Londres

Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.

Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

La Marsa

La route depuis l’aéroport est une friche aux constructions aléatoires, comme attendu. Mon beau-frère commente au volant : « L’espèce la plus répandue en Tunisie, c’est le sac plastique. »

La Marsa, bougainvillées et bord de mer, ses maisons cubiques, cossues, immaculées, portails hauts et fenêtres voilées de ferronnerie peinte de bleu, aux motifs lyrico-géométriques. Ça et là, des mosaïques de terre cuite émaillée surgissent entre les vastes surfaces de blanc, la ponctuation coquette aux couleurs solaires.

La nuit, je bois une verveine du jardin d’Allia avec les branches qui dépassent de la tasse, dans le canapé immense jeté d’une fouta turquoise, entourée de cercles de paille tressés et de meubles en palmier faits sur mesure. 

Avec ma sœur, nous devisons naissance, morts, ce que nous souhaitons créer et pour quoi. Peut-être que je saurai à la fin de ce séjour ce que je veux écrire, enfin. La pluie n’en finit pas de battre ; le système de drainage urbain étant peu efficace, j’ai l’impression que nous vivons une inondation. 

Entre deux déluges, nous sommes sorties nous promener, fouler le sable percolé d’eau douce et les vagues se casser contre l’inquiétante bâtisse désaffectée. Puis au café « À mi-chemin », le smoothie aux dattes et une mer noire entre des meubles en rotin et un tourne-disque vintage.

Je parlais de fauteuils crapaud et du pouvoir des changements, de la question clé « qu’est-ce que tu attends de moi ? » qui dévérouille les portes.

De l’autre côté de la rive, au soleil couchant, les rochers rouges aperçus depuis l’avion. Les pensées courent aujourd’hui si vite par-delà l’eau, plus vite que l’aéropostale, les paquets de lettres dans les sacs de toile arrivent intacts, sans être mouillés ni effacés par la pluie.

La Marsa, Tunisie, décembre 2025

Choses incongrues et jolies

Des catalpas romantiques enfin en partage 
Les yeux rouges des autres
Un tonka au darjeeling et une pomme de terre
L’immobile jardin d’hiver
Les jonquilles de décembre
Paris la nuit au seuil de Noël, tout au bout de ce jour

Son : Georg Philipp Telemann, Concerto for Recorder and Flute in E Minor, TWV 52:e1: Largo, interprété par Daniel Rothert, Elke Martha Umbach, Kolner Kammerorchester, Helmut Müller-Brühl, 2003

Kent, déc. 2024

Fragments de fin d’année vi.

K. est décédé d’un accident, brutalement. Une compagne, deux gamins. Un laboratoire (le mien) sous le choc, et toute une communauté de même.

Je parcours sans courage les photos, les témoignages partagés, je songe à analyser cette tristesse collective et me ravise. Il n’a pas dit adieu, et c’est peut-être pour ça que je ne suis pas en angoisse – encore un truc dont il faudra que je le remercie.

Son : Nadia Kossinskaja, Oblivion, in Guitar Dreams, 2020

Jean Arp (Hans Arp, dit), Papier déchiré, 1932, Centre Pompidou

Fragments de fin d’année v.

Sur la table ronde, insupportablement pleine de piles
C. a cherché un endroit « sérieux » pour m’emmener dîner
du sanglier parmi six assiettes, le vin minéral, le chef et des cailloux du Gobi que j’ai déballé de mon lange japonais / je voulais rester là

Le lendemain, j’ai traversé la grande dalle de Jussieu et on a bu du vin Élodie Balme, le saucisson était truffé et la tome fleurie, le magret fumé.
O., grave et léger –

Stop fermé mon tel / je m’échappe dans la pénombre. le marché fait du boucan, je m’assoupis quelques minutes.

Puis je reprends les monceaux d’appels et de messages / à chaque fois que je me réveille, le reflux de l’impossible ce n’était pas un rêve.

mais il y a tu vois un fil de personnes sur lesquelles on pose le bras, qui sont là. et on continue, ensemble

Son : Gabriel Fauré, Requiem, Op. 48 : VII In Paradisum, 1890, Paavo Järvi, Orchestre de Paris (2011).

