Au bout de la route, par delà les collines et les points d’eau, les sources, les églises romanes fermées et les intermarchés non approvisionnés, il y avait
une petite maison de pierre et de poêle de la moutarde aux figues des veaux qui regardaient de sous la barre de métal de la faisselle fraîche sur un lit de mesclun des lavoirs suspendus aux mécaniques industrielles des pâtes aux girolles la truite a sauté et le mirabellier en grimpant les murets
La nuit en village froid et fantômes, entre ponts et ruelles désertes, un lavoir-source circulaire, le tour de l’église et ses toutes petites pommes, des ombres projetées gigantesques comme au théâtre dramatique. Je ne sais plus dans quel ordre l’eau, les flammes, le rire, les larmes.
On se programme une visio pour le lendemain, à sa pause déjeuner, en début de soirée pour moi. Je prends son appel dans mon bureau où le soir se fait, lumière bois mordoré et éclat turquoise des sièges.
Elle dit – et elle brosse ces affects par dessus l’épaule, car elle est américaine avant tout, et qu’elle est femme avant tout.
Elle dit les choses que j’avais oubliées, elle dit : je crois que c’est le contraste qui me dérange, pourquoi lorsque je sors de grands résultats et le clame, on m’accuse de prendre la lumière pour un effort collectif… et pourtant, ce qui arrive maintenant à Francis est accepté et célébré de façon si fluide… Pourquoi ?
Elle dit : bien sûr que c’est normal et absolument mérité pour Francis, c’est formidable pour la communauté, pour lui, pour nous. Peut-être que je suis juste une femme aigrie et jalouse, que je voulais aussi un prix Nobel.
Elle dit encore : j’ai répondu aux journalistes, qui me demandaient « et vous, que faites-vous dans IceCube ? Sur quoi travaillez-vous ? » et je suis restée bouche-bée, je n’ai pas su quoi leur raconter, je n’avais rien pour me défendre, tu vois.
Plus tard, j’ai retrouvé la Note 2 de ce billet, et c’était écrit. N. a déniché les premiers neutrinos astrophysiques, mené l’analyse séminale qui a révélé ces particules dans les données de l’expérience imaginée par Francis. Puis c’est encore elle qui a produit une carte du ciel avec notre Galaxie brillant en neutrinos. Les résultats majeurs qui ont conduit à ce prix Nobel.
Ce qui blesse, ce n’est pas le prix Nobel. C’est que personne ne sait que N. est la mère de l’astrophysique des neutrinos. L’invisibilisation, l’oubli, le « c’est un travail collectif, tu as de la chance d’avoir pu faire cette part », le « reste à ta place ».
Elle dit : bon, parlons de choses plus importantes, genre d’amour.
Quand C. au café me dit : « Le prix Nobel va être annoncé dans cinq minutes, » je hoche la tête avec dédain. Encore le couronnement d’une découverte qui aura mené aux ordinateurs quantiques, à l’intelligence artificielle… Puis mon doctorant, J., fait clignoter ma messagerie, j’ouvre machinalement – sans doute une question sur l’article que nous rédigeons. Mais je lis : « Francis Halzen a eu le prix Nobel !! »
Francis, c’est ce petit bout d’homme anxieux et à la force tranquille – allez réconcilier ça. Il a absorbé toute l’anxiété du monde et de son kilomètre cube de glace ; alors il ne dormait pas, mais les autres oui.
Le prix Nobel lui est attribué, à lui seul, “for decisive contributions to the IceCube Neutrino Observatory and the discovery of high-energy neutrinos of astrophysical origin”.
Quelle application directe pour la technologie, les industries, la société ? Aucune idée, et c’est bien. Dans cinq ans, dix ans, trente, cinquante ans peut-être, nous naviguerons dans l’Univers grâce à cette première détection de neutrinos cosmiques. Mais on a besoin de la poésie de ces questions fondamentales, ces questions-pour-les-questions, ces fenêtres qu’on ouvre parce qu’on avait envie de regarder dehors. Sinon, à quoi bon être humains ?
