L’Amant

Volupté mutique tissée dans la scansion des phrases. Il y a quelque chose d’élitiste et de cavalier à tailler des blocs de noirs sur du papier gaufré blanc

et puis mon Dieu ces effluves de la ville de Cholen, du Mékong
la lumière bleue des chambres de l’internat
la peau ronde d’Hélène Labonnelle dormant en position foetale

la douleur rouge et sanguine de l’amant, du jeune chinois milliardaire,

et elle, on ne saura jamais,
malgré la rythmique lancinante et retournante des phrases, les mots déroulés au tapis des scènes de films français, les portraits de famille croqués au couteau suisse, on vivra tout cela à deux pas d’elle

on saura l’émotion des autres, plaqués les larmes, les silences, les cris

et elle, seize ans ? dix-sept ans ? et ce paquebot qui part pour la France, la séparation, la vie en son axe

– c’est vrai pourtant seize ans, on vivait sans comprendre, des déchirures des autres, des agitations sous la peau, des églises roses et pénombre, le goût des fleurs au tombant du jour, le badigeon térébenthine dans une chambre nuages,

le futur, les châteaux, les fauteuils crapauds, les chevauchées dans la neige, bottes et capeline – sans comprendre mais on savait un peu et tout du long, que ce serait ça qui compterait, qui définirait, qui écrirait tout

Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.

— Marguerite Duras, L’Amant, 1984

Marguerite Donnadieu à 16 ans, archives familiales Jean Mascolo

midodrine iii.

Et c’est aussi : quand elle se retire pour la première fois qu’on appréhende le pouvoir et la nécessité de la solitude, que c’est en équilibre avec elle que se construit toute joie. One in a billion! son absence ou sa présence ? c’est elle la créatrice.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 3. Hardangervidda I, in Dreamweaver, 2023

Au merveilleux Rock Bottom Coffee, Pennsylvanie, oct. 2023

Derrière la porte (2) : Cinéma parisien

Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste.
« C’est quoi qu’on entend ?
— Debussy, je pense. »
Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.

Son : Claude Debussy, 2 Arabesques, CD 74, L. 66: No. 1, Andantino con moto, 1882, interprété par Aldo Ciccolini, 1992

Jacques Ould Aoudia, Cours intérieures.

She wasted nothing of what she felt

11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.

Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.

She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.

Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.

Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.

[…]

When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.

This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.

— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960

La Marsa

La route depuis l’aéroport est une friche aux constructions aléatoires, comme attendu. Mon beau-frère commente au volant : « L’espèce la plus répandue en Tunisie, c’est le sac plastique. »

La Marsa, bougainvillées et bord de mer, ses maisons cubiques, cossues, immaculées, portails hauts et fenêtres voilées de ferronnerie peinte de bleu, aux motifs lyrico-géométriques. Ça et là, des mosaïques de terre cuite émaillée surgissent entre les vastes surfaces de blanc, la ponctuation coquette aux couleurs solaires.

La nuit, je bois une verveine du jardin d’Allia avec les branches qui dépassent de la tasse, dans le canapé immense jeté d’une fouta turquoise, entourée de cercles de paille tressés et de meubles en palmier faits sur mesure. 

Avec ma sœur, nous devisons naissance, morts, ce que nous souhaitons créer et pour quoi. Peut-être que je saurai à la fin de ce séjour ce que je veux écrire, enfin. La pluie n’en finit pas de battre ; le système de drainage urbain étant peu efficace, j’ai l’impression que nous vivons une inondation. 

Entre deux déluges, nous sommes sorties nous promener, fouler le sable percolé d’eau douce et les vagues se casser contre l’inquiétante bâtisse désaffectée. Puis au café « À mi-chemin », le smoothie aux dattes et une mer noire entre des meubles en rotin et un tourne-disque vintage.

Je parlais de fauteuils crapaud et du pouvoir des changements, de la question clé « qu’est-ce que tu attends de moi ? » qui dévérouille les portes.

De l’autre côté de la rive, au soleil couchant, les rochers rouges aperçus depuis l’avion. Les pensées courent aujourd’hui si vite par-delà l’eau, plus vite que l’aéropostale, les paquets de lettres dans les sacs de toile arrivent intacts, sans être mouillés ni effacés par la pluie.

La Marsa, Tunisie, décembre 2025

Le couple infernal [Acte XII, scène 21]

Quelques jours avant Noël, entre le Nil et la Seine, dans un restaurant italien chic, sur une banquette en angle, contre un mur de vieilles pierres. L’ÉDITEUR dans un pull en cachemire bleu assorti à ses yeux. L’AUTRICE enveloppée d’un pashmina iridescent offert par L’ÉDITEUR.

