Anjou

A. explique que ce sont des choucas : la tête blanche, le cri bizarre
dans les douves troglodytes du château de Brézé
entre tonneaux et fours à pain
silos
le tuffeau humide que brosse la mousse en coups de pinceaux
l’offusquante odeur de l’air chargée de pierres et d’eau
presque lascive – je pense aux jeux d’eau des jardins de la Villa d’Este
c’est de la Dordogne en version « royauté » – Louis et ses châteaux médiévaux raffistolés de blanc
on parle Belle-Ile, Vendée comme la porte à côté
et des Dolmens dans les champs qui démarrent de vert

Ⓒ Electre, Dolmen de la Forêt, en Anjou, mars 2026

Le beffroi

Forêts denses et troubles dansées
aux multivers embusqués, saphirs et argent
labyrinthes étriqués de branches cassées réparées enchantées

Arrivés à la clairière, la petite église, la vue
cloche.

et j’ai dit :
ça ne va pas
ça ne va pas
ça ne va pas

à l’objet-même de la cloche
qui me dévisageait
dans un regard filtré par une iridescence
sonnante trébuchante

un instant le morpho a replié ses ailes
sous l’enveloppe le beffroi
effroi
mon visage dans le sien

il carillonne :
c’est une fluctuation

c’est une fluctuation le règne du monde l’hystérie chez les femmes les conflits d’intérêt les signaux faibles les petites mimines les mots posés les 49.3 les trains de vapeur sèche les corps crispés la malbouffe des songes c’est une fluctuation et tu es folle folle folle

.

Oh. Et tout est éclairci.

China Marsot-Wood, Depth, 2017

La texture du sable

Je t’écris du haut d’un dromadaire. Ici, le sable est crémeux. Il absorbe les sons. Comme toi, je pense « chant des dunes », « transport éolien » et à la voix transversale de Jean-Claude Ameisen.

Les grains sont farine, d’une finesse supérieure à ceux dans le Gobi, l’espace moins minéral, moins aride, plus intime, plus doux. Sous les pieds nus, le sol, compacté par les pluies de la semaine dernière, se tasse comme de la poudreuse enneigée.

Nous marchons des heures durant dans des photographies de Bernard Descamps, le long de la caravane de dromadaires qui portent les enfants, les lourdes couvertures bariolées, les provisions et les piquets de tente. Les ondulations stochastiques des dunes reposent jusqu’aux confins du regard.

Le courrier rase le sol et part au levant, au couchant, mesurer la rotation et les fuseaux de la Terre. Les ombres s’étirent, nos silhouettes filent sur les nervures des crêtes.

Son [langoureux et « obscurément érotique », comme le film] : Academy of St. Martin in the Fields, Gabriel Yared, The English Patient, in The English Patient (Original Soundtrack Recording), 1996

Sahara, décembre 2025
David Marchand, Guillaume Prévôt, Julie Guillem, L’aéropostale, 2020, Ed. Milan
Bernard Descamps, Sahara, 1987

Beni Zelten

Ce sont les ruines d’un village berbère, effrayantes et merveilleuses. Sur des centaines de mètres de colline, en pierres ocres très propres empilées au coucher rose, qui peint les roches et les rend braises.

Entre les ruelles dont on devine les méandres, les maisons ont encore leur toit, leurs poutres, leurs alcôves, mais la végétation et les éboulis ont réclamé leur territoire. On clignerait les yeux et on verrait s’agiter les bergers, la boulangère, les femmes coudre et les hommes tailler, les ânes presser le moulin de l’huilerie, les feux dans les chaudrons et le blé concassé, dans des gestes genrés aux tabliers et à la sueur séculaire.

Quand je rouvre les yeux, l’appel à la prière monte dans la vallée, transmutée en Philharmonie naturelle. Les contreforts berbères ne luttent plus contre ce chant, on laisse les tonalités mystifier les sols, l’air, suspendre le couchant, et quand il est terminé, un chien prend longuement et sérieusement la relève. Y., le petit cousin, commente : « Cette fois, c’est la prière des chiens. »

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

Gobi [5.5]

Ma peau, mes cheveux, depuis les résultats de l’ERC, étrangement, ont repris du lustre, se sont apaisés.
Et là dans le désert j’ai la peau qui brûle et pèle, les cheveux qui graissent sur la fin du séjour.

On prend une longue douche chaude en rentrant à Dunhuang. Entre les cascades d’eau, je lis l’étiquette sur le mur de pierre noire : « Do not slip on the ploor. » Je me dis : ce moment, c’est la définition du bonheur.

Mais avant :

Pf conduit trop vite sur la piste. F. lui communique timidement son anxiété, que nous ferions mieux d’arriver dans le noir, mais vivants. Il ralentit, reconnaissant et soulagé lui-même.

