Sur la création [2]

Mon coach m’explique longuement les tableaux de Poussin.
Puis on parle de la création.

— Mais est-ce que c’est juste que j’écrive dans la journée, alors que je suis directrice de recherche au CNRS ?
— Demande-toi si ça t’est nécessaire. Si ça ne l’est pas, ça ne vaut pas la peine.

écrire c’est toujours un risque
personne n’a besoin que tu écrives
tout le monde s’en fout que t’écrives

il faut arracher de la place dans ta vie pour écrire

tu n’écris que parce que c’est une nécessité
parce que si tu ne le fais pas ton corps va te le faire savoir
qu’il manque quelque chose

Alors pose-toi d’abord la question, oui.

Son : Sophie Hunger, Le vent nous portera, in 1983, 2010

Jan van Eyck, Revers de La Vierge Rolin, circa 1430, après restauration, au Musée du Louvre, croisé sur le chemin des Saisons de Poussin.

Sur la création

depuis plusieurs semaines – quand je ne suis pas en train de regarder des reels,
je pense à la création ; à créer la vie et l’interaction, à résoudre ce qui y surgit,
et à écrire
Ce n’est pas par hasard que l’un aille avec l’autre
écrire et inventer l’interaction
c’est créer
c’est bien que ce soit ça, le cœur de mes pensées,
penser, me concentrer à penser à créer
créer de toutes les façons

Son : Márta Sebestyén, Muzsikás, Teremtés (Genesis), 2000

Camille Claudel, La valse, 1893, au Musée Rodin

Vivez maintenant les questions

Courte séance avec mon coach, avec ses guidages précieux pour tenir la barre des petits et grands navires qui constituent mon laboratoire. Sur les cinq dernières minutes, je lui glisse le non-sens dans lequel je navigue à toutes les échelles – le non sens mène au chaos, le chaos mène au burn out, le burn out mène à la souffrance.

Et Yoda me répond : « Quand je suis comme ça dans le brouillard que tu décris, j’essaie de revenir aux Lettres à un jeune poète de Rilke. Il a cette phrase que je trouve très juste : Vivez maintenant les questions. »

« Et puis si t’as le temps, va au Louvre. Il y a un mur entier dédié aux Saisons de Poussin. Va les regarder et on en reparlera la prochaine fois. Regarde l’hiver. »

Je vous prie d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l’entrée dans la réponse.

— Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 1929

Son : Alan Gogoll, Pumpkin Sunrise – Kyoto Session, in Kyoto Rain, 2026

Nicolas Poussin, Le Printemps [et non l’hiver, finalement], 1660 / 1664, Musée du Louvre

The Meaning of Life

Il fait chaud, humide dans les rues de Paris, la lumière est jaune et crasseuse aux alentours des Halles. Je lui demande en blaguant à moitié : « Pour toi, c’est quoi le sens de la vie ? » Il s’arrête et me répond : « J’ai pris conscience assez récemment de ma mortalité. J’enfonce des portes ouvertes, mais on n’a qu’une vie. Il n’y a que celle-là. Alors si on la foire, si on ne fait pas les choses qu’on voudrait et qu’ensuite on ne peut plus, c’est tant pis pour notre pomme. J’ai ça en tête. C’est difficile chez moi à la maison, pas fonctionnel. Je ne sais pas combien de temps ça va encore durer comme ça, il va falloir faire quelque chose. Et tu vois, je cherche des sensations extrêmes parce que j’aimerais pas ne pas les avoir vécues. » On est arrivés sur le quai du métro. Il conclut sur le bruit de la rame qui entre : « Donc le sens de la vie, ce serait vivre. »

Au téléphone, ma sœur me dit : « Y’a deux réponses. Soit y’en n’a pas, soit le sens de la vie, c’est créer. »

Je déclare en réunion d’équipe de direction : « Il nous reste un quart d’heure. Je vous propose de discuter de la répartition des émérites dans les bureaux, ou du sens de la vie. »

L. commence une réponse, s’arrête à la montée des larmes. Je lui tends la main par dessus la table, et je statue comme elle hoche la tête : « C’est vraiment de la merde, hein ? »

L’enquêteur de l’INSEE m’interroge : « Au cours de la semaine dernière, combien de fois avez-vous sauté un repas pour des raisons financières ? » Puis : « Sur une échelle allant de 0 à 10, quelle est votre satisfaction concernant la vie que vous menez ? » Et clôt l’entretien par cette surprise sucrée : « Vous êtes une belle personne. »

J’écris à un ami cher : Je ne voudrais pas regretter de ne pas avoir vécu ce qui compte pour de mauvaises raisons. Je ne voudrais pas regretter d’avoir fait de mauvais choix.

