Samedi matin, blanc, quelques degrés, humide, vertical et horizontal, les barres HLM nichées de jardins partagés, rêves de palettes peinturlurées de bleu, et les jeux métalliques sur tapis de gomme jaune. Blanc, silence, une vieille avec son chariot de courses, quatre enfants en jogging et parka entre les arbres. Les bancs épars au bois mouillé, mousseux, une bâche en plastique posée sur l’un d’eux.
Chaleur et odeur douce, de notre point focal, nous appartenons ou n’appartenons pas à cette photographie.
Son [étouffé au passage d’une voiture garée] : disiz et Theodora, melodrama, in on s’en rappellera pas, 2025
Je t’écris du haut d’un dromadaire. Ici, le sable est crémeux. Il absorbe les sons. Comme toi, je pense « chant des dunes », « transport éolien » et à la voix transversale de Jean-Claude Ameisen.
Les grains sont farine, d’une finesse supérieure à ceux dans le Gobi, l’espace moins minéral, moins aride, plus intime, plus doux. Sous les pieds nus, le sol, compacté par les pluies de la semaine dernière, se tasse comme de la poudreuse enneigée.
Nous marchons des heures durant dans des photographies de Bernard Descamps, le long de la caravane de dromadaires qui portent les enfants, les lourdes couvertures bariolées, les provisions et les piquets de tente. Les ondulations stochastiques des dunes reposent jusqu’aux confins du regard.
Le courrier rase le sol et part au levant, au couchant, mesurer la rotation et les fuseaux de la Terre. Les ombres s’étirent, nos silhouettes filent sur les nervures des crêtes.
Son [langoureux et « obscurément érotique », comme le film] : Academy of St. Martin in the Fields, Gabriel Yared, The English Patient, in The English Patient (Original Soundtrack Recording), 1996
Je t’écris du cimetière artisanal, en haut de la petite butte où est enterré notre gîte troglodyte
Des rangées d’oliviers plus tard, Matmata, aux portes d’un désert qui ne ressemble à aucun autre où j’ai chassé des rayons cosmiques.
Je vis les paysages, les lieux à l’aune de ce que je connais déjà, en contrastes et en aspérités – alors qu’il faudrait simplement accueillir d’un regard neuf.
Et il y a tant de mythologie littéraire et cinématographique associée au Sahara ; je ne peux m’empêcher de penser au Patient anglais à Tatouine aux Fremens
au survol du manque d’eau et d’ocre, suspendu aux carlingues et aux toiles de songes enroulées en turban ; aux lettres d’amour embarquées qui partent par delà la mer, aux mots entortillées d’espoir sur papier cigarette.
— Par avion, by Air Mail, with love
Matmata, décembre 2025Cimetière artisanal à Matmata, décembre 2025
Quelques jours avant Noël, entre le Nil et la Seine, dans un restaurant italien chic, sur une banquette en angle, contre un mur de vieilles pierres. L’ÉDITEUR dans un pull en cachemire bleu assorti à ses yeux. L’AUTRICE enveloppée d’un pashmina iridescent offert par L’ÉDITEUR.
L’ÉDITEUR : Il y a plein de gens qui croient qu’écrire, ça vient tout seul. Ils lisent trois livres et ils se disent qu’ils vont faire pareil. Alors que toi, tu pratiques depuis des années, tu as plusieurs romans dans tes tiroirs. Ça n’a rien à voir.
L’AUTRICE : Mon problème, c’est que je n’ai toujours pas identifié ce que j’ai envie écrire. J’ai toujours pensé que je voulais écrire de la fiction. Mais d’un coup, la vie est si… riche, si incongrue, si étrange, qu’elle dépasse toute fiction, et je me demande : est-ce que mon projet, aujourd’hui, ça ne serait pas de raconter cette réalité ?
L’ÉDITEUR : Ce serait presque naturel, tu t’y entraînes depuis des années.
L’AUTRICE : Mais je ne vais pas écrire sur ma life. Quelle légitimité ? Tout le monde s’en fout de la vie des autres, de la mienne. Et j’entends ta voix d’éditeur dans la tête : Qui va lire un livre sur ça ?Qui achèterait un livre sur la petite vie insignifiante d’Electre ?
