Floue et brownienne

Chaleur.

Je me perds et me retrouve à la fois – c’est comme me désagréger en particules et me dissoudre, et dans cette dissolution, me reconstituer ailleurs, entière, à un endroit par moi seule connu, où le son et la lumière se tamisent au monde, un observatoire par la fine fente de quelques neurones.

Je pensais à cette soirée à Mouton-Duvernet avec J., mon mousquetaire de thèse genevois et start-upper. Son visage n’a pas changé, son nez et sa bouche en traits de BD, intelligence et candeur mêlées. Je retrouve par grandes bouffées son énergie bouillonnante, sa sincérité, sa droiture. Il me répète sans cesse « Comment tu fais ? Comment tu as fait ? Tu connais le concept du perfect market fit ? Depuis la thèse, on dirait que tu le trouves toujours, que tu sais ce que tu veux, pourquoi, pour quoi tu le fais. » Je réponds que finalement je diffuse beaucoup, et je me trompe aussi, et je cherche le point où les choses tombent juste dans ce mouvement brownien.

Est-ce une force finalement, le flou qui élargit ma point-spread-function, ma non précision dans cette phase de recherche, pour me permettre de mieux scanner ? Et l’intuition des bons gradients, des bonnes directions, comment est-ce qu’on explique ça ? C’est C. qui pour la première fois me fait réaliser que le flou dans certaines conditions est un avantage. Il élabore : « Mais tu ne restes pas dans le flou : une fois que tu as convergé, tu formalises, construis et précises, ou bien tu vas chercher ceux qui vont le faire. »

Je dis à P. dans la cuisine : mon problème, c’est la mémoire. J’oublie tout, rien ne reste précis dans ma tête même après avoir déroulé les formalismes, seules restent les notions, dans du flou… Mais ce serait donc ça, justement, l’enveloppe avec sa grande PSF qui permet les connexions, les idées, les créations… ?

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Vu Emmanuel Macron à une sauterie sur l’astronomie à l’Elysée. Il n’a parlé que de saucisson, mais ça marchait. En rentrant, j’ai dit à mon coach : je veux apprendre à faire ça ! Il a approuvé : « C’est un beau projet, de prendre la posture d’un leader, de role model, être un personnage inspirant. » Je pensais, un peu crispée, charming energetic leader – je ne veux pas qu’on puisse jamais me reprocher d’être creuse, d’être une mauvaise scientifique. [Mais alors simplement, il faut m’asseoir et faire de la science, ce n’est pas le coaching qui va y faire quelque chose.]

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Irritée par O., dans son gauchisme pratiquant et ses principes – que je respecte bien sûr, sauf quand ça lui fait prendre un ton échauffé et il lui échappe un mot, un seul mot sur un ton paternaliste, qui me reste en travers pendant quelques jours.

Il répète, et je conçois le raisonnement et sa réalité complexe, qu’en nous lançant dans du mécénat, nous validons le système actuel qui siphonne l’argent public de la recherche. Il est pragmatique, et tant que ce n’est pas lui qui se mouille, et que les donateurs ne sont pas des extrémistes, il est ok avec cette ligne d’action. Mais c’est une posture finalement un peu lâche, me dis-je. Je pourrais aussi ne rien faire, et nous pourrions construire la moitié de notre instrument et ne rien détecter. Mais j’ai envie, moi, de détecter mes neutrinos et pas juste faire du prototypage. Alors si des sacs à main de luxe peuvent nous aider à le faire…

Est-ce que ça fait de moi une opportuniste aux dents qui rayent le parquet, etc. etc. ? C’est ce miroir-là que O. brandit dans notre échange – l’irritation, ça dit tout sur le bazar en soi ; sur les autres, ça n’est qu’insipides devinettes sans levier.

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Rigoletto est incontestablement meilleur que La Traviata.

Son : Giuseppe Verdi, Rigoletto, Act III: Quartet. Bella figlia dell’amore, interprété par Ileana Cotrubas, Elena Obraztsova, Plácido Domingo, Piero Cappuccilli, Wiener Philharmoniker, Carlo Maria Giulini.

Point Spread Function de l’instrument Fermi-LAT. Source : Gamma-py.