Comment savoir ?

Son [et un peu de rock dépressif pour bien plomber le tout !] : Radiohead, Street Spirit (Fade Out), in the bends, 1995.

Monty Python’s The Meaning of Life, dir. Terry Jones, 1983

Go Roman!

Dans un booth de mon café hipster en banlieue parisienne, regardé en famille le décollage du Roman Space Telescope1. Sur mon iphone en mode paysage adossé à la carafe vert bouteille, entre les miettes de frites et les coulées d’œufs benedict. À côté, deux allemandes papotent de fournitures et de chambre d’enfant, un couple partage des pancakes en prenant tant bien que mal des photos de bébé. En bande son, du pop rock moderne qui bat la pulsion en arythmie à l’égrenage des minutes réelles.

Ça va très vite.
A une minute du décollage, le go est confirmé par le directeur. Drôle de voix, me dis-je, cette bande passante grésillante, filtrée aux aigus, compressée, voix de film et de radio, comme si rien n’avait changé depuis les années 60.

Au terme du countdown, le commentateur NASA énonce, avec une excitation dont la retenue fait l’émotion :

Go Falcon Heavy and Go Roman Space Telescope!

Plus tard, une fois leur mission accomplie à 90 km d’altitude, les boosters reviennent se poser à Cap Canaveral, ils déploient leurs ailettes à quelques mètres du sol, et ces longs cols s’installent, attendent le nettoyage et le décollage suivant.

« On se croirait dans Star Wars. On y est, » dit P.

Nous ne sommes plus dans les années 60. Nos garçons ne saisissent pas notre stupéfaction de vieille génération biberonnée à la science-fiction. Pendant des décennies, ça n’avait pas l’air de se réaliser, et on n’y croyait plus après y avoir cru. Les voitures qui volent dans Blade Runner, les vaisseaux spatiaux Star Wars comme transport commun… Et soudain, en une poignée d’années, des engins spatiaux décollent et atterrissent comme de grands oiseaux gracieux. Nous conversons avec un virtuel dont les enjeux et les câblages gigantesques nous échappent. Depuis de mystérieuses coques en verre noir, nous faisons résoudre nos problèmes, rédiger nos livres, dessiner nos films, demandons conseil à la sagesse humaine algorithmée, pour créer, interagir, vivre. Les paquets arrivent en quelques minutes par drones, le monde coule dans des déluges, les canopées se vident de leur sève et le minéral installe sa poussière à la lumière des terres rares.

Astrophysiciens, nous sommes des êtres si tranquilles dans nos bureaux des années 30, à recevoir ce que captera Roman, à donner sens à notre Univers si vertigineusement lointain. Et j’ai l’impression que ce qui est pourtant fondamental et à l’avant-garde de l’Humanité, est devenu une quête dépassée, obsolète, un rêve antique, quelque chose de l’ordre du conte de fées.

Et c’est probablement pour ça qu’il faut continuer. Il ne faut pas conquérir, je crois. Il faut questionner, observer, rêver.

Son [Dieu n’avait pas d’enregistrement discographique des symphonies de Sibelius avec lesquelles je l’ai découvert. C’est chose faite pour les symphonies 1 et 5. On le visualise, à l’entendre, insuffler sa magie mutine, sa puissance, et puis les gouttes de harpe…] : Jean Sibelius, Sibelius: Symphony No. 1 in E Minor, Op. 39: IV. Finale. Andante – Allegro molto, interprété par the San Francisco Symphony, dir. Esa-Pekka Salonen, 2025

  1. Le Roman Space Telescope effectuera trois types de relevés dans le ciel dans la gamme de lumière visible et proche infrarouge. Ses yeux excellents et grands ouverts nous offrent un nouveau pouvoir de cartographie : de la profondeur cosmique sur de grandes surfaces célestes. Il examinera la tranche de notre Galaxie pour étudier la distribution des étoiles, détectera des populations nouvelles d’exoplanètes. Il sondera la structure de l’Univers en collectant des statistiques inégalées sur des galaxies lointaines. Il capturera aussi des phénomènes transitoires, explosifs. De son regard vaste et profond, il cherchera les contreparties lumineuses de sursauts cosmiques détectés via d’autres messagers comme les ondes gravitationnelles ou les neutrinos, provenant de régions du ciel mal identifiées. ↩︎
Lancement de la fusée Falcon Heavy de SpaceX avec à son bord le télescope Nancy Grace Roman, au centre spatial Kennedy de la NASA, Floride, dimanche 30 août 2026.

