Florence

Florence, dix ans plus tard, dans une chaleur brute. Je retrouve depuis l’autre côté de l’Arno cette fois-ci, les bouffées hétéroclites de cette ville tracée à la plume magique, les fenêtres quadrillées de fonte contre les spadassins, les volets foncés à lames mis-clos sur des façades ocres, les tuiles en léger surplomb marquant leur trait d’ombre. Le Duomo, au campanile hérissé d’échafaudages, défie les géomètres en un tangram géant de marbre blanc, vert et rose. De nombres d’or en lignes de fuite, aux fesses charnues de David, un gelato al limon et une pappa al pomodoro plus tard, poursuivie par l’odeur du cuir et de lampredotto. Réfugiée au frais chez Gilli, je bois mon espresso monté de panna montata ; sur la place par la grande vitrine, le carrousel brille et brûle sous le soleil.

Dans la journée à la Fortezza, LHAASO fait un feu d’artifices qui me laisse brouillon, et F., docte, me fait remarquer qu’il faut que je lise A Room with a View. Ma sœur est morte, me dit Z., I’m having a hard time. Au déjeuner, je prends les nouvelles du Japon via S.-san, devant des pâtes fraîches entortillées enrobées de sugo. Dans la tourelle, sous des poutres et des briques, je parle de Gobi et du héron prenant son envol ; des jeunes viennent me causer comme à l’ancien temps des conférences – mais à l’envers.

Quand la nuit tombe, le long de l’Arno paré de lumières rustiques, je suis les voix qui tracent les grands fleuves, les mondes, les pensées agréables et les fondamentaux. La chaleur reste stockée dans la pierre qui la libère dans la ville sans sommeil, je mange beaucoup de glaces.

Chez Gilli, Florence, août 2026

Madrid nunca duerme

Madrid. De grandes avenues écrasées de chaleur. La nuit pleine de bruits et bruissements, et je mange une tortilla, des boulettes et un flan dans un troquet obscur. Le tenancier, la cinquantaine bien conservée, chauve, maillot de foot bleu azur, est aux petits soins avec moi. Il me sert copieusement de sa nourriture maison, alors qu’il est en train de ranger sa boutique – à minuit – (pendant que ma sœur m’appelle en détresse depuis Annecy).

Plus tôt, sur la grande scène de l’amphithéâtre de Institut français plein à craquer, entre l’astronaute de réserve espagnole aux longs cheveux rouges et l’entrepreneuse dite « Elon Musk française », qui construit la capsule spatiale habitable européenne, je me suis demandé si j’étais dans le désaveu de ma propre fonction. Les gens sont venus ce soir pour s’enthousiasmer sur les vols dans l’espace, alors que scientifiquement, il y a tant à découvrir et observer les pieds sur Terre, sans conquête, sans être une cow-girl. Nous n’avons pas les mêmes aspirations, les mêmes rêves, l’espace, pour nous, n’a fondamentalement pas le même sens. Je respecte ces différences-là, mais je suis gênée de l’amalgame.

Il m’apparaît pourtant que le terrain, il faut l’occuper : l’importance de la science fondamentale, l’émerveillement des théories validées par l’observation, la joie de construire ensemble dans la diversité, le ciel comme dernier rempart de la diplomatie… Je dis tout ça comme à l’accoutumée, en français, traduite instantanément dans les casques en espagnol – et il y a une drôle de poésie chantée à ce balancier de langues. Au moment des dédicaces, surprise, les madrilènes font aussi la queue pour acheter mon livre en français et me susurrent de si jolies choses – pendant que la star astronaute signe le sien à ses fans.

Dans les rues étouffantes de cette ville qui m’échappe et pétille dans ses recoins, je pense Movida madrileña, au regard noir couteau de Penelope Cruz, les couleurs saturées d’Almodovar, la voix sucrée de Mecano dans Mujer contra Mujer. Aux deux femmes avec qui j’ai partagé la scène, toutes deux étrangement androgynes mais pas dans le même genre : l’astronaute est glamour, l’entrepreneuse fonceuse. Je me dis que nous sommes devenues des incarnations – même moi à ma toute modeste envergure – c’est un peu merveilleux et un peu effrayant, de tenir cette magie-là entre les doigts, la possibilité d’émouvoir, d’émerveiller, d’inspirer, de donner envie et l’espoir.