L’ÉDITEUR : Mais les gens sont curieux de la vie des autres. De nombreux auteurs ont écrit sur leur vie, et ça a marché. Toi-même tu aimes lire la vie des autres. Tu aimes la vie des autres. Et ta vie… elle est drôlement intéressante, tu sais.
Jo, there is more to you than this. If you have the courage to write it.
— Friedrich Bhaer, dans l’adaptation cinématographique de Little Women de Louisa May Alcott, dir. Gillian Armstrong, 1994
Puis je tombe sur Jean-Claude Ameisen, sa voix d’une douceur puissante, qui reprend les pierres et les bouts de chair tombés, desséchés, leur donne une unité, un sens, les rattache encore et encore au cosmos. Il entraîne dans son sillage Eluard, Kundera, Proust et Bill Clinton. Il parle de mitochondries et d’ALMA, de Pinochet et de saudade. Il déclame des articles du Monde comme il ferait d’un poème, sur fond de Sakamoto Ryuichi et de BO du film franco-chilien.
Il lit :
Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. […]
Añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. […] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : Stýská se mi po tobě : j’ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). […] La nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. »
Boue et bouillie que j’essaie de garder sous couvercle ; je m’accroche à cette ligne verte qui me trottait dans la tête depuis un certain temps : Nostalgie de la lumière.
Dans mon semi-jetlag se mélangent des déserts, Atacama, Gobi, de la poussière du cosmos, capturée à l’antenne papillon ou recueillie dans des saladiers-oreilles gigantesques. La voix chilienne, au débit presque scolaire, déroule sa prose universelle. Le temps, le passé, le présent et la sécheresse d’être s’écoulent dans l’implacable et mystérieuse lumière, sur un sol qui abrite les morceaux d’os de disparus aimés.
Le son des pas sur le sable, c’est ça qui m’a marquée le plus, curieusement. Et toi, où es-tu ? Une demie-heure plus tard, il me répond. Je suis à Paris. Crissement, ténu, place, imagination, et l’écart entre ce que nous faisons, la rencontre. Un alignement fin des mots, quelque chose de pressenti, espéré qui délicatement se dépose. J’avais cette image dans ma tête, la caille prise dans les filets à Gaza, la poétique de la vie malgré le massacre, la nostalgie.
Alors je me suis rappelé. C’est de cette beauté, de cette oscillation assumée entre joie et désolation que je me repais. Oh l’injection d’ocytocine dans mes lobes, nourrie, soudain, une heure trente de photographie, de sons. Et le partage pour sublimer la nourriture, en quelques phrases échangées. J’avais oublié le saut au cœur quand on signifie avec effleurement et justesse j’ai ressenti la même chose que toi.
Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz), documentaire franco-chilien réalisé par Patricio Guzmán, 2010.
Au Studio des Ursulines avec mes garçons, pour le plaisir inattendu et frais de rire avec une cohorte de gamins en tenue de sortie financée par la Mairie de Paris.
1953, un monsieur maladroit en costume, des vacances bourgeoises à la mer, ça croque une tranche de vie et de société sans avoir pris une ride. Et tenir en éveil et en joie pendant deux heures des enfants issus d’étages variés de lits et de couloirs, aux frères et aux sœurs couches, plastiques, poudre ou fumée, aux parents dont les translations ont été rongées, au délié culturel et musical orthogonal.
On rit avec monsieur Hulot dans la pénombre du Studio des Ursulines, et c’est fin, c’est poétique, si drôle et de cette tristesse immergée du burlesque qu’on n’ira pas creuser. Permettre ce partage par-delà les siècles, c’est ça, le talent.