Mieux que survivre dans le chaos

« 2026 is depressing, » écrit O. sur notre fil commun. Avec lui, S. (de Pennsylvanie) et Pf (de Xi’An) cherchent une issue pour acheter des pièces d’antennes développées et testées par nos collègues chinois – mais les règles de collaborations internationales aux États-Unis sont devenues impossibles.

2026 is depressing. À coups de coupes budgétaires de 25% sur notre laboratoire, à coup de gel de recrutement de CDD, d’opération de fusion de nos instituts tutelles, de menaces de démantèlement du CNRS… Et puis notre contrat ERC que nous n’arrivons pas à signer à cause de complexités administratives. Une sorte d’écroulement de terrain dont il faut arrêter les éboulis avec des pelles. Et je ne parle que du microscopique.

Il me semble qu’il se passe quelque chose de macroscopique, dont nous peinons chacun à saisir les dimensions – nationales, internationales, mondiales, humaines, universelles. « Il faut que nous nous réinventions, » j’écris à un de mes lecteurs-chercheur en sociologie, qui interrogeait ma démarche.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

S’il faut réinventer le monde (un monde ?), dans ce microscopique, je suis bien entourée –cette pensée fait surface. V., adorable et stoïque, me disait fin 2025 qu’elle aimait travailler auprès de moi, parce que je ne me laissais pas abattre. C’est peut-être le secret aujourd’hui, pour ne pas sombrer dans l’anxiété stérile, de continuer à me nourrir, et à partager avec des personnes qui persévèrent dans la création humaniste, qui croient que ce qui importe demeure encore : la beauté, la poésie, la science ; qui croient en nous – et en la petite étincelle du jeu. Des personnes qui ne savent pas encore comment il faut avancer, mais ensemble, avec la créativité des uns, la ténacité des autres, l’intelligence et l’espoir, nous pourrons faire mieux peut-être que survivre dans le chaos.

Ce que mon livre a permis depuis sa création, sa sortie, sa vie actuelle – en résonance avec ma position de scientifique et de directrice – c’est justement cela, que j’ai recherché toute ma vie. Le partage, dans sa forme essentielle ; le partage qui saisit l’instant et croit aux futurs, qui permet donc de vivre. Entièrement.

Son : Alex Baranowski, Angèle Dubeau, La Pietà, For the Love of it All, 2022

Espresso con panna montata et sablé au sureau, Huez, août 2026

Alpes

Depuis les Alpes – où j’essaie de comprendre et d’analyser (à grands coups de mépris, me dit P.), pourquoi je suis si sourde à cette partie de la France, pourquoi j’ai tant de rejet pour Grenoble, les grenoblois ; une histoire qui tourne autour de la recherche de performance et de sport, des arguments d’autorité sur la nature souveraine et un rejet de la culture, de toute notion d’Histoire…

Depuis les Alpes, donc, où j’essaie de me reconnecter au romantisme perdu de la nature, Heidi, Sound of Music, Romy Schneider, de réhabiliter la notion de prendre son café sur une terrasse de chalet en bois en lisant et en écrivant, sans avoir à randonner ou à faire du VTT, sans avoir à se vêtir de spandex fluo auto-transpirant…

Depuis les Alpes, je fais la sieste et je grignote L’urgence et la patience, je réponds au courier de mes lecteurs, qui me parlent de second livre, de ma démarche, de littérature. De la façon dont mon livre s’est immiscé dans leur quotidien, l’a côtoyé. C’est bouleversant cette idée-là, d’avoir été ainsi lue, d’avoir suscité cette émotion-là chez des inconnus, dans leur cuisine, dans leur métro, à leur chevet. Quand ils me disent qu’ils ne voulaient pas que ça se termine.

Je profite de cette trêve estivale pour voir comment aborder les choses – je pense à la composante américaine. Je vais me baigner dans mes billets américains, et aussi ceux avant. Quelle nostalgie, ce moment, entre avril 2023 et notre départ en Pennsylvanie, quand je démarrais l’écriture de ce livre et préparais cette traversée familiale transatlantique.

Un an plus tard, la partie mystérieuse de ce vécu est venu nourrir mon livre, comme j’en écrivais la dernière partie – dans un flot merveilleux, et ces chapitres ont pris justement le poids et la magie de cette période enlevée.

Reste la partie transatlantique. Celle-ci, non exploitée, contient du moi, du rêve et des mots.

Mais où commencer ? Qu’inclure ou non dans cette traversée ? J’ai 8 valises, mais ce n’est qu’un aboutissement. S’il ne tenait qu’à moi, je partirais de l’endroit précis où je me suis remise à écrire, à l’automne 2022. Mais cette histoire m’est trop personnelle, il faut la ciseler encore pour trouver ce qui sied à la littérature.

