Florence

Florence, dix ans plus tard, dans une chaleur brute. Je retrouve depuis l’autre côté de l’Arno cette fois-ci, les bouffées hétéroclites de cette ville tracée à la plume magique, les fenêtres quadrillées de fonte contre les spadassins, les volets foncés à lames mis-clos sur des façades ocres, les tuiles en léger surplomb marquant leur trait d’ombre. Le Duomo, au campanile hérissé d’échafaudages, défie les géomètres en un tangram géant de marbre blanc, vert et rose. De nombres d’or en lignes de fuite, aux fesses charnues de David, un gelato al limon et une pappa al pomodoro plus tard, poursuivie par l’odeur du cuir et de lampredotto. Réfugiée au frais chez Gilli, je bois mon espresso monté de panna montata ; sur la place par la grande vitrine, le carrousel brille et brûle sous le soleil.

Dans la journée à la Fortezza, LHAASO fait un feu d’artifices qui me laisse brouillon, et F., docte, me fait remarquer qu’il faut que je lise A Room with a View. Ma sœur est morte, me dit Z., I’m having a hard time. Au déjeuner, je prends les nouvelles du Japon via S.-san, devant des pâtes fraîches entortillées enrobées de sugo. Dans la tourelle, sous des poutres et des briques, je parle de Gobi et du héron prenant son envol ; des jeunes viennent me causer comme à l’ancien temps des conférences – mais à l’envers.

Quand la nuit tombe, le long de l’Arno paré de lumières rustiques, je suis les voix qui tracent les grands fleuves, les mondes, les pensées agréables et les fondamentaux. La chaleur reste stockée dans la pierre qui la libère dans la ville sans sommeil, je mange beaucoup de glaces.

Chez Gilli, Florence, août 2026

Happy Hill

I said: let’s elope to Provence, olive trees and stone wall. I packed a pink silky dress, a hat, and lots of trouble folded in my bag. Took a train speedy train across words and minds. Streets narrow and beige, cobbled calados, rain poured and washed out pouts —but not the heat. Walked and walked it smelled of pine, lost and return, English words and sounds, and translated rhymes. Stuffed calamars on a yuzu jelly bed, stars gazing through beams of a pool house —gently lit. It’s morning: would you care for breakfast at the terrace? on iron wrought tables laid on white gravels. The air is still fresh. Sheets thin, limestone thick. And looking into the blue mirror, I said: I’m happy and rested.

cat cat
playful cat
under the sofa frills
climb on the bed
roll and stretch out
jump on the windowsill

Son : Gene Kelly, Debbie Reynolds, Donald O’Connor, Good Morning, in Singin’in the Rain (Original Motion Picture Soundtrack), 1952

Paul Cézanne, « La Colline des Pauvres près du Château Noir, avec vue sur Saint-Joseph », années 1880, The Met, New York

Jeux d’eau

Sous les grands tilleuls coupés au carré, les grands marronniers, les allées de graviers et plate-bandes débordants de rosiers rouges et gaura blancs rosé. Robe longue, fleurie et serrée à la taille, chapeau, c’était la Villa d’Este et les jeux d’eaux, les fontaines Arcimboldo et le petit garçon-chou vert, la balustrade donnait sur un plan d’eau caché, long, à la surface ridée, et les carpes traçaient leur silhouette sur l’algue verte. Un petit vent frais filait entre les buis, seulement 31 degrés aujourd’hui, on aurait dit un village de province, la halle aux volets clos, les vieilles pierres blanchies, les terrasses au son de couverts tranquilles, comme un dimanche matin. Parfois un avion de chasse attrape le temps et le compresse comme un mauvais oracle. L’odeur des aiguilles de pin croustillants de soleil, La Traviata, les comédies musicales et mes billets prononcés à l’ombre du pavillon au dôme arabisant, et de la glace pour prolonger l’été comme un roman.

Son : Franz Liszt, Années de pèlerinage / 3ème année, S. 163: No. 4, Les jeux d’eau à la Villa d’Este, interprété par Hélène Grimaud, in Water, 2016

Maurice Denis, Femme en bleu, 1899

C’est l’été ! Chaleur, musique et astronomie

Fête de la musique – annulée
puis maintenue – par 37 degrés à l’ombre
dans l’ancienne mairie de Sceaux
A. acrobate sérieux et heureux
sur un six mains de Cornick

Par la fenêtre transpirent les grands tilleuls verts.
Un autre siècle, cette ville.

Un nocturne de Chopin
un Lied de Beethoven accompagné a la guitare :
un jeune homme bangladais
peau mate et voix de cette texture
un peu court sur pieds, regard franc
chante allemand sous des moulures.
Nous gouttons et frissonnons de tous nos pores
comme il pousse son chant d’amour.

