Mieux que survivre dans le chaos

« 2026 is depressing, » écrit O. sur notre fil commun. Avec lui, S. (de Pennsylvanie) et Pf (de Xi’An) cherchent une issue pour acheter des pièces d’antennes développées et testées par nos collègues chinois – mais les règles de collaborations internationales aux États-Unis sont devenues impossibles.

2026 is depressing. À coups de coupes budgétaires de 25% sur notre laboratoire, à coup de gel de recrutement de CDD, d’opération de fusion de nos instituts tutelles, de menaces de démantèlement du CNRS… Et puis notre contrat ERC que nous n’arrivons pas à signer à cause de complexités administratives. Une sorte d’écroulement de terrain dont il faut arrêter les éboulis avec des pelles. Et je ne parle que du microscopique.

Il me semble qu’il se passe quelque chose de macroscopique, dont nous peinons chacun à saisir les dimensions – nationales, internationales, mondiales, humaines, universelles. « Il faut que nous nous réinventions, » j’écris à un de mes lecteurs-chercheur en sociologie, qui interrogeait ma démarche.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

S’il faut réinventer le monde (un monde ?), dans ce microscopique, je suis bien entourée –cette pensée fait surface. V., adorable et stoïque, me disait fin 2025 qu’elle aimait travailler auprès de moi, parce que je ne me laissais pas abattre. C’est peut-être le secret aujourd’hui, pour ne pas sombrer dans l’anxiété stérile, de continuer à me nourrir, et à partager avec des personnes qui persévèrent dans la création humaniste, qui croient que ce qui importe demeure encore : la beauté, la poésie, la science ; qui croient en nous – et en la petite étincelle du jeu. Des personnes qui ne savent pas encore comment il faut avancer, mais ensemble, avec la créativité des uns, la ténacité des autres, l’intelligence et l’espoir, nous pourrons faire mieux peut-être que survivre dans le chaos.

Ce que mon livre a permis depuis sa création, sa sortie, sa vie actuelle – en résonance avec ma position de scientifique et de directrice – c’est justement cela, que j’ai recherché toute ma vie. Le partage, dans sa forme essentielle ; le partage qui saisit l’instant et croit aux futurs, qui permet donc de vivre. Entièrement.

Son : Alex Baranowski, Angèle Dubeau, La Pietà, For the Love of it All, 2022

Espresso con panna montata et sablé au sureau, Huez, août 2026

La traduction [2]

Ce matin au réveil, après ces longs mois d’attente, je découvre un mail de mon traducteur contenant un chapitre. Je le laisse au chaud dans la boîte, je me dis : je vais écrire mes billets, me promener, rédiger mon dossier de promotion… enfin la curiosité (et la procrastination sur mon dossier de promo) l’emporte, je clique, j’ouvre, je retrouve ce titre et ce sous-titre cliché qui me déplaît… à changer me dis-je. Puis

puis ensuite j’ai des larmes plein les yeux

je saute les paragraphes, je cherche ce qui compte – il y aura des bricoles à remettre en place bien sûr, mais – comme tout sonne juste, ça coule à grands flots de mots qui portent, qui me portent

C’est, me dis-je confusément, alors que je me dis trop de choses, c’est comme si j’assistais au renouveau de mon livre, à sa création, à sa re-création, par d’autres mains, qui m’ont apprise, qui m’ont comprise, qui ont pris tout ce qui comptait pour le transmuter

C’est écrit comme je l’aurais écrit si j’avais su parler anglais.

Je me dis aussi : cet été torride, long, infâme, sans âme apparente, c’était cette attente-là

et c’est merveilleux, c’est luxueux, c’est merveilleux.

Plus tard, j’essaie de l’expliquer à mon éditeur – qui me parle alors de double pages possibles dans les médias, dans Nature, de ses autres auteurs traduits, du fait que le livre peut se vendre, de chiffres… Comme en décembre 2024 avant la sortie du livre, il y a, dans le couple infernal, une évidente dissonance d’objectifs.

Through the sunny garden
The humming bees are still;
The fir climbs the heather,
The heather climbs the hill.

The low clouds have riven
A little rift through.
The hill climbs to heaven,
Far away and blue.

Chillingham I, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: I. First Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Hésiode, Les Travaux et les Jours, Ed. 1539, Publ. 700 av. JC.

