Sous les grands tilleuls coupés au carré, les grands marronniers, les allées de graviers et plate-bandes débordants de rosiers rouges et gaura blancs rosé. Robe longue, fleurie et serrée à la taille, chapeau, c’était la Villa d’Este et les jeux d’eaux, les fontaines Arcimboldo et le petit garçon-chou vert, la balustrade donnait sur un plan d’eau caché, long, à la surface ridée, et les carpes traçaient leur silhouette sur l’algue verte. Un petit vent frais filait entre les buis, seulement 31 degrés aujourd’hui, on aurait dit un village de province, la halle aux volets clos, les vieilles pierres blanchies, les terrasses au son de couverts tranquilles, comme un dimanche matin. Parfois un avion de chasse attrape le temps et le compresse comme un mauvais oracle. L’odeur des aiguilles de pin croustillants de soleil, La Traviata, les comédies musicales et mes billets prononcés à l’ombre du pavillon au dôme arabisant, et de la glace pour prolonger l’été comme un roman.
Madrid. De grandes avenues écrasées de chaleur. La nuit pleine de bruits et bruissements, et je mange une tortilla, des boulettes et un flan dans un troquet obscur. Le tenancier, la cinquantaine bien conservée, chauve, maillot de foot bleu azur, est aux petits soins avec moi. Il me sert copieusement de sa nourriture maison, alors qu’il est en train de ranger sa boutique – à minuit – (pendant que ma sœur m’appelle en détresse depuis Annecy).
Plus tôt, sur la grande scène de l’amphithéâtre de Institut français plein à craquer, entre l’astronaute de réserve espagnole aux longs cheveux rouges et l’entrepreneuse dite « Elon Musk française », qui construit la capsule spatiale habitable européenne, je me suis demandé si j’étais dans le désaveu de ma propre fonction. Les gens sont venus ce soir pour s’enthousiasmer sur les vols dans l’espace, alors que scientifiquement, il y a tant à découvrir et observer les pieds sur Terre, sans conquête, sans être une cow-girl. Nous n’avons pas les mêmes aspirations, les mêmes rêves, l’espace, pour nous, n’a fondamentalement pas le même sens. Je respecte ces différences-là, mais je suis gênée de l’amalgame.
Il m’apparaît pourtant que le terrain, il faut l’occuper : l’importance de la science fondamentale, l’émerveillement des théories validées par l’observation, la joie de construire ensemble dans la diversité, le ciel comme dernier rempart de la diplomatie… Je dis tout ça comme à l’accoutumée, en français, traduite instantanément dans les casques en espagnol – et il y a une drôle de poésie chantée à ce balancier de langues. Au moment des dédicaces, surprise, les madrilènes font aussi la queue pour acheter mon livre en français et me susurrent de si jolies choses – pendant que la star astronaute signe le sien à ses fans.
Dans les rues étouffantes de cette ville qui m’échappe et pétille dans ses recoins, je pense Movida madrileña, au regard noir couteau de Penelope Cruz, les couleurs saturées d’Almodovar, la voix sucrée de Mecano dans Mujer contra Mujer. Aux deux femmes avec qui j’ai partagé la scène, toutes deux étrangement androgynes mais pas dans le même genre : l’astronaute est glamour, l’entrepreneuse fonceuse. Je me dis que nous sommes devenues des incarnations – même moi à ma toute modeste envergure – c’est un peu merveilleux et un peu effrayant, de tenir cette magie-là entre les doigts, la possibilité d’émouvoir, d’émerveiller, d’inspirer, de donner envie et l’espoir.
Son [non, pas Mecano, mais de la vraie couleur s’il vous plaît, avec du flamenco rumba !] : Paco de Lucía, Entre Dos Aguas, 1981
Fête de la musique – annulée puis maintenue – par 37 degrés à l’ombre dans l’ancienne mairie de Sceaux A. acrobate sérieux et heureux sur un six mains de Cornick
Par la fenêtre transpirent les grands tilleuls verts. Un autre siècle, cette ville.
Un nocturne de Chopin un Lied de Beethoven accompagné a la guitare : un jeune homme bangladais peau mate et voix de cette texture un peu court sur pieds, regard franc chante allemand sous des moulures. Nous gouttons et frissonnons de tous nos pores comme il pousse son chant d’amour.
Hier les cubes colorés dans la cour de mon institut pour accueillir le public nuit étrange à la lune lunette mon labo chaleureux dans la chaleur
Le tilleul étêté transpire sur le bout de pelouse. Toutes les générations sont attentives et vives.