15h47. Je me disais : j’ai rendez-vous avec le train de la vie. J’étais partie nonchalante, et puis j’ai marché plus vite dans la chaleur, dévalé les marches, écarté les passants et leurs sacs. Je pensais aux rendez-vous qu’on peut manquer, les moments où l’on se rate et ceux où l’on se retrouve, vingt ans, dix ans après, dans une librairie, un taxi, un bureau, sous une autoroute, je pensais à Julie Delpy et Ethan Hawke et à toutes les scènes de cinéma mélo et/ou jolies qu’il faudrait reconstituer dans la vraie vie, je me disais : à quoi bon être folle si on ne saisit pas les plus belles occasions de faire de sa vie un film ? 15h49. J’avançais dans la foule dense, il fallait se concentrer, j’ai arraché mes écouteurs, les ai fourrés dans mon sac, à côté de la boîte noire, et j’ai scanné la foule, 15h50, le train avait déjà déversé quasiment tout le monde, et le panneau clignotait arrivé à l’heure 15h47. Je me suis dit un instant, mon téléphone dans la main, qu’est-ce que je fais ? et ce train, et cette vie, et la scène de cinéma ? Et puis soudain. lights… camera… action!
Ethan Hawke & Julie Delpy se retrouvent dix ans après Before Sunrise, dans Before Sunset, parce qu’il a écrit leur longue promenade-conversation-connexion au cours d’une nuit impromptue, dans un livre. 2004
Au matin, quand je suis sortie, la glycine coulait, coulait, coulait, parfumée, et la lumière collait sa pâte sur un pan de mur. A., je vais le chercher à l’école, il met une chemise, troque ses baskets contre de jolies chaussures, peigne ses cheveux mi-longs ondulés à la Beethoven [sic], et nous partons pour son audition d’entrée au Conservatoire.
Les parents attendent dehors, sur une petite chaise. Comme dans Billy Elliot, me dis-je. Une prof émerge, vous dit de patienter, emmène votre enfant dans les entrailles d’un jury qui tire la tronche.
Sur la petite chaise, je ré-écris à la hâte une interview pour un journal – et je pense
c’est le premier d’une longue série (?), nous emmènerons A. dans des auditions, où nous attendrons dehors que son avenir se décide ; avant, pour avaler son trac, il pianotera sur la table devant ses partitions crayonnées, et le ciel aura cette lumière,
quand il sortira, j’aurai envoyé mon article révisé avec mes éternels messages d’espoir dans ce monde sanguinolent ; il me racontera – je répondrai : tu as vu, c’est comme dans Billy Elliot,
puis tranquillement : Toi tu fais ta partie, et la vie ensuite s’en saisit, te guide, tu la guides, c’est une éternelle itération — et tu verras, quoi qu’il arrive c’est toujours très bien
Ma sœur m’appelle de Tunis où elle est expatriée. Son excursion dans le désert, les enfants qu’elle a inscrits aux ateliers de mosaïques pendant les vacances, ses copines expats et leurs propre marmaille… Il y a toujours des prénoms nouveaux que je fais semblant de retenir [moi et ma mémoire pourrie]. Et toujours des neuro-atypicités à analyser et discuter – ce soir, autour d’une composition de paysage fleuri, à base de mosaïques.
« Bon voilà, termine-t-elle, pendant que toi tu discours au Sénat, moi j’emmène mes mômes à l’atelier de mosaïques. » On rit ; sa phrase me fait furtivement penser à des lobsters en papier mâchés, et c’est elle qui continue : « C’est comme dans Love Actually, tu sais, Emma Thompson et son frère Hugh Grant qui est Premier Ministre. »
The trouble with being the Prime Minister’s sister is, it does put your life into rather harsh perspective. What did my brother do today? He stood up and fought for his country. And what did I do? I made a papier maché lobster head.
— Emma Thompson, en Karen, in Love Actually, dir. Richard Curtis, 2003
Emma Thompson et Alan Rickman, in Love Actually, dir. Richard Curtis, 2003
Il y a heureusement quelques ordres de grandeur dans les niveaux d’importance et le parallèle est ridiculement disproportionné. Mais la communion de pensées quand on a grandi ensemble, qu’on se comprend, s’émeut et s’analyse avec les méthodes scientifiques et humaines les plus performantes du monde, et qu’on se retrouve même autour de têtes de homard en papier mâché par delà la Méditerranée, c’est ça, être sœurs.