La traduction [1]

Inquiète de ne pas avoir de nouvelles du traducteur de la version anglaise de mon livre, je m’enquiers… il me répond qu’il a eu une opération des yeux, des poignets… mais qu’il y travaille. Pour la japoniaise en moi qui m’attache aux signes, ça me semble être de mauvaise augure.

Je n’étais pas ravie de la première version, des premières pages envoyées. L’anglais me semblait technique, sophistiqué, pas fluide, calqué au français avec la poétique perdue au profit d’une grammaire non naturelle. Alors que justement l’anglais permet cette simplicité, la poésie du son, une rythmique chantée.

Cet écart me plonge dans des réflexions étriquées sur la traduction : l’émotion de savoir qu’un être humain est en train de décortiquer chaque mot, chaque phrase que j’ai alignée –et qui semble avoir compris mon message et mon intention, mon élan, si ce n’est l’importance du phrasé. Et en même temps le besoin de faire le deuil d’une traduction juste, car chaque langue véhicule un ressenti différent.

Quand mon éditeur (-aux-yeux-bleus) me dit qu’il ne faut pas hésiter à expliquer ce qui ne va pas, à proposer de modifier, de travailler les phrases, je pleure de soulagement.1 2

Par visio, j’explique donc à mon éditrice et mon traducteur américains, que je suis prête au deuil, alors donnez-moi du Brautigan et prenez la liberté de jouer avec l’anglais. Il accueillent mes remarques avec effusion américaine –cette grande validation qui permet de s’exprimer sincèrement par la suite–, donnant tous les signes qu’ils ont compris la théorie… mais on ne sait jamais. C’était en mars dernier.

Ce matin au réveil, après de longs mois d’attente, je découvre un mail de mon traducteur contenant un chapitre.

  1. Étant cérébralement trop handicapée pour lire des textes légaux, je n’ai toujours pas bien compris que j’ai un droit de parole sur une œuvre dont la propriété intellectuelle est mienne. ↩︎
  2. D’autre part, lorsqu’il s’agit du monde de l’édition, je me vêtis comme la femme-standard, d’une triple couche de « Sois douce et ne fais pas de bruit ». C’est l’autre qui doit être content, tiens. ↩︎

Son : Oliver Davis, Sonar, for Violin, Piano and Strings, interprété par Kerenza Peacock, Huw Watkins, Paul Bateman, Royal Philharmonic Orchestra, in Liberty, 2018

Le Harley Trilingual Psalter, en grec, latin et arabe, produit pour Roger II de Sicile (1095–1154) (British Library, London).

Places

Étrange état – zombie dans le soir tombant, l’air lourd de la journée, l’asphalte irradie encore, je me rends somnambule à mon café hipster. Les lampadaires ont un halo psychédélique, je sonde, je tâte les différentes parties de mon cerveau, voir où cela court-circuite, où c’est engourdi, épaissi, s’il y a des lanternes qu’il faudra éviter. Crête entre la sanité et l’angoisse, balade irréelle au balancier d’un sevrage, écrasée par les réalités et les visions, comme par la chaleur, le manque de sommeil. Je convoque – 

les éléphants de mer à Año Nuevo State Park
la falaise à Point Reyes
la craie et l’herbe battue par le vent tout au bord du Pays de Caux

Et je sais que c’est important, ce moment-là, ce qui est traversé là maintenant, c’est ce qui forge toute la suite, c’est important de traverser, cette journée, cette nuit, de me réveiller demain de traverser de traverser un pied devant l’autre, demain on ne sait pas encore où ce sera où on sera – c’est important mais c’est si dur.

Son : Air, Gordon Tracks, Playground Love, in The Virgin Suicides (Original Motion Picture Score), 2000

L’aventure éditoriale [continued]

Passablement hérissée, toujours, par la couverture de mon livre – cette image de synthèse sur fond noir étoilé, du Science & Vie en à peine plus travaillé… est-ce vraiment ce cliché de l’espace que méritait mon texte ?

« Moi j’ai rien fait, c’est le graphiste, » claironne mon éditeur-sur-la-défensive… avant de me seriner que je n’avais qu’à pas accepter, et que c’est moi qui avais initialement proposé un splash coloré. (J’avais envoyé des tâches d’aquarelle sur papier canson.) Les divergences de sensibilité et d’interaction, c’est un peu comme quand on atteint le point Godwin : il n’y a plus d’argumentation possible.