Toute la journée, je suis fébrile, j’ai l’impression qu’il est arrivé quelque chose de très important, positif pour une fois, à des échelles diverses. Et c’est peut-être vrai ? Je dis aux journalistes qui me demandent de commenter : « Francis va prendre la lumière et la renvoyer à tous, c’est une belle personne, généreuse, humble, en plus d’être un scientifique brillant, ça va faire un bien fou. »
Je ne comprends pas bien la disjointure cependant – d’un côté la bulle où le comité Nobel couronne Francis, de l’autre le monde qui s’effrite, se dégrade dans la médiocrité violente, dans un usage hystérique des ressources. Je ne sais pas quelle est l’Humanité qui se déploie, si nous sommes un reliquat, si la bonté, la beauté et l’audace telles que je les perçois et qui ont façonné ce prix Nobel, sont des valeurs désuètes, si nous pouvons encore influer sur l’autre versant, interagir, si nous avons une voix, ou si nous passons simplement, tels des neutrinos.
Francis Halzen, reflété dans le miroir d’un des télescopes de l’Observatoire Pierre Auger, lors d’une visite sur le site en novembre 2023. Copyright Electre.
La fraîcheur est enfin tombée, comme les marrons. Impression de déjà vu déjà vu, déjà vécu Je me rappelle
Un College Town en Pennsylvanie, le silence sous la neige, je voyais avec une certaine hauteur et une certaine distance la dissonance profonde Le délitement l’étiolement je me rappelle la Pennsylvanie et la neige doucement l’accumulation des preuves je me rappelle ce sentiment Nuit 17 à 52 je suis neutrino et j’avance c’était le chaos – tout était le chaos compagnon de chaos Le chaos a duré, bien plus que je ne pensais tunnels : nuit 17 à 52
Et puis la sortie ! on ne peut me suivre, là où je vais. C’est la nuit 53.
Son : Christine and the Queens, Nuit 17 à 52, in Chaleur Humaine, 2014
P. conclut à raison : « Probablement, être autrice, ça s’apprend. »
L’éditrice américaine m’annonce : « Le sous-titre de votre livre sera : Révéler les secrets du ciel. » Je réponds euh non, je ne crois pas. Et elle : « Vous pouvez vous mettre vos réserves au cul, » avec un sourire américain en filigrane de son mail.
L’éditrice droits-internationaux de ma maison française me sermonne : « Il faudra faire des compromis. Et puis il aurait fallu me mettre dans la boucle dès le départ. » Je me justifie et m’explique comme si j’avais des babies, chaussettes blanches et des tresses.
J’appelle à l’aide mon éditeur-aux-yeux-bleus : « Je me sens comme une merde. Je comprends rien à votre monde. »
Ensuite je vais m’asseoir devant le bureau de V., avec ses grandes plantes vertes, son ordinateur qui égrène les validations ETAMINE, et je hoquette (babies, chaussettes blanches et tresses) : « Tu comprends, c’est le croisement de mon petit orgueil de merde qui se révolte de ne pas connaître toutes les règles du jeu comme j’en ai l’habitude, et d’être face à des décisions sur lesquelles j’ai un véritable affect. »
En fin de journée, devant un macchiato, j’inflige aux yeux bleus cette analyse : dans mon travail, je cherche l’optimisation et l’efficacité, avec une argumentation objective. Je suis en train de réaliser (enfin) que pour ce qui entoure ma création, je ne dois ni optimiser ni être efficace. Je dois rechercher avant tout ce qui me correspond avec une exigence aiguë… et tout est subjectif.
Mon coach m’explique longuement les tableaux de Poussin. Puis on parle de la création.
— Mais est-ce que c’est juste que j’écrive dans la journée, alors que je suis directrice de recherche au CNRS ? — Demande-toi si ça t’est nécessaire. Si ça ne l’est pas, ça ne vaut pas la peine.
