L’aventure éditoriale [forever]

P. conclut à raison : « Probablement, être autrice, ça s’apprend. »

L’éditrice américaine m’annonce : « Le sous-titre de votre livre sera : Révéler les secrets du ciel. » Je réponds euh non, je ne crois pas. Et elle : « Vous pouvez vous mettre vos réserves au cul, » avec un sourire américain en filigrane de son mail.

L’éditrice droits-internationaux de ma maison française me sermonne : « Il faudra faire des compromis. Et puis il aurait fallu me mettre dans la boucle dès le départ. » Je me justifie et m’explique comme si j’avais des babies, chaussettes blanches et des tresses.

J’appelle à l’aide mon éditeur-aux-yeux-bleus : « Je me sens comme une merde. Je comprends rien à votre monde. »

Ensuite je vais m’asseoir devant le bureau de V., avec ses grandes plantes vertes, son ordinateur qui égrène les validations ETAMINE, et je hoquette (babies, chaussettes blanches et tresses) : « Tu comprends, c’est le croisement de mon petit orgueil de merde qui se révolte de ne pas connaître toutes les règles du jeu comme j’en ai l’habitude, et d’être face à des décisions sur lesquelles j’ai un véritable affect. »

En fin de journée, devant un macchiato, j’inflige aux yeux bleus cette analyse : dans mon travail, je cherche l’optimisation et l’efficacité, avec une argumentation objective. Je suis en train de réaliser (enfin) que pour ce qui entoure ma création, je ne dois ni optimiser ni être efficace. Je dois rechercher avant tout ce qui me correspond avec une exigence aiguë… et tout est subjectif.

Son : Aretha Franklin, Drown in My Own Tears, 1967

Banlieue Sud de Paris, juillet 2026

Sur la création

depuis plusieurs semaines – quand je ne suis pas en train de regarder des reels,
je pense à la création ; à créer la vie et l’interaction, à résoudre ce qui y surgit,
et à écrire
Ce n’est pas par hasard que l’un aille avec l’autre
écrire et inventer l’interaction
c’est créer
c’est bien que ce soit ça, le cœur de mes pensées,
penser, me concentrer à penser à créer
créer de toutes les façons

Son : Márta Sebestyén, Muzsikás, Teremtés (Genesis), 2000

Camille Claudel, La valse, 1893, au Musée Rodin

The Meaning of Life

Il fait chaud, humide dans les rues de Paris, la lumière est jaune et crasseuse aux alentours des Halles. Je lui demande en blaguant à moitié : « Pour toi, c’est quoi le sens de la vie ? » Il s’arrête et me répond : « J’ai pris conscience assez récemment de ma mortalité. J’enfonce des portes ouvertes, mais on n’a qu’une vie. Il n’y a que celle-là. Alors si on la foire, si on ne fait pas les choses qu’on voudrait et qu’ensuite on ne peut plus, c’est tant pis pour notre pomme. J’ai ça en tête. C’est difficile chez moi à la maison, pas fonctionnel. Je ne sais pas combien de temps ça va encore durer comme ça, il va falloir faire quelque chose. Et tu vois, je cherche des sensations extrêmes parce que j’aimerais pas ne pas les avoir vécues. » On est arrivés sur le quai du métro. Il conclut sur le bruit de la rame qui entre : « Donc le sens de la vie, ce serait vivre. »

Au téléphone, ma sœur me dit : « Y’a deux réponses. Soit y’en n’a pas, soit le sens de la vie, c’est créer. »

Je déclare en réunion d’équipe de direction : « Il nous reste un quart d’heure. Je vous propose de discuter de la répartition des émérites dans les bureaux, ou du sens de la vie. »

L. commence une réponse, s’arrête à la montée des larmes. Je lui tends la main par dessus la table, et je statue comme elle hoche la tête : « C’est vraiment de la merde, hein ? »

L’enquêteur de l’INSEE m’interroge : « Au cours de la semaine dernière, combien de fois avez-vous sauté un repas pour des raisons financières ? » Puis : « Sur une échelle allant de 0 à 10, quelle est votre satisfaction concernant la vie que vous menez ? » Et clôt l’entretien par cette surprise sucrée : « Vous êtes une belle personne. »

J’écris à un ami cher : Je ne voudrais pas regretter de ne pas avoir vécu ce qui compte pour de mauvaises raisons. Je ne voudrais pas regretter d’avoir fait de mauvais choix.

