Shahrah

pendant que s’écrasent les missiles et les drones,
je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60

un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même,
qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not

C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.

Son : Mohammad-Reza Shajarian, Saz Va Avaze Dashtestani -Live.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, illustrations de Thierry Vernet, Ed. La Découverte, 1963

ERC Synergy : le roman fleuve [bureaucracy]

Dans une petite salle de ma Maison d’édition, je suis en visio avec le bureau ERC de Bruxelles :

D., Project Officer, ouvre la réunion : « Les écarts avec la proposal sont tellement importants que nous sommes en train de reconsidérer l’attribution des 14 millions d’euros. »

I. explique que le CNEA est un organisme public. A. explique comment fonctionne la fondation argentine qui gère les projets internationaux. A. donne des réponses précises et chiffrées aux questions d’import-export, de taxes, de propriété. I. explique la place de l’Argentine dans le projet. J’explique : « C’est comme si on construisait un premier télescope à Paris, un autre différent en Pennsylvanie, et comme on ne peut observer qu’en Argentine, nous les envoyons là bas, où ils sont déployés et opérés. »

D. répond : « Si demain vous construisiez un télescope en Russie et que Putin disait je veux garder cet instrument pour moi, on ne pourra plus rien faire. Alors en Argentine, comment fait-on ? »

À la Résidence de France de Londres, je déclame avec mon air le plus inspiré :

Parce que nous regardons le ciel ensemble, et que c’est un endroit neutre, je suis convaincue que cette science est le dernier rempart de la diplomatie.

Nous passons des heures à rédiger des réponses carrées et bureaucratiques aux Project officers de l’ERC, je demande de l’aide au CNRS, à mon Institut

JFD me coupe « E., tu me vas me laisser parler » après avoir lancé à O. « Je vais me permettre de te tutyoyer. » et nous ordonne de soigner notre communication avec l’ERC. On nous interroge : « Avez-vous pensé à qui va payer les frais du démantellement de votre instrument ? Pourquoi est-ce que le CNRS doit soutenir ce projet, déjà ? On est dans de nombreuses autres expériences de neutrinos. »

En fouillant ma boîte mail du CNRS à la recherche du lien pour refuser de m’affilier à la MGEN, je découvre une lettre du Président du CNRS :

« Chère collègue, bravo et merci ! […] pour votre ERC, soyez assurée du soutien absolu du CNRS et de votre Institut en particulier. »

Son : David Guetta, Sia, Titanium, in Nothing But the Beat 2.0, 2012

Maurits Cornelis Escher, Relativity, 1953

Londres

Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.

Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011

midodrine v.

Le cocon de l’absurde tissé par l’Europe et le CNRS, le maillage n’a plus rien de mousqueton, il ne scintille pas, il enserre, sèvre de sens, je ne comprends pas où je pose mes pas, et quand je demande de l’aide, le piège se referme davantage.

Les décisions absurdes1: cette idée à la fin pour travailler avec la glaise du vécu. L’absurdité comme une facette de l’errance, des essais ratés de la création, mais nécessaire pour toutes les tentatives qui ont fonctionné.

Midodrine. Prendre de la hauteur, ça ne peut se faire sans énergie potentielle.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 5. Hardangerfjorden, in Dreamweaver, 2023

Pennsylvania, avril 2024
  1. Les décisions absurdes, Tome 1, de Christian Morel (Gallimard, 2014) : comment un collectif de personnes intelligentes en arrivent à prendre des décisions absurdes. ↩︎

midodrine iv.

Parfois, faut s’écouter, disent V et O.
Tu as découvert que tu avais un corps ? dit mon coach.
Huit cinq, midodrine, dit le docteur.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 4. Hardangervidda II, in Dreamweaver, 2023

Zao Wou-Ki, Décembre 89 – février 90 – Quadriptyque, 1989-1990, Oil on canvas, 162 x 400 cm, Private Collection

midodrine ii.

La discipline avant que tout ne lâche et n’entre dans le cercle vicieux d’une dépression post-partum – la perte de sens lorsque le sommet que vous avez visé pendant tant d’années est atteint. On se croit si forte, invincible, puis votre cerveau vous rappelle que cela tient par chimie et rétro-actions, enlevez cette carotte qui vous faisait courir et maintenant, l’errance dans le potager : quel légume ?

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 2. Hallingskarvet II, in Dreamweaver, 2023

Ribsam & Sons’ Seed Catalog designs, Smithsonian Gardens, circa 1875

midodrine i.