Son [non, pas Mecano, mais de la vraie couleur s’il vous plaît, avec du flamenco rumba !] : Paco de Lucía, Entre Dos Aguas, 1981

La flor de mi secreto, 1995, dir. Pedro Almodovar

Rouen de pierres et de lumières

tours médiévales
colombages
sculpture de Calder
cathédrale, église, abbatiale
colombages
passage hortensias et colombage cabossé
cathédrale
gros horloge
escalier dérobé entre les colombages
au milieu de la nuit l’alarme incendie
église, aître
quais avec de l’herbe et la craie
étrange jardin de ruines aux huîtres citron Neuchâtel
église toit d’ardoise tournée, glaces, café
petite histoire de Rouen dans les années 80
cathédrale et colombages

Son : Cécile McLorin Salvant, Wuthering Heights, in Ghost Song, 2022

Dunhuang

J’essaie de comprendre cette ville dans laquelle je passe toujours en coup de vent. Grande ville de pierre, les trottoirs, les routes, tout en pierre, comme si elle ne coûtait rien – ou alors justement pour dire la richesse. Dans les hôtels, les salles de bain sont en marbre du sol au plafond – glissant comme j’ai pu en faire l’expérience à Nanjing.

Pour éviter de m’écrouler de sommeil en plein après-midi, je m’en vais arpenter le Night Market et me gaver de galettes locales fourrées à la viande et aux cives, jusqu’au point de nausée. En Chine, on dirait que tout ce qui importe finalement, c’est la bouffe. Partout ça sent la friture l’ail et le sésame, une odeur qui vous assaille dès la première inspiration, déjà à l’aéroport.

J’essaie de me rappeler et de comprendre pourquoi je suis venue à Dunhuang. Pourquoi j’étais toujours de passage et pourquoi là, soudain, je voudrais faire mienne une ville qui sera pour moi bientôt obsolète.

***

L’air est poussiéreux et suspect, le calme des dernières villes, portail vers les longues routes caravanes. Calme des villes touristiques ensevelies de sable et de vieilles histoires, auxquelles on a affublé les lanternes de soie, les foulards à motifs, les couleurs coulantes.

Quand le soir tombe, le gradient de température prend la peau. Je retrouve Pf, L., Ma., T., cohorte joyeuse rassemblée du bout du monde. Quelque chose en moi reste sobre, sans vibration, mais c’est simple et naturel. Se retrouver m’est devenu une routine heureuse, comme si au bout de douze ans, dans cette collaboration, nous avions perdu la passion et étions devenus un vieux couple.

Son : Tan Dun, Yo-Yo Ma, Silkroad Ensemble, Desert Capriccio (Music from the film Crouching Tiger, Hidden Dragon), in Silk Road Journeys: When Strangers Meet…, 2002

Dunhuang, mai 2026

(Londres)

L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.

Son : Ralph Vaughan Williams, Bryden Thomson, London Philharmonic Orchestra, Fantasia on « Greensleeves », 1987

London, février 2026

Nantes

Nantes : blanche et lumineuse, aux façades aux traits pas droits, construite sur pilotis
du ciel clair et la pluie, l’un puis l’autre
un café avec V., la connivence
pendant que mon éditeur court de libraire en libraire
beaucoup d’amour à la conférence-dédicaces, et des jeunes filles timides
X m’écrit : le procès, le verdict, ce que ça remue deux an après
le contrat pour le transfert des running costs qui tombe, c’est Noël
des huîtres, des huîtres
des murs bleu nuit, des draps blancs, des œufs à la coque
une petite lune toute douce qui compte quarante minutes
dans le train, j’ai ôté mes chaussures, comme d’habitude. j’avais faim

Restaurant La Cigale – déco intérieure Art Nouveau (détail), 1894

Public Lect(o)ure

De bastion en bastion, d’église en cathédrale, Lectoure, Auch, Saint Créac, les tomates cœur de bœuf et concombres biscornus, fromages de brebis frais, miel, ail gersois et oignons rouges, les rues sont silence, sieste, écrasées de chaleur et courant vers les plaines roussies percées de toits rouges et de bosquets sombres piqués de cyprès. Melons. Chats. Homme tatoué sciant sa planche. Aux fenêtres les volets clos et les dentelles de fer forgé.

