je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

Choses qui font battre le cœur

un onigiri dans le lit de la Seine
un chiffon cake
un chapitre de livre
un parc secret aux lèvres scellées
une bouchée de chocolat de Madagascar
qui fond dans la poche
des choses favorites
un parapluie parisien
toutes choses qui sont proches bien qu’éloignées
aujourd’hui
hier
encore avant
et demain

Robert Doisneau, La dactylo du Vert Galand, 1947

Cinematic Easter

Tout en haut de la colline soufflé les pissenlits
petite maison dans la prairie et prince charmant
entre chien et loup la lumière coulée
les vaches aux silhouettes noires
poules brunes à parure feuillantine
sous les tuiles ployée clouée
tulipes myosotis
forget-me-not on dit
Qui d’autre que Cary Grant, en partant, se retourne quatre fois ?

Son : Judy Garland, Somewhere Over The Rainbow, The Wizard of Oz (Soundtrack), 1939

Claude Monet, Printemps, 1875

Transatlantique !

Je suis partie, j’ai traversé l’océan, dans un sens, l’autre, comprimée sur mon siège, puis libérée au brouhaha sauvage de l’autre continent, je reviens me réinsérer dans les veinules européennes – vivante, grouillante de globules.

le transport : ce n’est pas juste celui des corps sur la sphère
je suis transportée

Son : Gustavo Santaolalla, La Vuelta, in Ronroco, 1998

Lucien Boucher, Planisphère Air France – Réseau Aérien Mondial (détail) – lithographie, 1937

La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026

Zonda

Il fait chaud et humide dans la ville de San Juan. L’air colle, sent la poussière et du bruit des routes. Je cherche ce qui bat sous ma peau soudainement, cette joie chimique, la sensation des éclosions, des vibrations, des exponentielles dans des grands ciels bleus.

Chicago ! ce point de température-humidité, c’est son appel. Mais pas que, me dis-je. Rio, Atlanta, les villes qui respiraient en étouffement et où j’ai été heureuse. Je fuyais cette eau, le dégoulinement, le terrassement par la chaleur, je me réfugiais dans des cafés trop froids et j’écrivais, je calculais, je construisais des présentations, je rédigeais des papiers.

Et ce matin, j’ouvre les yeux comme sur un cœur, sur des films colorés français, le quartier latin, j’entends les pensées qui bruissent sur le papier, et ça point, ça se réalise, ça prend forme –

À l’Université de San Juan, reçus comme une délégation importante par des officiels en costume et des traductrices argentines, je gesticule mon texte appris par cœur « El universo es un lugar violento, y queremos comprender cómo estos objetos liberan su tremenda energía. »

Nous sortons enthousiastes avec des promesses de collaboration : la province, la faculté d’ingénierie des chemins de montagne, ceux qui installent les pylônes électriques, les mineurs, les géologues, peut-être que nous allons vraiment construire ce projet, et ici, à San Juan.

La jeune traductrice tannée qui me conduit jusqu’aux baños ouvre les mains sur l’air ambiant chargé : « Voilà, je vous présente le zonda ou le sondo. Ce vent humide qui vient des Andes et qui s’abat sur la pampa. J’espère que vous aimez, c’est la spécialité de San Juan. »

Son : Joshua Redman, Gabrielle Cavassa, Chicago, in where you are, 2023

塞翁失马 sàiwēngshīmǎ

À Mogna, un chien errant tout maigre vient nous dire bonjour sur la grande place de sable vide ; le poste de police – même pas désaffecté – où nous laissons la voiture de S. & J. dont le pneu à crevé. Une église semi-vieille en briques surchargée de catholicisme sud-américain, et des rangées de blocs en ciment pour les asados, comme si on avait transformé des étables – ou bien un camp de prisonniers. Le soleil tape tape, c’est paisible mais suspect, les chèvres se frottent contre les grillages, les ânes, le parfum d’eucalyptus quand on écrase les feuilles desséchées par terre dans la poussière.

Mogna, place principale, et les chèvres, San Juan, Argentine, mars 2026

Nous reprenons la route, tassés dans une voiture de moins, entre les concrétions roses, série de bijoux friables, nous roulons vite, et O. nous conte un chengyu1.

塞翁失马 sàiwēngshīmǎ

Un vieil homme et son fils élevaient des chevaux à la frontière du pays. Un jour, une de ses juments passa de l’autre côté et disparut. Le vieil homme dit à son voisin qui s’en lamentait : « Qui sait ce que ce cheval perdu pourra nous apporter ? »

Quelques mois plus tard, la jument revint accompagnée d’un bel étalon. Le vieil homme dit à ses voisins qui le félicitaient : « Qui sait ce que ce nouveau cheval pourra nous apporter ? »

En chevauchant cet étalon, le fils tomba, se cassa la jambe et devint handicapé. Aux voisins venus s’en désoler, le vieil homme dit : « Qui sait ce que cela pourra nous apporter ?  »

L’année suivante, les troupes étrangères envahirent le pays, et les jeunes furent envoyés au front et beaucoup perdirent la vie. Le fils du vieil homme, handicapé, ne put aller au combat et resta avec lui.