écrire c’est toujours un risque personne n’a besoin que tu écrives tout le monde s’en fout que t’écrives
il faut arracher de la place dans ta vie pour écrire
tu n’écris que parce que c’est une nécessité parce que si tu ne le fais pas ton corps va te le faire savoir qu’il manque quelque chose
depuis plusieurs semaines – quand je ne suis pas en train de regarder des reels, je pense à la création ; à créer la vie et l’interaction, à résoudre ce qui y surgit, et à écrire Ce n’est pas par hasard que l’un aille avec l’autre écrire et inventer l’interaction c’est créer c’est bien que ce soit ça, le cœur de mes pensées, penser, me concentrer à penser à créer créer de toutes les façons
Ça change tant avec moi sur toutes les échelles les courants d’années et de mois de semaines de jours et d’heures et de minute.
J’ai une épine dans le pied. L’épaule en vrac. J’essaie de vivre les questions. Je laisse pousser mes cheveux.
Pour m’occuper, me challenger et donner du sens, j’apprends et travaille la prise de parole. Je tente d’appliquer les techniques de mon coach, et je vois à quel point je ne suis pas naturelle, à quel point je suis mauvaise, dans cet entre deux où je cherche à devenir meilleure. C’est difficile d’apprendre à cet âge et statut, de regarder en face ses incompétences, de répéter, de se planter.
On parle fond de teint avec ma mère, je lui envoie une de mes dernières vidéos Youtube où on m’avait maquillée en studio. Au moment de copier le lien, je zyeute par mégarde les premiers commentaires qui clament (halleluia) que je suis éloquente. Ce mode d’expression anonyme est dangereux, bruité – je ne m’y arrête pas. Mais c’est rassurant, ce positif, me dis-je, pour avancer dans mon challenge boueux.
Heureusement, le lendemain, mon éditeur dégonfle mes chevilles en révélant : « Oui j’ai vu les commentaires, il y a toujours des grincheux… » Je me bouche les oreilles mais c’est trop tard, je suis prête à décommander toutes mes prises de parole futures.
Pendant qu’il m’envoie son flot d’auto-justifications mâtinées de déni et de paternalisme, je me demande ce que ça touche, chez la femme scientifique, lorsqu’elle doit communiquer. Nous prenons si rarement la parole dans les médias, nous nous sentons illégitimes car nous n’avons pas été formées pour bien parler, illégitimes car nous ne sommes pas tout à fait spécialistes des sujets traités, nous avons peur que nos pairs nous déconsidèrent dès lors que nous passons du côté de la vulgarisation, cette considération si difficilement acquise et si fragile. Aller ainsi dans la lumière, c’est s’exposer à la jalousie des pairs, au sexisme de la société, c’est devenir une égérie malgré soi, un outil médiatique, c’est incarner avec le danger de se perdre, occuper le terrain de la science fondamentale sur une ligne de crête délicate tracée par des journalistes prêts à parler canicule dans une émission sur l’éclipse solaire.
Est-ce que mes collègues hommes se posent ces questions lorsqu’on leur propose de monter sur scène ? Je les envie d’être plus simples et droits dans leur tête, et en même temps il me semble que nous sommes aussi plus justes.
Femme, je vibre – nous vibrons – à toutes les échelles. Oui, c’est épuisant. Mais des vibrations, des doutes et des hésitations naissent les justesses et les beautés. Alors il faut continuer à prendre la parole pour épeler cela.
Son : Zoë Keating, Optimist, in Into The Trees, 2010
Courte séance avec mon coach, avec ses guidages précieux pour tenir la barre des petits et grands navires qui constituent mon laboratoire. Sur les cinq dernières minutes, je lui glisse le non-sens dans lequel je navigue à toutes les échelles – le non sens mène au chaos, le chaos mène au burn out, le burn out mène à la souffrance.
Et Yoda me répond : « Quand je suis comme ça dans le brouillard que tu décris, j’essaie de revenir aux Lettres à un jeune poète de Rilke. Il a cette phrase que je trouve très juste : Vivez maintenant les questions. »
« Et puis si t’as le temps, va au Louvre. Il y a un mur entier dédié aux Saisons de Poussin. Va les regarder et on en reparlera la prochaine fois. Regarde l’hiver. »
Je vous prie d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l’entrée dans la réponse.
— Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 1929