Quiet Ensemble (IT), Solardust, 2023, at Into The Light, Grande Halle de la Villette, juin 2025

Fragments de fin d’année ii.

V. se lève pour jeter l’emballage des papillotes au chocolat noir. Campée dans ses baskets, son pull à mailles, et sa tasse de thé bien tenue, pour ne pas laisser s’échapper, ni la tasse, ni le reste :
— Tu donnes l’impression que toutes les tâches sont fun, même quand c’est pénible. Moi, je me nourris de ça, de ton énergie.

Elle a les yeux clairs qui pétillent. Elle glisse encore, avec une sorte de malice – quelque chose de la maman-tigre, de l’amie, de la collègue aux coudes serrés, de l’absolu et rassurant soutien enveloppé dans une humanité douce :
— J’aime beaucoup travailler avec toi. 

Son : Antonín Dvořák, Songs My Mother Taught Me (From Gypsy Melodies, Op. 55, B. 104), interprété par Sumi Jo, PKF – Prague Philharmonia, dir. Ondrej Lenard, 2019

Highgrove’s Wildflower Meadow, papier-peint par Sanderson au motif adapté d’une archive française sur le « Wildflower Meadow », développé en partenariat avec le King’s Foundation, détail

Fragments de fin d’année i.

22 novembre 2025. il fait très froid, j’ai acheté des petites bricoles pour remplir le calendrier de l’avent, je vais à l’audition de piano de A.
qui jouait du cor plus tôt, et me montrait les mouvements de lèvres
Susanna ce matin au café hipster pour papoter femmes de science
ce que nous sommes, ce que nous ressentons, et autour ce monde qui n’arrive pas à changer, malgré tout

Son : Anton Bruckner, Symphony No. 4 in E-Flat Major, WAB 104 “Romantic” (1886 Version, Ed. Nowak): III. Scherzo. Bewegt – Trio. Nicht zu schnell. Keinesfalls schleppend, interprété par le Wiener Philharmoniker, dir. Claudio Abbado

Rosemåling, dans l’église Uvdal Stave, Buskerud, Norvège, Photo: Frode Inge Helland, 2005

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

Nostalgie de la lumière

Boue et bouillie que j’essaie de garder sous couvercle ; je m’accroche à cette ligne verte qui me trottait dans la tête depuis un certain temps : Nostalgie de la lumière.

Dans mon semi-jetlag se mélangent des déserts, Atacama, Gobi, de la poussière du cosmos, capturée à l’antenne papillon ou recueillie dans des saladiers-oreilles gigantesques. La voix chilienne, au débit presque scolaire, déroule sa prose universelle. Le temps, le passé, le présent et la sécheresse d’être s’écoulent dans l’implacable et mystérieuse lumière, sur un sol qui abrite les morceaux d’os de disparus aimés.

Le son des pas sur le sable, c’est ça qui m’a marquée le plus, curieusement. Et toi, où es-tu ? Une demie-heure plus tard, il me répond. Je suis à Paris. Crissement, ténu, place, imagination, et l’écart entre ce que nous faisons, la rencontre. Un alignement fin des mots, quelque chose de pressenti, espéré qui délicatement se dépose. J’avais cette image dans ma tête, la caille prise dans les filets à Gaza, la poétique de la vie malgré le massacre, la nostalgie.

Alors je me suis rappelé. C’est de cette beauté, de cette oscillation assumée entre joie et désolation que je me repais. Oh l’injection d’ocytocine dans mes lobes, nourrie, soudain, une heure trente de photographie, de sons. Et le partage pour sublimer la nourriture, en quelques phrases échangées. J’avais oublié le saut au cœur quand on signifie avec effleurement et justesse j’ai ressenti la même chose que toi.

Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz), documentaire franco-chilien réalisé par Patricio Guzmán, 2010.