Hier les cubes colorés dans la cour de mon institut
pour accueillir le public
nuit étrange à la lune lunette
mon labo chaleureux dans la chaleur

Le tilleul étêté transpire sur le bout de pelouse.
Toutes les générations sont attentives et vives.

Als mir noch die Träne der Sehnsucht nicht floß,
Und neidisch die Ferne nicht Liebchen verschloß,
Wie glich da mein Leben dem blühenden Kranz,
Dem Nachtigallwäldchen, voll Spiel und voll Tanz!

— Christian Ludwig Reissig (1783-1822), Lied aus der Ferne
[Pour le plaisir de lire et dire l’intraduisible Sehnsucht]

Son 1 : Mike Cornick, Benodet Breeze, interprété par Some Handsome Hands, in Some Handsome Hands, 2013

Son 2 : Ludwig van Beethoven, Lied aus der Ferne, WoO 137, par Matthias Goerne, Jan Lisiecki, 2020

La lune depuis la cour de mon laboratoire, juin 2026

Rouen de pierres et de lumières

tours médiévales
colombages
sculpture de Calder
cathédrale, église, abbatiale
colombages
passage hortensias et colombage cabossé
cathédrale
gros horloge
escalier dérobé entre les colombages
au milieu de la nuit l’alarme incendie
église, aître
quais avec de l’herbe et la craie
étrange jardin de ruines aux huîtres citron Neuchâtel
église toit d’ardoise tournée, glaces, café
petite histoire de Rouen dans les années 80
cathédrale et colombages

Son : Cécile McLorin Salvant, Wuthering Heights, in Ghost Song, 2022

Sous la pluie les gouttes de pluie la glycine gouttait goutte à goutte après le déluge les grandes bottes de pluie j’avais été te trouver dans le déluge en enfourchant des bus puis des bus et j’ai raté mon arrêt, remontée de tes mots de la veille je me suis dit : pourquoi est-ce que je fais cet effort là ? toi au chaud et moi sous la pluie. Plus tard tu m’as écrit que tu étais au jardin, sous la pluie et dans les rêves, puis tu as pris un train et nous étions sous la glycine, tu es venu avec un coquelicot à la main, et moi un banana bread, le banana bread de la réconciliation, j’ai dit. J’avais enfin la mémoire de ce que je suis et où je m’arrête et pourtant dans ce fil-là, on aurait dit le déroulé d’un animé japonais ou d’un drama coréen, ce n’était pas grave et c’était important, c’était fleuri, printanier, et dans la scénographie il y avait les senteurs de la pluie, il y avait la verdure et la nature. Chaque saison, au Japon, c’est comme si l’art était empreint de la règle du haïku, toujours insérer un élément qui rappelle la saison. Si on ne rappelle pas la saison, il n’y a pas de poème, pas de vie, pas de vécu.

Son : Kotringo, 悲しくてやりきれない, in In This Corner of the World Original Soundtrack, 2016

Hayao Miyazaki, Mon voisin Totoro, 1988

Cinematic Easter

Tout en haut de la colline soufflé les pissenlits
petite maison dans la prairie et prince charmant
entre chien et loup la lumière coulée
les vaches aux silhouettes noires
poules brunes à parure feuillantine
sous les tuiles ployée clouée
tulipes myosotis
forget-me-not on dit
Qui d’autre que Cary Grant, en partant, se retourne quatre fois ?

Son : Judy Garland, Somewhere Over The Rainbow, The Wizard of Oz (Soundtrack), 1939

Claude Monet, Printemps, 1875

Anjou

A. explique que ce sont des choucas : la tête blanche, le cri bizarre
dans les douves troglodytes du château de Brézé
entre tonneaux et fours à pain
silos
le tuffeau humide que brosse la mousse en coups de pinceaux
l’offusquante odeur de l’air chargée de pierres et d’eau
presque lascive – je pense aux jeux d’eau des jardins de la Villa d’Este
c’est de la Dordogne en version « royauté » – Louis et ses châteaux médiévaux raffistolés de blanc
on parle Belle-Ile, Vendée comme la porte à côté
et des Dolmens dans les champs qui démarrent de vert

Ⓒ Electre, Dolmen de la Forêt, en Anjou, mars 2026

(Londres)

L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.

Son : Ralph Vaughan Williams, Bryden Thomson, London Philharmonic Orchestra, Fantasia on « Greensleeves », 1987

London, février 2026

Derrière la porte (2) : Cinéma parisien

Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste.
« C’est quoi qu’on entend ?
— Debussy, je pense. »
Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.

Son : Claude Debussy, 2 Arabesques, CD 74, L. 66: No. 1, Andantino con moto, 1882, interprété par Aldo Ciccolini, 1992

Jacques Ould Aoudia, Cours intérieures.