Als mir noch die Träne der Sehnsucht nicht floß, Und neidisch die Ferne nicht Liebchen verschloß, Wie glich da mein Leben dem blühenden Kranz, Dem Nachtigallwäldchen, voll Spiel und voll Tanz!
— Christian Ludwig Reissig (1783-1822), Lied aus der Ferne [Pour le plaisir de lire et dire l’intraduisible Sehnsucht]
Son 1 : Mike Cornick, Benodet Breeze, interprété par Some Handsome Hands, in Some Handsome Hands, 2013
tours médiévales colombages sculpture de Calder cathédrale, église, abbatiale colombages passage hortensias et colombage cabossé cathédrale gros horloge escalier dérobé entre les colombages au milieu de la nuit l’alarme incendie église, aître quais avec de l’herbe et la craie étrange jardin de ruines aux huîtres citron Neuchâtel église toit d’ardoise tournée, glaces, café petite histoire de Rouen dans les années 80 cathédrale et colombages
Son : Cécile McLorin Salvant, Wuthering Heights, in Ghost Song, 2022
Vue de l’église Saint Maclou, juin 2026Gros horloge, Rouen, juin 2022Rouen, escalier dérobé, juin 2022
C. et V. au bistrot à Quai de la Gare, face à la Seine et sous les cahots du métro aérien, à discuter jury de concours, pulsars, interférométrie et spectre de rayons cosmiques – elle a les cheveux roses, et toujours une sorte de défiance mêlée d’un embrassement. Il ne change pas. Il me parle toujours comme si je comprenais tout, et avec une considération quasi-inconditionnelle. Entre eux aussi, cette considération. Ils ne changent pas. On dirait le frère et la sœur, c’est ce genre d’affection ; mais entre nous trois aussi, le lien familial thésitif. C’est un peu comme dans le chapitre de mon livre, me dis-je beaucoup plus tard, quand ils ont chacun pris leur train vers les antipodes maritimes de la France.
Je rejoins mon éditeur qui sort de l’auditorium du Monde, et me guide entre les longues passerelles de bois de la BnF. Il y a plus de dix ans, je longeais ce quai aphone, sur la sellette de mon écriture, j’allais le voir chez Flammarion – mais il n’était qu’un éditeur de sciences et il ne savait que faire du roman que j’avais déposé dans le couffin de ses doigts. Il fait beau, les étudiants font du pilates sur les planches, le vent passe comme si c’était la mer, et il faudra revenir pour l’expo sur les Cartes imaginaires.
L. m’attend chez Nosso, et nous sommes entre l’or, le vert d’eau et profond, sur une dégustation que nous faisons durer comme la conversation. Elle dit que pour ne pas pleurer, le chat préconise de coller la langue au palais. Et bien d’autres choses, mais comme on dîne, on ne colle pas la langue sur le palais.
je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles les portes lourdes de l’Histoire de France le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre
rien écrit ces dernières semaines la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire pour avancer le labo et mon cerveau alors les choses se sont emboîtées justes au Meurice Francis Jean C et K dans mon bureau j’ai parlé à ces gens et c’était bien c’était reparti Paul m’a éblouie à la journée des thèses
alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents je me suis remise à penser à penser alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place
Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026
Paris Ve Jardin Des Plantes OisellerieAudubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840
un onigiri dans le lit de la Seine un chiffon cake un chapitre de livre un parc secret aux lèvres scellées une bouchée de chocolat de Madagascar qui fond dans la poche des choses favorites un parapluie parisien toutes choses qui sont proches bien qu’éloignées aujourd’hui hier encore avant et demain
Tout en haut de la colline soufflé les pissenlits petite maison dans la prairie et prince charmant entre chien et loup la lumière coulée les vaches aux silhouettes noires poules brunes à parure feuillantine sous les tuiles ployée clouée tulipes myosotis forget-me-not on dit Qui d’autre que Cary Grant, en partant, se retourne quatre fois ?
Je suis partie, j’ai traversé l’océan, dans un sens, l’autre, comprimée sur mon siège, puis libérée au brouhaha sauvage de l’autre continent, je reviens me réinsérer dans les veinules européennes – vivante, grouillante de globules.
le transport : ce n’est pas juste celui des corps sur la sphère je suis transportée
Son : Gustavo Santaolalla, La Vuelta, in Ronroco, 1998
Lucien Boucher, Planisphère Air France – Réseau Aérien Mondial (détail) – lithographie, 1937
Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.
Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. » Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »
« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »
Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »
À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz : « Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais… — Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme. — Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »
Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.
En el mundo habrá un lugar Para cada despertar Un jardín de pan y de poesía
Porque puestos a soñar Fácil es imaginar Esta humanidad en armonía