Le soir, j’enfile une robe constellée d’aigrettes de diffraction pour prendre par la main une foule interloquée par Aurélien Barrau. J., mon vieux prof d’école me glisse : « Ne l’écoute pas trop. C’est toujours difficile de parler après lui, il a tellement l’habitude de causer, il harangue les foules. » Je lui réponds en souriant tranquillement dans la pénombre : « Je n’ai pas de problème avec ça. »

J’ai autre chose à partager qu’Aurélien Barrau – j’entre dans les projecteurs et je pose ma voix ; les gens, je voudrais les transporter doucement dans la poétique joyeuse de notre science, leur conter ce que nous sommes réellement, sans superflu, sans fioritures déclamées.

Sur la pelouse à la sortie, les garçons regardent les anneaux de Saturne au télescope. Il est bientôt minuit, K. est fatigué, il s’endort dans la voiture, A. raconte la chouette effraie et la chevêche d’Athéna qu’ils ont vues au gîte au couchant, pendant ma conférence. L’été suit son cours dans les petits hoquets d’un moteur du siècle dernier.

Gers

Le Gers : rurale, dans son jus, aux pierres non restaurées ; ça ressemble un peu à la Toscane, je fais remarquer – plus tard je lis sur un poster « le Gers, la Toscane française ». Aux villages endormis sous la chaleur, peu touristiques, aux façades anciennes aux enseignes effacées Café des sports, Fruits et légumes. Les toits en tuiles de terre cuite soulignés du trait dur de l’ombre, les campaniles, les places principales taillée d’une halle ocre, toutes en arcades et lanterneaux. Les routes serpentent sans panneaux, entre des semblant de vignes et beaucoup de tournesols tête en bas. Notre gîte en surplomb, près du lavoir de pierre ronde, à la courette de ferme bucolique où trône le corps ombrageant d’un immense noyer aux trois branches-transats, le banc de roche et les belles de nuit parfumées. De jour : les murs de pierre blanche aux volets vert pastel, je lis Anaïs Nin perchée dans l’arbre, entre deux éditions de slides. Redescendue au sol, j’étale des rillettes de canard sur du pain frais, croque des branches de fenouil et des tartes aux pommes à l’armagnac. Les enfants dépècent des pelotes de chouette effraie données par l’agriculteur. La nuit, son « chuintement long et sinistre » [m’encyclopédise A. le lendemain] et les chauve-souris en virgule de tourelle en vieil arbre. Quand il fait trop noir pour Anaïs, je migre sur la lumière bleue de mon macbook, je clapote des billets au clair de lune et de bougie anti-moustiques.

Son [vous n’échapperez pas à notre chanteur national iconique du Gers, désolée] : Francis Cabrel, Je pense encore à toi, in Fragile, 1980

Un village dans le Gers, août 2025
Le domaine de la chouette effraie ou Dame blanche, de jour. Août 2025.

Genève

Je n’aime pas les villes suisses et les villes alpines en général. Je n’aime pas les grosses conférences qui brassent les sessions parallèles comme des usines à débiter des proceedings, des posters et des talks. Je n’aime pas avoir cette section efficace si large que mon libre parcours moyen est deux mètres pendant la pause café et de dix mètres quand je sèche les sessions et traverse le hall.

Cachée-perchée dans la vieille ville, de café hipster en café hipster, traversant le Rhône aux effluves d’eau vaseuse, je fais-ce-qu’il-faut. Les dossiers, argumentaires, slides de direction, les corrections de manuscrit de thèse, la préparation de l’ERC…

Andromeda passe en coup de vent, une soirée animée, par dessus des linguine alle vongole, elle déclame à la cantonade, sa vision sur la politique, la politique américaine, russe, palestinienne, israélienne, son téléphone surveillé, sa force optimiste, sa position de challengeuse, je me suis demandé : est-ce parce qu’elle n’a pas d’enfants qu’elle arrive à penser ainsi ? Que le monde est une sinusoïde, qu’il faut juste être né dans la bonne vague, que tout ça va remonter, et de discourir sur la force du local, la déconnexion du Congress avec les questions du peuple, The Narrow Corridor, le pragmatisme intelligent.

