge, la falaise, les deux rues du village, passa par la porte qu’Audrey H. avait oublié de fermer, prit trois cuillères de crumble et de la glace à la vanille. « Et qui a mangé le Neuchâtel au lin ? » s’offusqua Jean-Louis au réveil le matin.

Mais ce n’est pas le fromage qu’Audrey H. repéra sur la table. Elle attrapa le Moleskine noir rempli d’une écriture serrée et le glissa dans son sac. Les indices de Cary G., elle allait les débusquer, et avec plus de succès que les crevettes translucides.

Thomas Chelimsky et Audrey Hepburn in Charade, 1963

Charade normande [3]

Son : Henri Mancini, Charade (Main Title), in Charade, 1963

Audrey H. et Jean-Louis ignoraient que la veille, un certain Cary G. avait déjà fait la route jusqu’à Saint Jouin Bruneval. Il était parvenu à la même conclusion : ce premier maire constituait une piste sérieuse. Il voulait donc voir les décombres du Château du Clos des Fées, ainsi que les registres de l’église, et ça tombait bien : sa vieille tante habitait toujours la maison familiale du village. Il s’invita donc chez elle.

Dimanche vers 11h, il avait acheté les dernières fraises chez le marchand d’Octeville-sur-mer. Il avait fait un tour dans le rayon vert de l’église romano-gothique de Saint Martin, repéré la frise sur la Villa cossue juste à côté. Vers 13h, il déjeunait dans son petit jardin, entouré de glycine, de sa tante et de deux chats, alors que Audrey H. et Jean-Louis reprenaient leur Coccinelle, bredouilles.

Saint Jouin Bruneval, avril 2026, tous droits réservés