Comment savoir ?

Son [et un peu de rock dépressif pour bien plomber le tout !] : Radiohead, Street Spirit (Fade Out), in the bends, 1995.

Monty Python’s The Meaning of Life, dir. Terry Jones, 1983

À la fin de l’été

Après la fournaise de l’été, épuisée comme tout le monde, physiquement inflammée, une rentrée qui semble rappeler qu’il n’y a de salut que dans la routine froide. Je prends la voiture pour aller consulter une ostéo inconnue – la mienne étant en congés ; elle pratique sur moi des quartz et des « énergies » en m’effleurant de ses mains qui sentent la cuisine, et fait remarquer que je suis tendue dans le thorax. Du charlatanisme à 70 euros.

À l’aller, à la radio, je tombe sur la voix italienne rassurante de Aldo Ciccolini qui évoque Elisabeth Schwarzkopf [minute 49:50].

Nous avons fait beaucoup de concerts ensemble, et c’est pour moi un souvenir très émouvant, car elle était aussi exceptionnelle comme cantatrice que comme personne. […]

Au retour, Judith Chaine propose trois visages de Bach. Quand je démarre et allume le poste, elle annonce l’Aria de Bach dans l’orchestration de Mahler, par le Los Angeles Philharmonic sous la direction de Esa-Pekka Salonen. Sur la pochette du disque, Dieu est tout jeune, avec ce regard qui dit toute la fougue, la subtilité et la féérie orchestrales que j’aime tant chez lui.

Cette photo, la voix d’Aldo, le service à café en porcelaine dans l’Hôtel de la Marine, et les grosses grappes de raisin par Poussin dans une salle du Louvre, je prends dans le néant ce qu’on me tend de poésie. Il n’y a que cela qui se passe de sens.

Son [pour être remué] : Johann Sebastian Bach, Suite for Organ, Harpsichord & Orchestra (Selections from Bach’s Orchestral Suites, BWV 1067 & BWV 1068): III. Air, Los Angeles Philharmonic dirigé par Esa-Pekka Salonen, 2000

Horagai, 19e siècle, Japon, dans une galerie à Paris, août 2026

Mieux que survivre dans le chaos

« 2026 is depressing, » écrit O. sur notre fil commun. Avec lui, S. (de Pennsylvanie) et Pf (de Xi’An) cherchent une issue pour acheter des pièces d’antennes développées et testées par nos collègues chinois – mais les règles de collaborations internationales aux États-Unis sont devenues impossibles.

2026 is depressing. À coups de coupes budgétaires de 25% sur notre laboratoire, à coup de gel de recrutement de CDD, d’opération de fusion de nos instituts tutelles, de menaces de démantèlement du CNRS… Et puis notre contrat ERC que nous n’arrivons pas à signer à cause de complexités administratives. Une sorte d’écroulement de terrain dont il faut arrêter les éboulis avec des pelles. Et je ne parle que du microscopique.

Il me semble qu’il se passe quelque chose de macroscopique, dont nous peinons chacun à saisir les dimensions – nationales, internationales, mondiales, humaines, universelles. « Il faut que nous nous réinventions, » j’écris à un de mes lecteurs-chercheur en sociologie, qui interrogeait ma démarche.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

S’il faut réinventer le monde (un monde ?), dans ce microscopique, je suis bien entourée –cette pensée fait surface. V., adorable et stoïque, me disait fin 2025 qu’elle aimait travailler auprès de moi, parce que je ne me laissais pas abattre. C’est peut-être le secret aujourd’hui, pour ne pas sombrer dans l’anxiété stérile, de continuer à me nourrir, et à partager avec des personnes qui persévèrent dans la création humaniste, qui croient que ce qui importe demeure encore : la beauté, la poésie, la science ; qui croient en nous – et en la petite étincelle du jeu. Des personnes qui ne savent pas encore comment il faut avancer, mais ensemble, avec la créativité des uns, la ténacité des autres, l’intelligence et l’espoir, nous pourrons faire mieux peut-être que survivre dans le chaos.

