A. explique que ce sont des choucas : la tête blanche, le cri bizarre dans les douves troglodytes du château de Brézé entre tonneaux et fours à pain silos le tuffeau humide que brosse la mousse en coups de pinceaux l’offusquante odeur de l’air chargée de pierres et d’eau presque lascive – je pense aux jeux d’eau des jardins de la Villa d’Este c’est de la Dordogne en version « royauté » – Louis et ses châteaux médiévaux raffistolés de blanc on parle Belle-Ile, Vendée comme la porte à côté et des Dolmens dans les champs qui démarrent de vert
Ⓒ Electre, Dolmen de la Forêt, en Anjou, mars 2026
L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.
Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste. « C’est quoi qu’on entend ? — Debussy, je pense. » Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.
Samedi matin, blanc, quelques degrés, humide, vertical et horizontal, les barres HLM nichées de jardins partagés, rêves de palettes peinturlurées de bleu, et les jeux métalliques sur tapis de gomme jaune. Blanc, silence, une vieille avec son chariot de courses, quatre enfants en jogging et parka entre les arbres. Les bancs épars au bois mouillé, mousseux, une bâche en plastique posée sur l’un d’eux.
Chaleur et odeur douce, de notre point focal, nous appartenons ou n’appartenons pas à cette photographie.
Son [étouffé au passage d’une voiture garée] : disiz et Theodora, melodrama, in on s’en rappellera pas, 2025
Forêts denses et troubles dansées aux multivers embusqués, saphirs et argent labyrinthes étriqués de branches cassées réparées enchantées
Arrivés à la clairière, la petite église, la vue cloche.
et j’ai dit : ça ne va pas ça ne va pas ça ne va pas
à l’objet-même de la cloche qui me dévisageait dans un regard filtré par une iridescence sonnante trébuchante
un instant le morpho a replié ses ailes sous l’enveloppe le beffroi effroi mon visage dans le sien
il carillonne : c’est une fluctuation
c’est une fluctuation le règne du monde l’hystérie chez les femmes les conflits d’intérêt les signaux faibles les petites mimines les mots posés les 49.3 les trains de vapeur sèche les corps crispés la malbouffe des songes c’est une fluctuation et tu es folle folle folle
C’est tout ce que tu auras ce matin au petit-déjeuner. À quoi t’attendais-tu ? Des œufs à la coque des pancakes et du miel ? Du sucré du salé du café torréfié ? Un post-it sur le frigo pour la bonne journée ?
Et toi ? qu’as-tu fait de ta nuit ? Inuit méandres spirales sans appel de fissure en rupture de torture en conjonctures à la lumière bleutée des écrans de fortune
Pourquoi as-tu gardé ces neuf heures pour toi ? Tant qu’à être vivant à l’aube me chanter comme l’oiseau un conte ton récit emmêlé déroulé ce qui est ressenti ce qui perdure ou craque ce qui brille ce qui chevrote ce qui dévore
Non. C’est raté. Tu n’auras rien de plus ce matin Pas de paquet cadeau au ruban de mon temps Tu peux crever d’inanition j’asphyxierai tes attentes jusqu’à ce que tu n’en aies plus que tu crèves que tout crève comme moi seul sans phare au milieu de la nuit
D’accord. De toute façon je ne petit-déjeune pas !
Je t’écris du haut d’un dromadaire. Ici, le sable est crémeux. Il absorbe les sons. Comme toi, je pense « chant des dunes », « transport éolien » et à la voix transversale de Jean-Claude Ameisen.
Les grains sont farine, d’une finesse supérieure à ceux dans le Gobi, l’espace moins minéral, moins aride, plus intime, plus doux. Sous les pieds nus, le sol, compacté par les pluies de la semaine dernière, se tasse comme de la poudreuse enneigée.
Nous marchons des heures durant dans des photographies de Bernard Descamps, le long de la caravane de dromadaires qui portent les enfants, les lourdes couvertures bariolées, les provisions et les piquets de tente. Les ondulations stochastiques des dunes reposent jusqu’aux confins du regard.
Le courrier rase le sol et part au levant, au couchant, mesurer la rotation et les fuseaux de la Terre. Les ombres s’étirent, nos silhouettes filent sur les nervures des crêtes.
Son [langoureux et « obscurément érotique », comme le film] : Academy of St. Martin in the Fields, Gabriel Yared, The English Patient, in The English Patient (Original Soundtrack Recording), 1996
Ce sont les ruines d’un village berbère, effrayantes et merveilleuses. Sur des centaines de mètres de colline, en pierres ocres très propres empilées au coucher rose, qui peint les roches et les rend braises.
Entre les ruelles dont on devine les méandres, les maisons ont encore leur toit, leurs poutres, leurs alcôves, mais la végétation et les éboulis ont réclamé leur territoire. On clignerait les yeux et on verrait s’agiter les bergers, la boulangère, les femmes coudre et les hommes tailler, les ânes presser le moulin de l’huilerie, les feux dans les chaudrons et le blé concassé, dans des gestes genrés aux tabliers et à la sueur séculaire.
Quand je rouvre les yeux, l’appel à la prière monte dans la vallée, transmutée en Philharmonie naturelle. Les contreforts berbères ne luttent plus contre ce chant, on laisse les tonalités mystifier les sols, l’air, suspendre le couchant, et quand il est terminé, un chien prend longuement et sérieusement la relève. Y., le petit cousin, commente : « Cette fois, c’est la prière des chiens. »
La famille au scooter rouge et le canot de pêche bleu qui rentre au port punique au couchant d’une douceur tanée entre les colonnes couchées la rangée d’agaves aux plumeaux en fleurs, annonçant leur déclin
Il fait grand soleil et les rues sont mouillées. Les chats déambulent sur les pare-brises sales, y tamponnent la forme de leurs pattes.
Sidi Bou Said dégorge de touristes mais quand on s’éloigne de l’axe principal, la quiétude reprend ses couleurs. Ville bijou, toute de lumière franche plaquée en plans blancs, et de fer forgé bleu comme rappel du ciel. L’art ici, c’est d’y découper un rectangle pour incruster de la pierre taillée, une colonne vrillée, un liseré fleuri, une mathématique constellée.
Au cimetière tout en haut, une pomme d’amour attendait sur une branche. Et la mer, du turquoise des foutas et des tapis, se déroulait dans l’horizon entre les ficelles d’eucalyptus. Les quatre enfants couraient le long des tombes en criant « ketchup ! ».
Sidi Bou Said, Tunisie, décembre 2025Au cimetière de Sidi Bou Said, décembre 2025