Dunhuang

Mercredi, c’est social dinner en grande pompe dans la salle de bal de l’hôtel, puis sortie billard et karaoke. Pendant que les autres parlent de boules et de trous, Ma. me détaille ses journées avec ses trois jeunes enfants et ses parents en mauvaise santé, comme si elle avait besoin de réviser son organisation complexe, minutée, optimisée. Je me dis que la logistique ne devrait jamais être un sujet de conversation. Je l’écoute néanmoins – elle me confie qu’elle n’a plus le temps de voir des amis, et que notre interaction est la bienvenue. « Et toi, tu arrives à trouver encore du temps pour toi ? »

Je réponds toujours à mes amis que comme pour eux, c’est difficile… ce serait gênant de dire la vérité : que je vis dans une forme de luxe, que c’est terminé cette époque où je subissais la vie, aujourd’hui, j’ai le temps. Ce que j’en fais ou n’en fais pas est un choix – et un éternel et assumé manque de discipline.

Son : Chen Gexin, Yao Lee, Rose Rose I Love You (Mei Gui Mei Gui Wo Ai Ni), 1940

Shanghai Dance Hall, dans « The Rich Man’s Daughter »(富人之女), dir. S. C. Chang, 1926

Dunhuang

Je passe la main ; du désert et du moment, je ne vois rien, je vis dans un autre fuseau, les yeux tamponnés d’eau tiède avec les serviettes de l’hôtel au milieu de la nuit, L. me demande au matin avec son tact polonais ‘Why do you look like shit?’. Pendant la session de talks de l’après-midi, je plie quand même des antennes en origami, dont O. et moi couronnons les nouveaux porte-paroles de la collaboration G.. Je prépare et tends à nos successeurs deux enveloppes scellées, à ouvrir : If something great happens, If something bad happens. Je passe la main, O. et moi passons la main, c’est un moment sans prétention mais que tous semblent saisir avec justesse. Moi je passe un peu à côté, je crois que ce n’est pas grave.

Son : Yo-Yo Ma, Wu Tong, Silkroad Ensemble, Blue Little Flower (Chinese Traditional), in Silk Road Journeys: When Strangers Meet…, 2002

Dunhuang et sandales rafistolées, mai 2026

Dunhuang

J’essaie de comprendre cette ville dans laquelle je passe toujours en coup de vent. Grande ville de pierre, les trottoirs, les routes, tout en pierre, comme si elle ne coûtait rien – ou alors justement pour dire la richesse. Dans les hôtels, les salles de bain sont en marbre du sol au plafond – glissant comme j’ai pu en faire l’expérience à Nanjing.

Pour éviter de m’écrouler de sommeil en plein après-midi, je m’en vais arpenter le Night Market et me gaver de galettes locales fourrées à la viande et aux cives, jusqu’au point de nausée. En Chine, on dirait que tout ce qui importe finalement, c’est la bouffe. Partout ça sent la friture l’ail et le sésame, une odeur qui vous assaille dès la première inspiration, déjà à l’aéroport.

J’essaie de me rappeler et de comprendre pourquoi je suis venue à Dunhuang. Pourquoi j’étais toujours de passage et pourquoi là, soudain, je voudrais faire mienne une ville qui sera pour moi bientôt obsolète.

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L’air est poussiéreux et suspect, le calme des dernières villes, portail vers les longues routes caravanes. Calme des villes touristiques ensevelies de sable et de vieilles histoires, auxquelles on a affublé les lanternes de soie, les foulards à motifs, les couleurs coulantes.

Quand le soir tombe, le gradient de température prend la peau. Je retrouve Pf, L., Ma., T., cohorte joyeuse rassemblée du bout du monde. Quelque chose en moi reste sobre, sans vibration, mais c’est simple et naturel. Se retrouver m’est devenu une routine heureuse, comme si au bout de douze ans, dans cette collaboration, nous avions perdu la passion et étions devenus un vieux couple.

Son : Tan Dun, Yo-Yo Ma, Silkroad Ensemble, Desert Capriccio (Music from the film Crouching Tiger, Hidden Dragon), in Silk Road Journeys: When Strangers Meet…, 2002

Dunhuang, mai 2026

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

La volière 2026

Au Festival du Livre : foule sonore et cuite sous serre, mon Éditeur courait d’une scène d’interview à son stand de sciences, et moi j’essayais d’avoir l’air inspirée devant le journaliste du Figaro – quarantaine, cheveux, barbe hipster, très sympathique, dont la famille est de gauche mais il voulait écrire pour son grand-père qui lisait ledit Figaro.

Chez Creamy devant une glace hojicha, j’ai appelé O. qui m’a expliqué que s’il n’y avait pas assez de toilettes au Festival, il suffisait de pisser dans une bouteille – avant d’embrayer sur le million d’euros de coût de déploiement en Argentine, et la chouette impression que nous ont fait les collègues ingénieurs de l’observatoire de Nançay, avec des designs d’antennes-parapluies de six mètres.