Son : Irwin Kostal, Julie Andrews, Prelude / The Sound Of Music – Medley, in The Sound of Music (Original Soundtrack Recording), 1965

LL, Lévy fils, Village d’Huez, Collection Vallouimages, circa 1900

La traduction [4]

Le partage raté avec mon éditeur-malgré-ses-yeux-bleus me rappelle que la joie de l’écriture, ces joies fines de l’écriture, sont trop fragiles, trop secrètes, intimes, et merveilleuses, pour tenter de les partager à qui ne sait résonner sur les veinules de la création – à qui ne crée pas viscéralement.

Je pinge L. mon journaliste-poète préféré – qui me répond : je sors de mon train, dînons à 21h30 !

À Château d’eau, quel bazar, j’ai l’impression d’émerger du métro dans une métropole africaine. Mais la brasserie est tamisée, nous mangeons de belles assiettes bobos en parlant poésie, traduction, burn out, Moyen-Orient et diplomatie, en parlant du sens que nous avons pu donner à ce que nous sommes au moment où nos livres sont publiés, qui combinent littérature et notre cœur de métier (science ou journalisme).

Il m’offre L’urgence et la patience, notre incontournable premier sujet de discussion. Quelques lignes au-dessus de « Peu mais beau […] », j’écrivais en effet lyriquement sur l’essence de notre science : « la patience dans l’impatience ».

Il lui paraît – et on sent la technique d’écriture journalistique – que dans les longs textes, il faut arriver à être assez idiomatique sur de grandes parcelles pour que les phrases s’effacent au profit du message. Que c’est cela qui rend la traduction difficile. Que paradoxalement, la poésie qui condense les écarts permet plus de liberté de langue. Il me semble que dans les deux cas, une maîtrise forte est indispensable. Cependant, je mesure ma chance de pouvoir me fier à mon traducteur pour ces idiomes-là, et ainsi me concentrer sur les îlots de poésie et de petites formules, là où justement la langue peut se permettre de virevolter au-delà du convenu.

Son livre sort à la rentrée, il se nourrit pour le suivant – il est serein, dit-il. Il a atteint un endroit de sa vie personnelle et professionnelle où il a une stature, peut-être d’un point de vue structurel comme moi en 2024, lorsque tout se mettait en place. Les hommes ont une posture intéressante dans ces nœuds-là, ils prennent cette assise avec évidence et reçoivent d’ailleurs de la société une reconnaissance sans contrepartie grinçante.1

De mon côté en cet instant, je ne suis pas sereine. Fébrile, plutôt. Autour de cette traduction, je sens qu’à la fois ça vibre et me nourrit profondément, en même temps je ne souhaite pas me tromper, rater cette chance de rendre mon texte juste – pour une édition qui pourra être lue plus largement.

Il m’écrit plus tard, alors que lui fait ses valises pour partir sur le terrain à Jérusalem, et moi dans mon interminable bus de nuit : « Ça te rend émouvante. »

Strike, Life, a happy hour, and let me live
But in that grace!
I shall have gathered all the world can give,
Unending Time and Space!

— Chillingham III, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

  1. Alors que je me préparais à prendre mon poste de direction, la tendance générale était de me demander comment j’allais gérer mon stress, si ça allait aller, et comment j’en étais arrivée là. ↩︎

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: III. Third Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Utopiae insulae figura de Thomas More | © Wormsley Library

La traduction [3]

C’est un tout nouvel exercice, comparable à aucun autre. Ce n’est pas une création, ce n’est pas de l’écriture pure, ce n’est pas une traduction pure, c’est un processus luxueux dans lequel je joue avec ce qui me transporte.

Sur l’ensemble du texte, je passe rapidement avec confiance. Je m’arrête sur les îlots littéraires, ceux poétiques, lyriques – baroques comme dirait mon éditeur-aux-yeux-bleus, et là, je peux toucher, retoucher, jouer aux mots des heures, des jours.

Mon éditeur avait déjà biffé mon

À choisir, je préfère vivre peu mais beau, bref mais intense.

Pour le transformer en « brièvement mais intensément », arguant devant mon insistance que c’était grammaticalement incorrect. J’avais catégoriquement refusé : qu’importe une torsion grammaticale quand la poésie vient poser sa clé sur un chapitre, sur un livre ?

Je souris en découvrant ce que propose mon traducteur :

If I had to choose, I would live briefly but beautifully, briefly but intensely.