2026, j’entre dans l’année fatiguée,
fatiguée, comme un corps lourd et un esprit embrumé,
des trous dans le cerveau, des réunions manquées,
des doutes et des irritations plein les cils jusqu’aux plantes des pieds

je fais une batterie d’analyses mais mon sang est parfait

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 1. Hallingskarvet I, in Dreamweaver, 2023

Jean (Hans) Arp French, Constellation with Five White and Two Black Forms: Variation 2, 1932. Au MoMa, NY, nov. 2023

Le Carceri d’invenzione [6]

Il faut être le plus possible dans la transparence, mais parfois la transparence ne fonctionne pas. Les gens s’inventent une histoire simple et fausse pour donner sens à une situation trop complexe qu’ils ne peuvent appréhender. Alors, il faut la remplacer par une autre histoire, pas complètement vraie non plus, mais dont tu contrôles le narratif.

Je réponds : ces gens sont intelligents, ce sont des scientifiques… Et puis immédiatement me reviennent les déconvenues, le tracé pour aller de A à B qui doit passer par X, Y, Z, et aussi par G, H, K, durer trois mois, six réunions, et bercé du sentiment d’importance et d’être acteur. Comme les gens se sont rabattus sur l’histoire simple et fausse, qui a été clamée – les clameurs ont clamé, les moutons et l’herbe se sont tus. Le collectif était endommagé.

Fabuler, c’est vivre et réciproquement, écrivait en substance Nancy Huston, dans L’Espèce fabulatrice. Mais soudain le processus prend une autre dimension, il devient un outil, avec un objectif analytique. Nous ne sommes plus dans un jeu d’écriture, ni de vie personnelle, nous sommes politique.

Je pensais à Thomas More, à Electre vs Egisthe, au Cardinal de Richelieu. À ce que cela coûte de diriger, i.e., de prendre la responsabilité d’avancer pour un collectif. L’absolu n’est pas forcément là où on l’a inscrit ; parfois #FaireCeQuIlFaut, c’est d’aller à contre-courant de ses petites valeurs, pour une valeur plus grande. Mais à partir de quand se perd-on et devient-on obscure à soi-même ?

Giambattista Piranesi, Le Brasier fumant, planche VI (sur 16) de la série Le Carceri d’Invenzione, Rome, édition de 1761 (révisée de 1745).

El Jem

El Jem, à l’heure de la prière, toujours.
Au bistrot d’en face, le serveur appelle mon beau-frère Michel et lui récite les numéros des départements de Bretagne – les petits cousins pouffent sur leurs frites.

C’est l’un des trois plus grands amphithéâtres romains, surgi au milieu de nulle part, sur les sept heures de route entre le Sahara et Tunis. Je lis dans Wikipédia :

parfois appelé « ksar de la Kahena », du nom d’une princesse berbère du viie siècle qui a rassemblé les tribus pour repousser l’avancée de l’envahisseur musulman. Vaincue et traquée, elle se réfugie avec ses partisans dans l’amphithéâtre et y résiste durant quatre ans. Selon la légende, elle aurait été trahie par son jeune amant, qui l’aurait poignardée avant d’envoyer sa tête embaumée au chef des armées arabes.

J’erre entre les énormes blocs de pierres, et soudain je réalise – ma procrastination, la science qui fuit de mes doigts depuis quelques semaines, qu’il faut rebattre, rempoigner, serrer. C’est ça qui me sauve de l’année naissante. Jusqu’à l’aube, revenus à La Marsa dans la baraque de ma sœur, je rattrape tout : les slides des meetings que j’ai ratés parce que je dirigeais des pompes funèbres, les documents que j’avais survolés, les structures à mettre en place, cette réflexion à tricoter et à brosser pour faire et être dans mes projets. 2026 et je refuse de trahir ma science. C’est parmi les nombreux rouleaux de ma vie, l’une des plus belles histoires à composer, le potentiel-légende le plus puissant, quelque chose que plus tard, une fois vécu, on pourra conter.

احكي يا الراوي احكي حكاية
مدابيك تكون رواية
حكلي على ناس زمان
حكلي على الف ليلة و ليلة
و على لونج بنت الغولة

Raconte, ô conteur
Raconte une histoire, qu’elle soit une légende
Parle-nous des gens d’antan
De Loundja, la fille de l’ogresse et du fils du Sultan

— Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

Son : Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

El Jem, Tunisie, janvier 2026

Choses incongrues et jolies

Des catalpas romantiques enfin en partage 
Les yeux rouges des autres
Un tonka au darjeeling et une pomme de terre
L’immobile jardin d’hiver
Les jonquilles de décembre
Paris la nuit au seuil de Noël, tout au bout de ce jour

Son : Georg Philipp Telemann, Concerto for Recorder and Flute in E Minor, TWV 52:e1: Largo, interprété par Daniel Rothert, Elke Martha Umbach, Kolner Kammerorchester, Helmut Müller-Brühl, 2003

Kent, déc. 2024