Je venais d’expliquer aux autres passagers que nous étions venus avec O. et M. en avril 2022, à la sortie de la pandémie. Usés par les campagnes de déploiement avortées en Chine, nous cherchions à ouvrir un nouveau site dans l’hémisphère Sud, pour notre projet G.

Nous revoilà quatre ans plus tard, sans le jerrican d’essence dans le coffre, et avec toute une troupe d’américains, d’argentins, de français, des expertises radio, électronique et mécanique qui bouillonnent dans tous les sens. Nous observons les flancs de montagne d’un autre œil, portés par un autre objectif – avec notre financement européen dont la signature du contrat se décante enfin.

O. déroule tranquillement son chengyu, nous roulons dans les lacets, le soleil tape tape, je regarde l’ombre franche des pierres ; sàiwēngshīmǎ.

Son : Atahualpa Yupanqui, Los Ejes de Mi Carreta, in Guitarra del Camino Largo, 1908

  1. Proverbe chinois qui s’exprime en quatre caractères. ↩︎
Valle Encantada, sur la route de Mogna, San Juan, Argentine, mars 2026

Six heures du matin au-dessus de l’Atacama

Au-dessus de l’Atacama, prise de rougeoiement et de picotement
à l’aube qui point après une nuit turbulente
les cristaux de glace ont fleuri mon hublot
el lugar más seco de la tierra

F., à quelques rangées de moi, écrit sur le chat : « Dormi par intermittence, passant d’une position devenue inconfortable à une autre qui subit le même sort… »

L. m’envoie l’en-tête d’un contrat avec P.O.L. je m’imagine à sa place, en suis presque jalouse. je pense au monde et à la bascule qui s’opère, que « nous ressentons même à notre toute petite échelle, » énonçait V., belle avec de petites rides le long de ses yeux clairs, elle avait retiré ses lunettes au cours de l’entretien, peut-être un peu coquette

Je pense au monde que porte la poésie de L. et ce que nous portons en partance vers San Juan, Argentina, les boys et moi, un désir de s’amuser ? de goûter à l’Univers, sur la langue déposés les cristaux de neutrinos aux saveurs tau-iques ?

j’ouvre mes notes –
il n’y a que dans l’écriture que je peux encore être juste, dans cette discipline ciselée de mots, il n’y a que dans cette solitude exacte que je peux chercher, réorienter l’axe de ma vie, ne pas me perdre en des latéralités, des insécurités, des questions qui n’ont lieu d’être que dans un quotidien
qui n’a de sens que dans les paradigmes passés
dans un monde 20e siècle
il faut tendre sa direction au-delà des aspérités, loin dans la courbure du temps, de l’Histoire

surtout [pourquoi avais-je oublié ?] : il faut toujours être transatlantique

Son : José Miguel Miranda, José Miguel Tobar, Miranda y Tobar, Nostalgia de la Luz | Telescopio, in Nostalgia de la Luz Banda Sonora Original, 2012

L’Amant

Volupté mutique tissée dans la scansion des phrases. Il y a quelque chose d’élitiste et de cavalier à tailler des blocs de noirs sur du papier gaufré blanc

et puis mon Dieu ces effluves de la ville de Cholen, du Mékong
la lumière bleue des chambres de l’internat
la peau ronde d’Hélène Labonnelle dormant en position foetale

la douleur rouge et sanguine de l’amant, du jeune chinois milliardaire,

et elle, on ne saura jamais,
malgré la rythmique lancinante et retournante des phrases, les mots déroulés au tapis des scènes de films français, les portraits de famille croqués au couteau suisse, on vivra tout cela à deux pas d’elle

on saura l’émotion des autres, plaqués les larmes, les silences, les cris

et elle, seize ans ? dix-sept ans ? et ce paquebot qui part pour la France, la séparation, la vie en son axe

– c’est vrai pourtant seize ans, on vivait sans comprendre, des déchirures des autres, des agitations sous la peau, des églises roses et pénombre, le goût des fleurs au tombant du jour, le badigeon térébenthine dans une chambre nuages,

le futur, les châteaux, les fauteuils crapauds, les chevauchées dans la neige, bottes et capeline – sans comprendre mais on savait un peu et tout du long, que ce serait ça qui compterait, qui définirait, qui écrirait tout

Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.

— Marguerite Duras, L’Amant, 1984

Marguerite Donnadieu à 16 ans, archives familiales Jean Mascolo

(Londres)

L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.

Son : Ralph Vaughan Williams, Bryden Thomson, London Philharmonic Orchestra, Fantasia on « Greensleeves », 1987

London, février 2026