pendant que s’écrasent les missiles et les drones, je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60
un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même, qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not
C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.
Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.
Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011
je me sentais bien aujourd’hui avec toi et dans la vie
à quoi ça tient ? la vitesse du sang, quelques molécules, la paix familiale ça ne semble pas dépendre du blanc et du froid et de l’eau dans l’air, des difficultés pro
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 6. Husedalen, in Dreamweaver, 2023
C. quitte la collaboration G. Les relations s’étaient distendues et cela ne fonctionnait plus, l’envie n’était plus là de travailler ensemble, d’un côté comme de l’autre, il ne trouvait plus sa place dans le projet, et il est parti, au terme d’une lente détérioration de considérations, sur le fil d’une communication épuisée. O. et moi voyons arriver son mail de départ comme un point final à une phrase qui était déjà dite – nous en parlons à peine. Puis dimanche, O., visiblement en train de faire le tri dans son courrier, au bout d’une semaine à enseigner des dizaines d’heures, sur les rotules, lui envoie une réponse simple, sans faux-semblants. « Sans tes contributions, G. ne serait pas là et nous ne l’oublions pas. J’ai collecté sur ce drive les photos prises sur le terrain ensemble, aux prémices de notre projet. » Dans le drive, je redécouvre C., son grand nez et son large sourire, entouré comme une star par des écoliers chinois au foulard rouge, assis dans le désert avec sa capuche et une antenne, à parler à mon fils dans un container à Nançay.
Ce qui est émouvant, c’est le geste de O. Cette humanité saine, où dans la séparation, on redonne la place et le sens à ce qui a été et sera.
Henri Matisse, Grande décoration avec masques, 1953
Quelques jours avant Noël, entre le Nil et la Seine, dans un restaurant italien chic, sur une banquette en angle, contre un mur de vieilles pierres. L’ÉDITEUR dans un pull en cachemire bleu assorti à ses yeux. L’AUTRICE enveloppée d’un pashmina iridescent offert par L’ÉDITEUR.
L’ÉDITEUR : Il y a plein de gens qui croient qu’écrire, ça vient tout seul. Ils lisent trois livres et ils se disent qu’ils vont faire pareil. Alors que toi, tu pratiques depuis des années, tu as plusieurs romans dans tes tiroirs. Ça n’a rien à voir.
L’AUTRICE : Mon problème, c’est que je n’ai toujours pas identifié ce que j’ai envie écrire. J’ai toujours pensé que je voulais écrire de la fiction. Mais d’un coup, la vie est si… riche, si incongrue, si étrange, qu’elle dépasse toute fiction, et je me demande : est-ce que mon projet, aujourd’hui, ça ne serait pas de raconter cette réalité ?
L’ÉDITEUR : Ce serait presque naturel, tu t’y entraînes depuis des années.
L’AUTRICE : Mais je ne vais pas écrire sur ma life. Quelle légitimité ? Tout le monde s’en fout de la vie des autres, de la mienne. Et j’entends ta voix d’éditeur dans la tête : Qui va lire un livre sur ça ?Qui achèterait un livre sur la petite vie insignifiante d’Electre ?
L’ÉDITEUR : Mais les gens sont curieux de la vie des autres. De nombreux auteurs ont écrit sur leur vie, et ça a marché. Toi-même tu aimes lire la vie des autres. Tu aimes la vie des autres. Et ta vie… elle est drôlement intéressante, tu sais.
Jo, there is more to you than this. If you have the courage to write it.
— Friedrich Bhaer, dans l’adaptation cinématographique de Little Women de Louisa May Alcott, dir. Gillian Armstrong, 1994
Des catalpas romantiques enfin en partage Les yeux rouges des autres Un tonka au darjeeling et une pomme de terre L’immobile jardin d’hiver Les jonquilles de décembre Paris la nuit au seuil de Noël, tout au bout de ce jour
K. est décédé d’un accident, brutalement. Une compagne, deux gamins. Un laboratoire (le mien) sous le choc, et toute une communauté de même.
Je parcours sans courage les photos, les témoignages partagés, je songe à analyser cette tristesse collective et me ravise. Il n’a pas dit adieu, et c’est peut-être pour ça que je ne suis pas en angoisse – encore un truc dont il faudra que je le remercie.
Son : Nadia Kossinskaja, Oblivion, in Guitar Dreams, 2020
Jean Arp (Hans Arp, dit), Papier déchiré, 1932, Centre Pompidou
Sur la table ronde, insupportablement pleine de piles C. a cherché un endroit « sérieux » pour m’emmener dîner du sanglier parmi six assiettes, le vin minéral, le chef et des cailloux du Gobi que j’ai déballé de mon lange japonais / je voulais rester là
Le lendemain, j’ai traversé la grande dalle de Jussieu et on a bu du vin Élodie Balme, le saucisson était truffé et la tome fleurie, le magret fumé. O., grave et léger –
Stop fermé mon tel / je m’échappe dans la pénombre. le marché fait du boucan, je m’assoupis quelques minutes.
Puis je reprends les monceaux d’appels et de messages / à chaque fois que je me réveille, le reflux de l’impossible ce n’était pas un rêve.
mais il y a tu vois un fil de personnes sur lesquelles on pose le bras, qui sont là. et on continue, ensemble
Son : Gabriel Fauré, Requiem, Op. 48 : VII In Paradisum, 1890, Paavo Järvi, Orchestre de Paris (2011).
Quiet Ensemble (IT), Solardust, 2023, at Into The Light, Grande Halle de la Villette, juin 2025
V. se lève pour jeter l’emballage des papillotes au chocolat noir. Campée dans ses baskets, son pull à mailles, et sa tasse de thé bien tenue, pour ne pas laisser s’échapper, ni la tasse, ni le reste : — Tu donnes l’impression que toutes les tâches sont fun, même quand c’est pénible. Moi, je me nourris de ça, de ton énergie.
Elle a les yeux clairs qui pétillent. Elle glisse encore, avec une sorte de malice – quelque chose de la maman-tigre, de l’amie, de la collègue aux coudes serrés, de l’absolu et rassurant soutien enveloppé dans une humanité douce : — J’aime beaucoup travailler avec toi.
Highgrove’s Wildflower Meadow, papier-peint par Sanderson au motif adapté d’une archive française sur le « Wildflower Meadow », développé en partenariat avec le King’s Foundation, détail