V. : on disserte sur la marche à pied et la vaisselle qui font le même effet au cerveau, enclenchent un état de réflexion différent, où les problèmes de physique prennent une autre dimension, où l’analyse de soi prend une autre puissance. Puis on parle café, il me dit qu’il y a un côté rituel à le préparer avec sa machine, tasser son grain fraîchement moulu, son filtre, sa buse avec du lait d’avoine. « Le soir, j’ai presque hâte de me lever le matin pour pouvoir préparer mon café. » Émue par ces mots – je l’imagine zyeuter sa cafetière et lui souhaiter silencieusement bonne nuit, avant de retirer ses lunettes et d’éteindre.

Nous sommes dans la pénombre, avons déjà rejoint l’autoroute, qui passe dans une brume poussiéreuse, par dessus des lacs saisonniers asséchés, croûtés de sel, qui font des taches blanches dans la nuit tombée.

Après la douche :

L’air est froid, sec, sent le charbon de bois. Ty nous emmène en sous-sol, dans une salle bleue avec des écrans. On pensait dîner, mais c’est un karaoke. À minuit, on mange d’excellentes grillades du désert et des soupes rouges locales, en buvant des bières et en aboyant My Heart Will Go On avec O. dans le même micro. Les collègues chinois nous font la panoplie de leurs tubes mélo. O. fume une série de cigarettes fournies par Ty, puis revient s’installer tout contre moi, cuisse contre cuisse, épaule contre épaule. Mes cheveux fraîchement lavés sentent affreusement la clope, comme lui. Je pourrais malgré tout m’endormir contre lui, heureuse de fatigue et réciproquement. Il me regarde, je lui souris, ça braille de la soupe, je ne sais plus dans quel ordre et qui prononce ces répliques, et ça n’a aucune importance :

« J’adore cette collaboration. 
— C’est nous deux, ça. »

Son : Céline Dion, My Heart Will Go On, 1997

Monastère pendant l’occupation tibétaine de Dunhuang, 9e siècle, BnF, département des Manuscrits, Pelliot Tibétain 993

Gobi [3.75]

Je sors faire pipi sous la Galaxie ; je pense à tout ce qui se passe, qui est immense, immense, et puis… depuis quand suis-je cassée ainsi au point de fragilité et de sensibilité, à dépendre des éclats de miroir, depuis quand ai-je besoin d’une constante validation à chaque dixième de pas, à chaque respiration ?

Plus tôt, je suis allée derrière ma petite dune à épines, et pendant les quelques minutes de marche, le ciel blanc/bleu cassé à la lumière rasante, les couleurs uniformes et tendres, je songeais à ce qui s’est passé l’année dernière et comme j’en ai sorti un projet démentiel mais avec une auto-estime en morceaux, une insécurité abrasive.

L’immensité sèche, ce huis clos du bout du monde à triturer des instruments pour écouter pleuvoir du cosmos, ce terrain où l’on est focus en continu à gratter les instants, les lignes de code et le sommeil. Il me reste encore deux jours de cette retraite méditative, connectée, déconnectée, à l’émotion ténue, lavée par le vide et le ciel. Le désert, chez moi, a une fonction nettoyante, une érosion éolienne ; on me dissocie, on me transforme en minéral et on me lisse comme une pierre.

Son : 章益 Yi Zhang, 敦煌古樂團 Dunhuang Ancient Music Ensemble, 總曲子 General Tune, in Scattered Gold Sands, 2025

Brique peinte, représentant une récolte de feuille de mûriers, retrouvée dans un groupe de tombes au sud de la ville de Lutuo, dynasties Wei et Jin, 220-280 AD, Musée de Dunhuang

Villers-le-Bâcle

En face, de l’autre côté de la clairière
en contrefort, la vieille maison au toit rouge,
dans la touffe de forêt plaquée du soleil
de fin d’après-midi.
De ce côté-ci l’odeur de terre en préparation
de feuilles crispées
le hennissement des chevaux et des bogues qui choient
la buse variable tracée dans le ciel
le craquement des branches qu’on piétine
l’éclat des châtaignes et leur lustre sous les doigts
de rainures et de pointe, rond triangle tendu vers le ciel
et les bolets roussissants à la légère exhalaison
la mousse très verte entre les doigts de pieds
des chênes, des charmes, des bouleaux.

Son : Philip Glass, Katia Labèque, Marielle Labèque, David Chalmin, Bryce Dessner, Glassworks: VI. Closing (Arr. for 2 Pianos and 2 Guitars by B. Dessner) – Edit

Une variété pas Calabi-Yau

On part, je crois, pour cette raison-là : pour mieux revenir et se couler dans sa vie comme dans un onsen. Pour la petite clameur quand vous ouvrez la porte d’entrée, les bras potelés, les joues pêche et tomate, P., aux yeux cernés dans l’encadrement de la cuisine, à qui je demande comment ça va : « Mais t’es revenue. Ça va aller mieux maintenant. » Pour se rappeler tout ce qu’on a construit ici et qui subsiste dans le monde réel, par-delà les déchirures de l’espace-temps, ici les mots et les pensées sont simples et solides, je suis matrice et universelle et de la bonne dimension.

Leonard Susskind, Superstrings (Features: November 2003). Physics World 16 (11)