L’éditrice américaine m’annonce, faux sourire en filigrane : « La couverture de votre livre sera cette merde moche années 80 psychédélique et angoissante. Et si ça ne vous plaît pas, c’est pareil. »
J’appelle mon éditeur-aux-yeux-bleus : « En fait, ta couverture, elle était top ! » Il ne nous reste plus qu’à rire – jaune – comme le pisseux des grosses lettres, ça lui rappelle, dit-il, les murs de leur maison à Dakar. Il se marre : « T’as vu, si on zoome sur le petit personnage dans le coin, on dirait un alien déplumé. » Il se marre, mais me dit surtout qu’il va mettre son graphiste sur le coup, pour essayer de rattraper leur manque de goût américain, et trouver une solution.
À notre réunion Strategy de 17h, S. me demande si nous allons signer le contrat ERC le 1er octobre. Quand je lui pose la question, notre project officer de Bruxelles me répond illico qu’elle y travaille ferme. Il y a peut-être encore un soupçon d’espoir ?
Nous cherchons un design d’antennes, puisque nous ne pouvons plus utiliser celui développé avec la Chine, géopolitique oblige. S. a un plan. J’avais dit plus tôt à O. qui acquiesçait : « Ça va nous coûter une blinde, mais les américains sont vraiment forts techniquement. Ce revers, c’est peut-être une opportunité d’avoir quelque chose de mieux et d’unifié. »
Vers 20h, après dîner, alors que les enfants jouent au basket dans la chambre au-dessus de ma tête, I., notre project manager argentin, me demande sur Whatsapp si on peut s’appeler prochainement. Maintenant ? je propose.
Quand je raccroche, je reste appuyée longuement sur la table, debout ; ça s’est calmé à l’étage, les enfants doivent s’être couchés tous seuls. Je me dis qu’il serait juste de pleurer maintenant : pas des larmes d’orgueil, de frustration enfantine ou de trauma refoulé. I. concluait doucement : « Tout ce que nous avons construit, toute notre infrastructure de recherche argentine est démantelée pièce par pièce. Nous sommes dans un état compliqué, où nous cherchons à appréhender, à faire sens. Pardon d’avance pour les changements brusques qu’il y aura, et pour l’incertitude. Ce qui est sûr, c’est mon vœu de continuer le projet. Merci pour ton soutien. » Je ne comprends pas bien ses remerciements, je rétorque : « Sans toi le projet s’écroule, c’est moi qui te remercie. »
Il dit : You are doing such a great job. I mean it.
Ces mots dans ce contexte, venus d’une si belle personne, ce scientifique si humain et si brillant que j’admire et adore, me transpercent. Je ne saurai jamais pourquoi et comment j’ai cette chance infinie de construire avec ces gens magnifiques, pourquoi ils acceptent ainsi que nous nous accompagnions, nos mains tendues réciproques en intelligence scintillante. Le monde court à sa perte, mais avec eux, j’aurai jusqu’au bout de l’espoir.
Son : [gros flashback nostalgique sur les 90s, on n’est plus jeune mais on est toujours con] Damien Saez, Jeune et con, in Jours Étranges, 1992.