L’ÉDITEUR : Il y a plein de gens qui croient qu’écrire, ça vient tout seul. Ils lisent trois livres et ils se disent qu’ils vont faire pareil. Alors que toi, tu pratiques depuis des années, tu as plusieurs romans dans tes tiroirs. Ça n’a rien à voir.

L’AUTRICE : Mon problème, c’est que je n’ai toujours pas identifié ce que j’ai envie écrire. J’ai toujours pensé que je voulais écrire de la fiction. Mais d’un coup, la vie est si… riche, si incongrue, si étrange, qu’elle dépasse toute fiction, et je me demande : est-ce que mon projet, aujourd’hui, ça ne serait pas de raconter cette réalité ?

L’ÉDITEUR : Ce serait presque naturel, tu t’y entraînes depuis des années.

L’AUTRICE : Mais je ne vais pas écrire sur ma life. Quelle légitimité ? Tout le monde s’en fout de la vie des autres, de la mienne. Et j’entends ta voix d’éditeur dans la tête : Qui va lire un livre sur ça ? Qui achèterait un livre sur la petite vie insignifiante d’Electre ?

L’ÉDITEUR : Mais les gens sont curieux de la vie des autres. De nombreux auteurs ont écrit sur leur vie, et ça a marché. Toi-même tu aimes lire la vie des autres. Tu aimes la vie des autres. Et ta vie… elle est drôlement intéressante, tu sais.

Jo, there is more to you than this. If you have the courage to write it.

— Friedrich Bhaer, dans l’adaptation cinématographique
de Little Women de Louisa May Alcott,
dir. Gillian Armstrong, 1994

Son : Thomas Newman, Under the Umbrella (End Title) – Instrumental, in Little Women Soundtrack, 1994.

Winona Ryder et Gabriel Byrne interprétant Jo March et Friedrich Bhaer, dans Little Women, 1994, dir. Gillian Armstrong

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

L’arche

Dans ces cas-là, est-ce que c’est plus facile d’en faire un poème ? Sei Shonagon, poétesse du 11e siècle au Japon, tenait des listes de « choses ». Là, ça serait

Choses incongrues et inhumaines (ou humaines) 

Des ânes de Gaza, expédiés en France, sauvés par des israéliens.
Par bonté d’âme.
Et des chiens aussi.

— L. et E.

Sadao Watanabe, Noah and the Ark, Stencil Print, 1979

2014 etc.

il est des moments de petite fourche, là où on nous donne de quoi prendre un chemin – qui est un choix au long cours drastiquement différent
la vie drastiquement se décide, mais on ne le sait pas encore. On ne sait pas, quand, où, les chemins ont été pris, seulement un temps plus tard, on se retourne, et on se dit : là. Voilà, là, c’est cette personne, ce mot, cette rencontre, ce moment-là qui s’est présenté, qu’on a saisi.

Son : Bill Evans Trio, Peace Piece, in Everybody Digs Bill Evans, 1959

Greg Dunn, Myelination, 2023

Follow the light

heureusement, on m’entraîne dans des petites librairies envahies de livres anciens, on me refourgue un nrf, je me retrouve sur une chaise de paille dans une église, devant un tiramisu au matcha à côté d’un manchot et son bébé au pochoir sur la pierre crème, heureusement j’abuse de mes droits de directrice pour jouer aux antennes RTK avec F. dans la nuit et le week-end, je regarde l’hypnotique déroulé de l’imprimante 3D, les pièces à fixer sur nos antennes dans le Gobi pour mesurer les positions exactes par GPS. Dans mon bureau aux chaises damassées japonaises turquoises, à côté du kakemono de Tao Yuanming, sur la grande table de réunion vieille comme l’institut, nous bricolons les boîtiers et les cartes électroniques, puis parlons avec 15 satellites qui envoient leurs phases. les messages d’un autre monde continuent de couler comme l’ombre roule dans mon vaste bureau de directrice, j’écris d’entre une forêts de GNSS à des trains qui filent, on m’accompagne, on me lit. on me lit (!) et j’aimerais expliquer que c’est là que réside la chose qui bat et qui vibre, tout le reste est facile d’accès, d’entrées multiples, mais pour ça, il n’y a qu’une seule porte et quand on prend la peine d’y pénétrer, d’y fureter, c’est là

Son : Armel Dupas Trio, Follow The Light, in Lookin’Up, 2022

Paris, octobre 2025