L’éditrice américaine, pour la traduction anglaise de mon livre, a une approche différente : robe fluide, trench, jolie, menue et appétit d’oiseau, cherchant à dérouler mes fils par petites touches. À la brasserie, étrangement, elle me déverse sa crise de couple dans sa quarantaine, et nous échangeons sur l’écriture, les formats, la place qu’on peut prendre dans la société avec nos mots.

Plus tard, elle me propose d’écrire un des volets de sa nouvelle série, illustrée de gravures semi-vintages. « Parfois, c’est en travaillant sur un projet contraint qu’on trouve l’inspiration sur un autre plus libre. » Je lui réponds évasivement que je vais y réfléchir.

Je sais cependant que c’est surtout une question de courage et de discipline. Cette dernière année, je me suis vautrée dans du bruit stérile, sans corps, sans retour, c’est si facile et addictif de perdre de l’énergie et du temps dans de la bouillie. Plus compliqué de regarder en face les limites de ce qu’on veut créer, être, et les dépasser.

Son : Caravan Palace, Charles X, About You, in Chronologic, 2019

Les nouvelles billes de K., juin 2026

Floue et brownienne

Chaleur.

Je me perds et me retrouve à la fois – c’est comme me désagréger en particules et me dissoudre, et dans cette dissolution, me reconstituer ailleurs, entière, à un endroit par moi seule connu, où le son et la lumière se tamisent au monde, un observatoire par la fine fente de quelques neurones.

Je pensais à cette soirée à Mouton-Duvernet avec J., mon mousquetaire de thèse genevois et start-upper. Son visage n’a pas changé, son nez et sa bouche en traits de BD, intelligence et candeur mêlées. Je retrouve par grandes bouffées son énergie bouillonnante, sa sincérité, sa droiture. Il me répète sans cesse « Comment tu fais ? Comment tu as fait ? Tu connais le concept du perfect market fit ? Depuis la thèse, on dirait que tu le trouves toujours, que tu sais ce que tu veux, pourquoi, pour quoi tu le fais. » Je réponds que finalement je diffuse beaucoup, et je me trompe aussi, et je cherche le point où les choses tombent juste dans ce mouvement brownien.

Est-ce une force finalement, le flou qui élargit ma point-spread-function, ma non précision dans cette phase de recherche, pour me permettre de mieux scanner ? Et l’intuition des bons gradients, des bonnes directions, comment est-ce qu’on explique ça ? C’est C. qui pour la première fois me fait réaliser que le flou dans certaines conditions est un avantage. Il élabore : « Mais tu ne restes pas dans le flou : une fois que tu as convergé, tu formalises, construis et précises, ou bien tu vas chercher ceux qui vont le faire. »

Je dis à P. dans la cuisine : mon problème, c’est la mémoire. J’oublie tout, rien ne reste précis dans ma tête même après avoir déroulé les formalismes, seules restent les notions, dans du flou… Mais ce serait donc ça, justement, l’enveloppe avec sa grande PSF qui permet les connexions, les idées, les créations… ?

***

Vu Emmanuel Macron à une sauterie sur l’astronomie à l’Elysée. Il n’a parlé que de saucisson, mais ça marchait. En rentrant, j’ai dit à mon coach : je veux apprendre à faire ça ! Il a approuvé : « C’est un beau projet, de prendre la posture d’un leader, de role model, être un personnage inspirant. » Je pensais, un peu crispée, charming energetic leader – je ne veux pas qu’on puisse jamais me reprocher d’être creuse, d’être une mauvaise scientifique. [Mais alors simplement, il faut m’asseoir et faire de la science, ce n’est pas le coaching qui va y faire quelque chose.]

***

Irritée par O., dans son gauchisme pratiquant et ses principes – que je respecte bien sûr, sauf quand ça lui fait prendre un ton échauffé et il lui échappe un mot, un seul mot sur un ton paternaliste, qui me reste en travers pendant quelques jours.

Il répète, et je conçois le raisonnement et sa réalité complexe, qu’en nous lançant dans du mécénat, nous validons le système actuel qui siphonne l’argent public de la recherche. Il est pragmatique, et tant que ce n’est pas lui qui se mouille, et que les donateurs ne sont pas des extrémistes, il est ok avec cette ligne d’action. Mais c’est une posture finalement un peu lâche, me dis-je. Je pourrais aussi ne rien faire, et nous pourrions construire la moitié de notre instrument et ne rien détecter. Mais j’ai envie, moi, de détecter mes neutrinos et pas juste faire du prototypage. Alors si des sacs à main de luxe peuvent nous aider à le faire…

Est-ce que ça fait de moi une opportuniste aux dents qui rayent le parquet, etc. etc. ? C’est ce miroir-là que O. brandit dans notre échange – l’irritation, ça dit tout sur le bazar en soi ; sur les autres, ça n’est qu’insipides devinettes sans levier.