L’allitération du b est intéressante, mais la phrase sonne laborieusement, lorsqu’elle devrait être papillonnante, un battement d’ailes. Or j’évalue mal le poids des torsions en anglais, que je suis loin de maîtriser à un niveau littéraire. Peut-on s’autoriser à écrire live brief but intense? live beautiful? C’est une drôle d’école de langues.

Mais ce n’est pas tout : If I had to choose, c’est assez lourd. À choisir, porte en français une légèreté surprenante. Je propose Had I the choice, où l’inversion permet une rupture bienvenue.

D’autres amusements : la recherche d’images et d’expressions qui collent à l’anglais et véhiculent mon message en laissant de côté le littéral. Sur une énumération de scènes d’explorations spatiales anxiogènes, je propose d’insérer dead circuits, parce que Major Tom de Bowie. Et de me re-mater des scènes de Armageddon pour m’inspirer du vocabulaire…

Enfin, pour retrouver les mots originaux de mon amie anglaise S. dans son récit de détection historique, je réécoute son interview en entier –dont certains passages en boucle. Elle est touchante dans sa diction, sa façon de conter, si précise scientifiquement et avec l’émotion entrelacée dans le déroulé. Et la fin Matilda, sa conclusion d’une voix triste, mais qui ne s’éteint pas. Cette histoire est de l’or de bout en bout, quelle chance de l’avoir eue entre mes mains, me dis-je.

À chaque chapitre, je me replonge dans l’atmosphère en écoutant d’abord la bande son associée, soigneusement préparée et inscrite dans mes notes.

Et je ne résiste pas à l’envie, le besoin, de lire ces îlots à voix haute. Ça me fait penser à E. qui me parlait de sa façon de traduire, en déclamant ses textes, car, disait-elle, l’anglais se construit autour de la sonorité. Collégienne, puis lycéenne déjà, je pratiquais cela, effectivement, bien plus que le français, j’aimais écouter en boucle des extraits de films enregistrés sur cassette et des podcasts attrapés sur des postes radio lointains, j’aimais ce jeu musical de répéter ces phrases, telle syllabe oubliée, avalée, laquelle collée à un autre bout de mot de façon non intuitive… la rythmique et le découpage est fascinant, et c’est vrai, contrairement au français, l’anglais s’entend sur la page plus qu’il ne se regarde.

O the high valley, the little low hill,
And the cornfield over the sea,
The wind that rages and then lies still,
And the clouds that rest and flee!

— Chillingham II, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: II. Second Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Juan Cobo, Libro chino intitulado Beng Sim Po Cam […], MS No. 6040, Biblioteca Nacional de España. Copie personnelle et traduction de Juan Cobo du manuscrit chinois Mingxin baojian 明心寶鑑 (Precious Mirror for Enlightening the Mind) (circa 1590)

La traduction [2]

Ce matin au réveil, après ces longs mois d’attente, je découvre un mail de mon traducteur contenant un chapitre. Je le laisse au chaud dans la boîte, je me dis : je vais écrire mes billets, me promener, rédiger mon dossier de promotion… enfin la curiosité (et la procrastination sur mon dossier de promo) l’emporte, je clique, j’ouvre, je retrouve ce titre et ce sous-titre cliché qui me déplaît… à changer me dis-je. Puis

puis ensuite j’ai des larmes plein les yeux

je saute les paragraphes, je cherche ce qui compte – il y aura des bricoles à remettre en place bien sûr, mais – comme tout sonne juste, ça coule à grands flots de mots qui portent, qui me portent

C’est, me dis-je confusément, alors que je me dis trop de choses, c’est comme si j’assistais au renouveau de mon livre, à sa création, à sa re-création, par d’autres mains, qui m’ont apprise, qui m’ont comprise, qui ont pris tout ce qui comptait pour le transmuter

C’est écrit comme je l’aurais écrit si j’avais su parler anglais.

Je me dis aussi : cet été torride, long, infâme, sans âme apparente, c’était cette attente-là

et c’est merveilleux, c’est luxueux, c’est merveilleux.

Plus tard, j’essaie de l’expliquer à mon éditeur – qui me parle alors de double pages possibles dans les médias, dans Nature, de ses autres auteurs traduits, du fait que le livre peut se vendre, de chiffres… Comme en décembre 2024 avant la sortie du livre, il y a, dans le couple infernal, une évidente dissonance d’objectifs.

Through the sunny garden
The humming bees are still;
The fir climbs the heather,
The heather climbs the hill.

The low clouds have riven
A little rift through.
The hill climbs to heaven,
Far away and blue.

— Chillingham I, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: I. First Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Hésiode, Les Travaux et les Jours, Ed. 1539, Publ. 700 av. JC.