pendant que s’écrasent les missiles et les drones, je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60
un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même, qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not
C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.
Volupté mutique tissée dans la scansion des phrases. Il y a quelque chose d’élitiste et de cavalier à tailler des blocs de noirs sur du papier gaufré blanc
et puis mon Dieu ces effluves de la ville de Cholen, du Mékong la lumière bleue des chambres de l’internat la peau ronde d’Hélène Labonnelle dormant en position foetale
la douleur rouge et sanguine de l’amant, du jeune chinois milliardaire,
et elle, on ne saura jamais, malgré la rythmique lancinante et retournante des phrases, les mots déroulés au tapis des scènes de films français, les portraits de famille croqués au couteau suisse, on vivra tout cela à deux pas d’elle
on saura l’émotion des autres, plaqués les larmes, les silences, les cris
et elle, seize ans ? dix-sept ans ? et ce paquebot qui part pour la France, la séparation, la vie en son axe
– c’est vrai pourtant seize ans, on vivait sans comprendre, des déchirures des autres, des agitations sous la peau, des églises roses et pénombre, le goût des fleurs au tombant du jour, le badigeon térébenthine dans une chambre nuages,
le futur, les châteaux, les fauteuils crapauds, les chevauchées dans la neige, bottes et capeline – sans comprendre mais on savait un peu et tout du long, que ce serait ça qui compterait, qui définirait, qui écrirait tout
Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.
— Marguerite Duras, L’Amant, 1984
Marguerite Donnadieu à 16 ans, archives familiales Jean Mascolo
A. explique que ce sont des choucas : la tête blanche, le cri bizarre dans les douves troglodytes du château de Brézé entre tonneaux et fours à pain silos le tuffeau humide que brosse la mousse en coups de pinceaux l’offusquante odeur de l’air chargée de pierres et d’eau presque lascive – je pense aux jeux d’eau des jardins de la Villa d’Este c’est de la Dordogne en version « royauté » – Louis et ses châteaux médiévaux raffistolés de blanc on parle Belle-Ile, Vendée comme la porte à côté et des Dolmens dans les champs qui démarrent de vert
Ⓒ Electre, Dolmen de la Forêt, en Anjou, mars 2026
Dans une petite salle de ma Maison d’édition, je suis en visio avec le bureau ERC de Bruxelles :
D., Project Officer, ouvre la réunion : « Les écarts avec la proposal sont tellement importants que nous sommes en train de reconsidérer l’attribution des 14 millions d’euros. »
I. explique que le CNEA est un organisme public. A. explique comment fonctionne la fondation argentine qui gère les projets internationaux. A. donne des réponses précises et chiffrées aux questions d’import-export, de taxes, de propriété. I. explique la place de l’Argentine dans le projet. J’explique : « C’est comme si on construisait un premier télescope à Paris, un autre différent en Pennsylvanie, et comme on ne peut observer qu’en Argentine, nous les envoyons là bas, où ils sont déployés et opérés. »
D. répond : « Si demain vous construisiez un télescope en Russie et que Putin disait je veux garder cet instrument pour moi, on ne pourra plus rien faire. Alors en Argentine, comment fait-on ? »
À la Résidence de France de Londres, je déclame avec mon air le plus inspiré :
Parce que nous regardons le ciel ensemble, et que c’est un endroit neutre, je suis convaincue que cette science est le dernier rempart de la diplomatie.
Nous passons des heures à rédiger des réponses carrées et bureaucratiques aux Project officers de l’ERC, je demande de l’aide au CNRS, à mon Institut
JFD me coupe « E., tu me vas me laisser parler » après avoir lancé à O. « Je vais me permettre de te tutyoyer. » et nous ordonne de soigner notre communication avec l’ERC. On nous interroge : « Avez-vous pensé à qui va payer les frais du démantellement de votre instrument ? Pourquoi est-ce que le CNRS doit soutenir ce projet, déjà ? On est dans de nombreuses autres expériences de neutrinos. »
En fouillant ma boîte mail du CNRS à la recherche du lien pour refuser de m’affilier à la MGEN, je découvre une lettre du Président du CNRS :
« Chère collègue, bravo et merci ! […] pour votre ERC, soyez assurée du soutien absolu du CNRS et de votre Institut en particulier. »
Son : David Guetta, Sia, Titanium, in Nothing But the Beat 2.0, 2012
Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.
Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011
L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.
je me sentais bien aujourd’hui avec toi et dans la vie
à quoi ça tient ? la vitesse du sang, quelques molécules, la paix familiale ça ne semble pas dépendre du blanc et du froid et de l’eau dans l’air, des difficultés pro
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 6. Husedalen, in Dreamweaver, 2023
Le cocon de l’absurde tissé par l’Europe et le CNRS, le maillage n’a plus rien de mousqueton, il ne scintille pas, il enserre, sèvre de sens, je ne comprends pas où je pose mes pas, et quand je demande de l’aide, le piège se referme davantage.
Les décisions absurdes1: cette idée à la fin pour travailler avec la glaise du vécu. L’absurdité comme une facette de l’errance, des essais ratés de la création, mais nécessaire pour toutes les tentatives qui ont fonctionné.
Midodrine. Prendre de la hauteur, ça ne peut se faire sans énergie potentielle.
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 5. Hardangerfjorden, in Dreamweaver, 2023
Pennsylvania, avril 2024
Les décisions absurdes, Tome 1, de Christian Morel (Gallimard, 2014) : comment un collectif de personnes intelligentes en arrivent à prendre des décisions absurdes. ↩︎
Et c’est aussi : quand elle se retire pour la première fois qu’on appréhende le pouvoir et la nécessité de la solitude, que c’est en équilibre avec elle que se construit toute joie. One in a billion! son absence ou sa présence ? c’est elle la créatrice.
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 3. Hardangervidda I, in Dreamweaver, 2023
Au merveilleux Rock Bottom Coffee, Pennsylvanie, oct. 2023