Ce que mon livre a permis depuis sa création, sa sortie, sa vie actuelle – en résonance avec ma position de scientifique et de directrice – c’est justement cela, que j’ai recherché toute ma vie. Le partage, dans sa forme essentielle ; le partage qui saisit l’instant et croit aux futurs, qui permet donc de vivre. Entièrement.

Son : Alex Baranowski, Angèle Dubeau, La Pietà, For the Love of it All, 2022

Espresso con panna montata et sablé au sureau, Huez, août 2026

Florence

Florence, dix ans plus tard, dans une chaleur brute. Je retrouve depuis l’autre côté de l’Arno cette fois-ci, les bouffées hétéroclites de cette ville tracée à la plume magique, les fenêtres quadrillées de fonte contre les spadassins, les volets foncés à lames mis-clos sur des façades ocres, les tuiles en léger surplomb marquant leur trait d’ombre. Le Duomo, au campanile hérissé d’échafaudages, défie les géomètres en un tangram géant de marbre blanc, vert et rose. De nombres d’or en lignes de fuite, aux fesses charnues de David, un gelato al limon et une pappa al pomodoro plus tard, poursuivie par l’odeur du cuir et de lampredotto. Réfugiée au frais chez Gilli, je bois mon espresso monté de panna montata ; sur la place par la grande vitrine, le carrousel brille et brûle sous le soleil.

Dans la journée à la Fortezza, LHAASO fait un feu d’artifices qui me laisse brouillon, et F., docte, me fait remarquer qu’il faut que je lise A Room with a View. Ma sœur est morte, me dit Z., I’m having a hard time. Au déjeuner, je prends les nouvelles du Japon via S.-san, devant des pâtes fraîches entortillées enrobées de sugo. Dans la tourelle, sous des poutres et des briques, je parle de Gobi et du héron prenant son envol ; des jeunes viennent me causer comme à l’ancien temps des conférences – mais à l’envers.

Quand la nuit tombe, le long de l’Arno paré de lumières rustiques, je suis les voix qui tracent les grands fleuves, les mondes, les pensées agréables et les fondamentaux. La chaleur reste stockée dans la pierre qui la libère dans la ville sans sommeil, je mange beaucoup de glaces.

Chez Gilli, Florence, août 2026

La traduction [4]

Le partage raté avec mon éditeur-malgré-ses-yeux-bleus me rappelle que la joie de l’écriture, ces joies fines de l’écriture, sont trop fragiles, trop secrètes, intimes, et merveilleuses, pour tenter de les partager à qui ne sait résonner sur les veinules de la création – à qui ne crée pas viscéralement.

Je pinge L. mon journaliste-poète préféré – qui me répond : je sors de mon train, dînons à 21h30 !

À Château d’eau, quel bazar, j’ai l’impression d’émerger du métro dans une métropole africaine. Mais la brasserie est tamisée, nous mangeons de belles assiettes bobos en parlant poésie, traduction, burn out, Moyen-Orient et diplomatie, en parlant du sens que nous avons pu donner à ce que nous sommes au moment où nos livres sont publiés, qui combinent littérature et notre cœur de métier (science ou journalisme).

Il m’offre L’urgence et la patience, notre incontournable premier sujet de discussion. Quelques lignes au-dessus de « Peu mais beau […] », j’écrivais en effet lyriquement sur l’essence de notre science : « la patience dans l’impatience ».

Il lui paraît – et on sent la technique d’écriture journalistique – que dans les longs textes, il faut arriver à être assez idiomatique sur de grandes parcelles pour que les phrases s’effacent au profit du message. Que c’est cela qui rend la traduction difficile. Que paradoxalement, la poésie qui condense les écarts permet plus de liberté de langue. Il me semble que dans les deux cas, une maîtrise forte est indispensable. Cependant, je mesure ma chance de pouvoir me fier à mon traducteur pour ces idiomes-là, et ainsi me concentrer sur les îlots de poésie et de petites formules, là où justement la langue peut se permettre de virevolter au-delà du convenu.

Son livre sort à la rentrée, il se nourrit pour le suivant – il est serein, dit-il. Il a atteint un endroit de sa vie personnelle et professionnelle où il a une stature, peut-être d’un point de vue structurel comme moi en 2024, lorsque tout se mettait en place. Les hommes ont une posture intéressante dans ces nœuds-là, ils prennent cette assise avec évidence et reçoivent d’ailleurs de la société une reconnaissance sans contrepartie grinçante.1

De mon côté en cet instant, je ne suis pas sereine. Fébrile, plutôt. Autour de cette traduction, je sens qu’à la fois ça vibre et me nourrit profondément, en même temps je ne souhaite pas me tromper, rater cette chance de rendre mon texte juste – pour une édition qui pourra être lue plus largement.

