pendant que s’écrasent les missiles et les drones, je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60
un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même, qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not
C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.
Dans une petite salle de ma Maison d’édition, je suis en visio avec le bureau ERC de Bruxelles :
D., Project Officer, ouvre la réunion : « Les écarts avec la proposal sont tellement importants que nous sommes en train de reconsidérer l’attribution des 14 millions d’euros. »
I. explique que le CNEA est un organisme public. A. explique comment fonctionne la fondation argentine qui gère les projets internationaux. A. donne des réponses précises et chiffrées aux questions d’import-export, de taxes, de propriété. I. explique la place de l’Argentine dans le projet. J’explique : « C’est comme si on construisait un premier télescope à Paris, un autre différent en Pennsylvanie, et comme on ne peut observer qu’en Argentine, nous les envoyons là bas, où ils sont déployés et opérés. »
D. répond : « Si demain vous construisiez un télescope en Russie et que Putin disait je veux garder cet instrument pour moi, on ne pourra plus rien faire. Alors en Argentine, comment fait-on ? »
À la Résidence de France de Londres, je déclame avec mon air le plus inspiré :
Parce que nous regardons le ciel ensemble, et que c’est un endroit neutre, je suis convaincue que cette science est le dernier rempart de la diplomatie.
Nous passons des heures à rédiger des réponses carrées et bureaucratiques aux Project officers de l’ERC, je demande de l’aide au CNRS, à mon Institut
JFD me coupe « E., tu me vas me laisser parler » après avoir lancé à O. « Je vais me permettre de te tutyoyer. » et nous ordonne de soigner notre communication avec l’ERC. On nous interroge : « Avez-vous pensé à qui va payer les frais du démantellement de votre instrument ? Pourquoi est-ce que le CNRS doit soutenir ce projet, déjà ? On est dans de nombreuses autres expériences de neutrinos. »
En fouillant ma boîte mail du CNRS à la recherche du lien pour refuser de m’affilier à la MGEN, je découvre une lettre du Président du CNRS :
« Chère collègue, bravo et merci ! […] pour votre ERC, soyez assurée du soutien absolu du CNRS et de votre Institut en particulier. »
Son : David Guetta, Sia, Titanium, in Nothing But the Beat 2.0, 2012
Le cocon de l’absurde tissé par l’Europe et le CNRS, le maillage n’a plus rien de mousqueton, il ne scintille pas, il enserre, sèvre de sens, je ne comprends pas où je pose mes pas, et quand je demande de l’aide, le piège se referme davantage.
Les décisions absurdes1: cette idée à la fin pour travailler avec la glaise du vécu. L’absurdité comme une facette de l’errance, des essais ratés de la création, mais nécessaire pour toutes les tentatives qui ont fonctionné.
Midodrine. Prendre de la hauteur, ça ne peut se faire sans énergie potentielle.
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 5. Hardangerfjorden, in Dreamweaver, 2023
Pennsylvania, avril 2024
Les décisions absurdes, Tome 1, de Christian Morel (Gallimard, 2014) : comment un collectif de personnes intelligentes en arrivent à prendre des décisions absurdes. ↩︎
Et c’est aussi : quand elle se retire pour la première fois qu’on appréhende le pouvoir et la nécessité de la solitude, que c’est en équilibre avec elle que se construit toute joie. One in a billion! son absence ou sa présence ? c’est elle la créatrice.
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 3. Hardangervidda I, in Dreamweaver, 2023
Au merveilleux Rock Bottom Coffee, Pennsylvanie, oct. 2023
La discipline avant que tout ne lâche et n’entre dans le cercle vicieux d’une dépression post-partum – la perte de sens lorsque le sommet que vous avez visé pendant tant d’années est atteint. On se croit si forte, invincible, puis votre cerveau vous rappelle que cela tient par chimie et rétro-actions, enlevez cette carotte qui vous faisait courir et maintenant, l’errance dans le potager : quel légume ?
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 2. Hallingskarvet II, in Dreamweaver, 2023
Ribsam & Sons’ Seed Catalog designs, Smithsonian Gardens, circa 1875
2026, j’entre dans l’année fatiguée, fatiguée, comme un corps lourd et un esprit embrumé, des trous dans le cerveau, des réunions manquées, des doutes et des irritations plein les cils jusqu’aux plantes des pieds
je fais une batterie d’analyses mais mon sang est parfait
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 1. Hallingskarvet I, in Dreamweaver, 2023
Jean (Hans) Arp French, Constellation with Five White and Two Black Forms: Variation 2, 1932. Au MoMa, NY, nov. 2023
Il faut être le plus possible dans la transparence, mais parfois la transparence ne fonctionne pas. Les gens s’inventent une histoire simple et fausse pour donner sens à une situation trop complexe qu’ils ne peuvent appréhender. Alors, il faut la remplacer par une autre histoire, pas complètement vraie non plus, mais dont tu contrôles le narratif.
Je réponds : ces gens sont intelligents, ce sont des scientifiques… Et puis immédiatement me reviennent les déconvenues, le tracé pour aller de A à B qui doit passer par X, Y, Z, et aussi par G, H, K, durer trois mois, six réunions, et bercé du sentiment d’importance et d’être acteur. Comme les gens se sont rabattus sur l’histoire simple et fausse, qui a été clamée – les clameurs ont clamé, les moutons et l’herbe se sont tus. Le collectif était endommagé.
Fabuler, c’est vivre et réciproquement, écrivait en substance Nancy Huston, dans L’Espèce fabulatrice. Mais soudain le processus prend une autre dimension, il devient un outil, avec un objectif analytique. Nous ne sommes plus dans un jeu d’écriture, ni de vie personnelle, nous sommes politique.
Je pensais à Thomas More, à Electre vs Egisthe, au Cardinal de Richelieu. À ce que cela coûte de diriger, i.e., de prendre la responsabilité d’avancer pour un collectif. L’absolu n’est pas forcément là où on l’a inscrit ; parfois #FaireCeQuIlFaut, c’est d’aller à contre-courant de ses petites valeurs, pour une valeur plus grande. Mais à partir de quand se perd-on et devient-on obscure à soi-même ?
Giambattista Piranesi, Le Brasier fumant, planche VI (sur 16) de la série Le Carceri d’Invenzione, Rome, édition de 1761 (révisée de 1745).
11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.
Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.
She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.
Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.
Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.
[…]
When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.
This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.
— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.
Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960
Forêts denses et troubles dansées aux multivers embusqués, saphirs et argent labyrinthes étriqués de branches cassées réparées enchantées
Arrivés à la clairière, la petite église, la vue cloche.
et j’ai dit : ça ne va pas ça ne va pas ça ne va pas
à l’objet-même de la cloche qui me dévisageait dans un regard filtré par une iridescence sonnante trébuchante
un instant le morpho a replié ses ailes sous l’enveloppe le beffroi effroi mon visage dans le sien
il carillonne : c’est une fluctuation
c’est une fluctuation le règne du monde l’hystérie chez les femmes les conflits d’intérêt les signaux faibles les petites mimines les mots posés les 49.3 les trains de vapeur sèche les corps crispés la malbouffe des songes c’est une fluctuation et tu es folle folle folle