Tony m’écrit : « Ce qui me touche chez toi, c’est ta posture un peu punk. » et cette question sur laquelle plancher pour mon personnage de Voix Traversante : « Où allons-nous ? »

Les glaces sont bonnes et chères ici.

L’équipe G., ses bars, ses dîners, son groupe Whatsapp Toblerone à la déconnade hilarante, le sérieux massif de ses présentations en enfilade. O. : sa solennité émouvante lors son talk, et J. ouvrant le bal comme si de rien n’était, simple et brillant.

Il m’arrive des choses étonnantes. Des coups de fil. Des « Tu pourrais réfléchir aux conditions sous lesquelles tu envisagerais d’accepter notre offre ? » Des courbettes, des chapeaux, des sourires, des signes de la main, des poignées de main.

Rien ne me fait vibrer. #EncéphalogrammeEmotionnelPlat

Plan de Genève, avec un plan de la Genève ancienne et un plan de Genève en 1715, C. B. Glot, auteur modèle, Meyer, ingénieur, Grenier, auteur modèle, François Monty (1778 – 1830), diffuseur

Le Sud brûle

L’impossible rythmique des cigales qu’on voudrait ancrer dans la nôtre, cardiaque
L’odeur de farigoule et de chêne pubescent – la passerelle dans les arbres
C., douce et résiliente, sur les merdes genrées que nous nous prenons dans la gueule : « J’ai perdu espoir. Tu vois, j’intériorise et je prends sur moi. Et je peux te dire que n’est pas une bonne idée, j’ai fini mon mandat sous anxiolytiques. »
La pleine lune
M13 dans l’oculaire, en haut de l’échelle, la coupole ouverte sur le ciel
M13 timide, dont le cristal diaphane échappe aux cœurs non globulaires
Sur la plateforme métallique qui tourne, N. : « Je partais vers 22h, quand mes parents pensaient que j’étais couché, je faisais 80 bornes en vélo, je venais ici, et je rôdais autour des bâtiments, pour moi c’était le summum de la recherche, c’est ici que la science se faisait. Je rentrais à 6h du matin en douce avant d’aller au lycée. » Il a ce geste de précaution d’écarter mon épaule de la structure du dôme où je me suis appuyée, puis : « Alors quand je suis devenu directeur de l’institut des sciences de l’univers, la première chose que j’ai faite, c’est de me présenter à la grille à l’improviste ici. J’ai dit : N. A., directeur de l’institut, je ne veux pas vous déranger, mais je me demandais si je pouvais entrer. Et c’était un moment étrange, ce moment où tu réalises que tu es passé de l’autre côté. »

Je rentre seule dans ma petite chambre aux meubles de bois 1937. La lune projette mon ombre. Une énorme météorite croise le ciel comme un bout de cigarette incandescent.

Je suis trop épuisée, la peau arrachée au contact de l’aridité de la fonction, je ne scintille pas, je ne connecte pas, je me terre dans quelque chose qui fonctionne à peine – je crois être à la ligne critique où tout s’est éteint et brûle par friction, se consume. C’est pourtant un marathon – cinq ans, je ne peux pas, n’est-ce pas, partir maintenant en flammes.

Can you feel the pain?
See the mess and trouble in your brain
Anger you retain, pressure rocks you like a hurricane
Is it time for you to jump into the next train?
Change of head, make a stand
I can see your heart change
Wake up!
No more nap, your turn is coming up
You feel lazy but stop the fantasies and bubble butts
If you need to hear, go for it
I will teach you how to feel the thing so close to you
Connect it all

Every day is a miracle

— Caravan Palace, Miracle, 2019

Son : pour ne pas rester morose, un peu d’électro-swing d’inspiration jazz manouche avec Caravan Palace, Miracle, in Chronologic, 2019

De la passerelle dans les chênes pubescents, Observatoire de Haute-Provence, juillet 2025
Le 120, Observatoire de Haute-Provence, juillet 2025