Il m’écrit plus tard, alors que lui fait ses valises pour partir sur le terrain à Jérusalem, et moi dans mon interminable bus de nuit : « Ça te rend émouvante. »

Strike, Life, a happy hour, and let me live
But in that grace!
I shall have gathered all the world can give,
Unending Time and Space!

— Chillingham III, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

  1. Alors que je me préparais à prendre mon poste de direction, la tendance générale était de me demander comment j’allais gérer mon stress, si ça allait aller, et comment j’en étais arrivée là. ↩︎

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: III. Third Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Utopiae insulae figura de Thomas More | © Wormsley Library

C’est l’été ! Chaleur, musique et astronomie

Fête de la musique – annulée
puis maintenue – par 37 degrés à l’ombre
dans l’ancienne mairie de Sceaux
A. acrobate sérieux et heureux
sur un six mains de Cornick

Par la fenêtre transpirent les grands tilleuls verts.
Un autre siècle, cette ville.

Un nocturne de Chopin
un Lied de Beethoven accompagné a la guitare :
un jeune homme bangladais
peau mate et voix de cette texture
un peu court sur pieds, regard franc
chante allemand sous des moulures.
Nous gouttons et frissonnons de tous nos pores
comme il pousse son chant d’amour.

Hier les cubes colorés dans la cour de mon institut
pour accueillir le public
nuit étrange à la lune lunette
mon labo chaleureux dans la chaleur

Le tilleul étêté transpire sur le bout de pelouse.
Toutes les générations sont attentives et vives.

Als mir noch die Träne der Sehnsucht nicht floß,
Und neidisch die Ferne nicht Liebchen verschloß,
Wie glich da mein Leben dem blühenden Kranz,
Dem Nachtigallwäldchen, voll Spiel und voll Tanz!

— Christian Ludwig Reissig (1783-1822), Lied aus der Ferne
[Pour le plaisir de lire et dire l’intraduisible Sehnsucht]

Son 1 : Mike Cornick, Benodet Breeze, interprété par Some Handsome Hands, in Some Handsome Hands, 2013

Son 2 : Ludwig van Beethoven, Lied aus der Ferne, WoO 137, par Matthias Goerne, Jan Lisiecki, 2020

La lune depuis la cour de mon laboratoire, juin 2026

Floue et brownienne

Chaleur.

Je me perds et me retrouve à la fois – c’est comme me désagréger en particules et me dissoudre, et dans cette dissolution, me reconstituer ailleurs, entière, à un endroit par moi seule connu, où le son et la lumière se tamisent au monde, un observatoire par la fine fente de quelques neurones.

Je pensais à cette soirée à Mouton-Duvernet avec J., mon mousquetaire de thèse genevois et start-upper. Son visage n’a pas changé, son nez et sa bouche en traits de BD, intelligence et candeur mêlées. Je retrouve par grandes bouffées son énergie bouillonnante, sa sincérité, sa droiture. Il me répète sans cesse « Comment tu fais ? Comment tu as fait ? Tu connais le concept du perfect market fit ? Depuis la thèse, on dirait que tu le trouves toujours, que tu sais ce que tu veux, pourquoi, pour quoi tu le fais. » Je réponds que finalement je diffuse beaucoup, et je me trompe aussi, et je cherche le point où les choses tombent juste dans ce mouvement brownien.

Est-ce une force finalement, le flou qui élargit ma point-spread-function, ma non précision dans cette phase de recherche, pour me permettre de mieux scanner ? Et l’intuition des bons gradients, des bonnes directions, comment est-ce qu’on explique ça ? C’est C. qui pour la première fois me fait réaliser que le flou dans certaines conditions est un avantage. Il élabore : « Mais tu ne restes pas dans le flou : une fois que tu as convergé, tu formalises, construis et précises, ou bien tu vas chercher ceux qui vont le faire. »

Je dis à P. dans la cuisine : mon problème, c’est la mémoire. J’oublie tout, rien ne reste précis dans ma tête même après avoir déroulé les formalismes, seules restent les notions, dans du flou… Mais ce serait donc ça, justement, l’enveloppe avec sa grande PSF qui permet les connexions, les idées, les créations… ?

