Charade normande [8]

Son : Stan Getz, Charade, in Reflections, 2003

Jeudi : dernier jour des vacances. En prenant son café du matin, Audrey H. fit de nouveau la lecture à Jean-Louis. Cette fois-ci, non sur son téléphone, mais directement dans le carnet Moleskine.

En quittant Surmak, on traverse d’abord des étendues rouges et noires semées de taches de sel. Au bout de cent kilomètres, c’est le sel qui l’emporte, et malheur à qui n’a pas de quoi protéger ses yeux. Nous avons roulé de quatre à sept heures du soir sur cette excellente piste de terre sans rencontrer âme qui vive. A cause de la sécheresse de l’air, le regard porte à des distances incroyables: cette construction, là-bas, sous un arbre isolé, combien de kilomètres ? Thierry dit quatorze ; moi, dix-sept. On parie, on roule et le soir tombe avant que personne gagne: elle est à quarante-huit kilomètres en ligne droite.

— Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Ed. La Découverte, 1963

Un message de Cary G. interrompit leur lecture : « J’emmène ma tante visiter Veules-les-roses. »

Elle s’y rendit donc elle aussi, un crochet avant de rentrer à Paris. Ils se perdirent entre les maisons et les fleurs, en prenant soin de ne pas se croiser. Au moulin, en amont de la Veule, elle inséra le Moleskine noir dans un double ziploc empli d’air, et le laissa flotter et dériver dans l’eau, vers l’aval. Jean-Louis jouait dans l’eau fraîche du ruisseau.

« Got it! » surgit moins d’une minute plus tard, la réponse d’un dénommé Nicolas B., qui n’était autre que Cary G., et qu’Audrey H. allait, paraît-il, épouser.

Pierre Bonnard, Panneaux décoratifs – Femmes au jardin, 1891, Musée d’Orsay