Au Régina, sous les boiseries, avec du foie gras et de la configure d’agrumes, il était question de carnets.

La volière, avril 2026

Transatlantique !

Je suis partie, j’ai traversé l’océan, dans un sens, l’autre, comprimée sur mon siège, puis libérée au brouhaha sauvage de l’autre continent, je reviens me réinsérer dans les veinules européennes – vivante, grouillante de globules.

le transport : ce n’est pas juste celui des corps sur la sphère
je suis transportée

Son : Gustavo Santaolalla, La Vuelta, in Ronroco, 1998

Lucien Boucher, Planisphère Air France – Réseau Aérien Mondial (détail) – lithographie, 1937

La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026

Zonda

Il fait chaud et humide dans la ville de San Juan. L’air colle, sent la poussière et du bruit des routes. Je cherche ce qui bat sous ma peau soudainement, cette joie chimique, la sensation des éclosions, des vibrations, des exponentielles dans des grands ciels bleus.

Chicago ! ce point de température-humidité, c’est son appel. Mais pas que, me dis-je. Rio, Atlanta, les villes qui respiraient en étouffement et où j’ai été heureuse. Je fuyais cette eau, le dégoulinement, le terrassement par la chaleur, je me réfugiais dans des cafés trop froids et j’écrivais, je calculais, je construisais des présentations, je rédigeais des papiers.

Et ce matin, j’ouvre les yeux comme sur un cœur, sur des films colorés français, le quartier latin, j’entends les pensées qui bruissent sur le papier, et ça point, ça se réalise, ça prend forme –

À l’Université de San Juan, reçus comme une délégation importante par des officiels en costume et des traductrices argentines, je gesticule mon texte appris par cœur « El universo es un lugar violento, y queremos comprender cómo estos objetos liberan su tremenda energía. »

Nous sortons enthousiastes avec des promesses de collaboration : la province, la faculté d’ingénierie des chemins de montagne, ceux qui installent les pylônes électriques, les mineurs, les géologues, peut-être que nous allons vraiment construire ce projet, et ici, à San Juan.

La jeune traductrice tannée qui me conduit jusqu’aux baños ouvre les mains sur l’air ambiant chargé : « Voilà, je vous présente le zonda ou le sondo. Ce vent humide qui vient des Andes et qui s’abat sur la pampa. J’espère que vous aimez, c’est la spécialité de San Juan. »

Son : Joshua Redman, Gabrielle Cavassa, Chicago, in where you are, 2023

La Difunta Correa

Fede et moi marchons sur la croûte de pierres déposée sur la croûte de sable, le soleil tape tape, il n’a pas de chapeau, il ne les aime pas, m’explique-t-il. Je l’interroge sur la difficulté de diriger son laboratoire sous l’ère de Milei, sur ses enfants – un garçon, une fille –, un peu sur ses amours. Nous montons cette pente lente qui s’étale comme des gâteaux de farine jusqu’au pied des structures plus pentues, les faux rochers à la crème décorés de cailloux noirs. Nous n’allons pas aussi loin. De là où nous sommes déjà, on surplombe toute la vallée ; on verrait presque les neutrinos surgir et déployer leurs gerbes dans l’atmosphère brûlante. Fede me rappelle la légende de la Difunta Correa, la sainte de la région de San Juan, morte de soif en traversant le désert, dont le nourrisson a survécu en tétant son sein. Sur le bord des routes, on reconnaît les petites chapelles qui lui sont consacrées, par l’amoncellement des offrandes de bouteilles d’eau en plastique. Marguerite Yourcenar racontait aussi une histoire de mamelons nourriciers. O. plus tard dans la voiture analyse avec son humour de merde décalé : « Sauvé par la mère nourricière ! La fonction première de toutes les femmes, c’est de se sacrifier pour ses gamins… nan, t’es pas d’accord ? » Dans la foulée, son visage se ferme et il a cette remarque sur les innombrables commentaires que j’ai essuyés sur la piste avec le quatre-quatre, la veille : « Clairement, c’est parce que t’es une meuf. On a un sacré biais de merde, on peut pas s’empêcher : une femme prend le volant et on n’arrive plus à fermer nos gueules. » O. n’était pas dans cette voiture, mais il endosse la responsabilité collective de ses Daltons et des hommes – moi je n’avais même pas réalisé, et soudain ses mots lissent le terrain de mon cerveau.

Son : Grand Corps Malade, Mesdames, 2021

La difunta correa, print, circa 1960
Parque Leoncito, mars 2026