***

Vu Emmanuel Macron à une sauterie sur l’astronomie à l’Elysée. Il n’a parlé que de saucisson, mais ça marchait. En rentrant, j’ai dit à mon coach : je veux apprendre à faire ça ! Il a approuvé : « C’est un beau projet, de prendre la posture d’un leader, de role model, être un personnage inspirant. » Je pensais, un peu crispée, charming energetic leader – je ne veux pas qu’on puisse jamais me reprocher d’être creuse, d’être une mauvaise scientifique. [Mais alors simplement, il faut m’asseoir et faire de la science, ce n’est pas le coaching qui va y faire quelque chose.]

***

Irritée par O., dans son gauchisme pratiquant et ses principes – que je respecte bien sûr, sauf quand ça lui fait prendre un ton échauffé et il lui échappe un mot, un seul mot sur un ton paternaliste, qui me reste en travers pendant quelques jours.

Il répète, et je conçois le raisonnement et sa réalité complexe, qu’en nous lançant dans du mécénat, nous validons le système actuel qui siphonne l’argent public de la recherche. Il est pragmatique, et tant que ce n’est pas lui qui se mouille, et que les donateurs ne sont pas des extrémistes, il est ok avec cette ligne d’action. Mais c’est une posture finalement un peu lâche, me dis-je. Je pourrais aussi ne rien faire, et nous pourrions construire la moitié de notre instrument et ne rien détecter. Mais j’ai envie, moi, de détecter mes neutrinos et pas juste faire du prototypage. Alors si des sacs à main de luxe peuvent nous aider à le faire…

Est-ce que ça fait de moi une opportuniste aux dents qui rayent le parquet, etc. etc. ? C’est ce miroir-là que O. brandit dans notre échange – l’irritation, ça dit tout sur le bazar en soi ; sur les autres, ça n’est qu’insipides devinettes sans levier.

***

Rigoletto est incontestablement meilleur que La Traviata.

Son : Giuseppe Verdi, Rigoletto, Act III: Quartet. Bella figlia dell’amore, interprété par Ileana Cotrubas, Elena Obraztsova, Plácido Domingo, Piero Cappuccilli, Wiener Philharmoniker, Carlo Maria Giulini.

Point Spread Function de l’instrument Fermi-LAT. Source : Gamma-py.

Quai de la Gare

C. et V. au bistrot à Quai de la Gare, face à la Seine et sous les cahots du métro aérien, à discuter jury de concours, pulsars, interférométrie et spectre de rayons cosmiques – elle a les cheveux roses, et toujours une sorte de défiance mêlée d’un embrassement. Il ne change pas. Il me parle toujours comme si je comprenais tout, et avec une considération quasi-inconditionnelle. Entre eux aussi, cette considération. Ils ne changent pas. On dirait le frère et la sœur, c’est ce genre d’affection ; mais entre nous trois aussi, le lien familial thésitif. C’est un peu comme dans le chapitre de mon livre, me dis-je beaucoup plus tard, quand ils ont chacun pris leur train vers les antipodes maritimes de la France.

Je rejoins mon éditeur qui sort de l’auditorium du Monde, et me guide entre les longues passerelles de bois de la BnF. Il y a plus de dix ans, je longeais ce quai aphone, sur la sellette de mon écriture, j’allais le voir chez Flammarion – mais il n’était qu’un éditeur de sciences et il ne savait que faire du roman que j’avais déposé dans le couffin de ses doigts. Il fait beau, les étudiants font du pilates sur les planches, le vent passe comme si c’était la mer, et il faudra revenir pour l’expo sur les Cartes imaginaires.

L. m’attend chez Nosso, et nous sommes entre l’or, le vert d’eau et profond, sur une dégustation que nous faisons durer comme la conversation. Elle dit que pour ne pas pleurer, le chat préconise de coller la langue au palais. Et bien d’autres choses, mais comme on dîne, on ne colle pas la langue sur le palais.

Son : Barbara, Le mal de vivre, in Le mal de vivre, 1965

Croquis de l’esplanade de la BnF, 1990 © Dominique Perrault Architecte