***

Rigoletto est incontestablement meilleur que La Traviata.

Son : Giuseppe Verdi, Rigoletto, Act III: Quartet. Bella figlia dell’amore, interprété par Ileana Cotrubas, Elena Obraztsova, Plácido Domingo, Piero Cappuccilli, Wiener Philharmoniker, Carlo Maria Giulini.

Point Spread Function de l’instrument Fermi-LAT. Source : Gamma-py.

Dunhuang

Aux confins des routes et des soies, la topographie peut être accidentée, périlleuse – pour ne pas périr, il faut laisser le voyageur sur le bas côté, lui demander de descendre, et on a à peine un regard dans le rétroviseur, sur la poussière qui prend le turban clair. Il y a, là bas, plus loin, cette cité d’or, et il faut y arriver avant la tombée de la nuit.

La nuit : juillet 2027. La cité d’or : Buenos Aires, où se tiendra la prochaine conférence internationale du domaine, et où il faudra publier nos spectres de rayons cosmiques, sous peine d’être mauvais.

Je suis dans cette salle aveugle, à la décoration surchargée, grossière, aux matériaux pourtant nobles, travaillés sans goût, et j’écoute les présentations d’une oreille pendant que je trace l’architecture de notre édifice cosmique. Je ne suis plus porte-parole du projet, mais après réflexion, je me suis proposée pour mener le groupe de travail scientifique qui produira ce fameux spectre. Pourquoi ? Parce qu’il m’est apparu (tout volume de cheville égal par ailleurs) que je suis un peu comme Obi-Wan Kenobi, pour sortir ce résultat.

Carrie Fisher en Princesse Leia, in Star Wars: Episode IV – A New Hope, dir. George Lukas, 1977

Je ne dis pas que nous y arriverons, parce que les linteaux et les pierres, chacun doit les tailler, et l’architecte et la maîtresse d’œuvre ne sont rien sans le travail acharné des artisans.

Or c’est étrange, en ce matin climatisé, à boire café sur café avec les choux à la crème, de gros raisins secs et les amandes entières, le silence. Le silence dans l’habitacle comme je prends le volant dans un chaos maîtrisé. Je trace les traits et l’équilibre se dessine entre les composantes, je sais encore la science, d’où elle provient, les données et les équations, et je sais aussi les gens de ma collaboration.

Quand l’adversité atteint la limite de la rupture, soudain s’écoule la nappe de médiocrité, et se libère l’énergie, je redeviens réelle, physicienne, créatrice, et non fictive et atrophiée.

Mais ça ne dure que quelques heures, car le voyageur surgit et attend au bord de la route. Et vous ouvrez la portière, vous le laissez embarquer. Parce que la compagnie humaine vaut mieux dans le désert, malgré l’entropie ? Parce que vous espérez que l’interaction sera différente, sans essorage neuronal ?

La cité d’or se rapproche, les suspensions crissent, et vous ne savez pas, ne saurez pas, si vous avez pris la bonne décision.

Son : Wu Man, Silkroad Ensemble, Yo-Yo Ma, Night Thoughts, in A Playlist Without Borders, 2013

Timothée Chalamet en Paul Atréide, in Dune: Part Two, dir. Denis Villeneuve, 2024

Dunhuang

Je passe la main ; du désert et du moment, je ne vois rien, je vis dans un autre fuseau, les yeux tamponnés d’eau tiède avec les serviettes de l’hôtel au milieu de la nuit, L. me demande au matin avec son tact polonais ‘Why do you look like shit?’. Pendant la session de talks de l’après-midi, je plie quand même des antennes en origami, dont O. et moi couronnons les nouveaux porte-paroles de la collaboration G.. Je prépare et tends à nos successeurs deux enveloppes scellées, à ouvrir : If something great happens, If something bad happens. Je passe la main, O. et moi passons la main, c’est un moment sans prétention mais que tous semblent saisir avec justesse. Moi je passe un peu à côté, je crois que ce n’est pas grave.

Son : Yo-Yo Ma, Wu Tong, Silkroad Ensemble, Blue Little Flower (Chinese Traditional), in Silk Road Journeys: When Strangers Meet…, 2002

Dunhuang et sandales rafistolées, mai 2026

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026