L’aventure éditoriale [continued]

Passablement hérissée, toujours, par la couverture de mon livre – cette image de synthèse sur fond noir étoilé, du Science & Vie en à peine plus travaillé… est-ce vraiment ce cliché de l’espace que méritait mon texte ?

« Moi j’ai rien fait, c’est le graphiste, » claironne mon éditeur-sur-la-défensive… avant de me seriner que je n’avais qu’à pas accepter, et que c’est moi qui avais initialement proposé un splash coloré. (J’avais envoyé des tâches d’aquarelle sur papier canson.) Les divergences de sensibilité et d’interaction, c’est un peu comme quand on atteint le point Godwin : il n’y a plus d’argumentation possible.

L’éditrice américaine, pour la traduction anglaise de mon livre, a une approche différente : robe fluide, trench, jolie, menue et appétit d’oiseau, cherchant à dérouler mes fils par petites touches. À la brasserie, étrangement, elle me déverse sa crise de couple dans sa quarantaine, et nous échangeons sur l’écriture, les formats, la place qu’on peut prendre dans la société avec nos mots.

Plus tard, elle me propose d’écrire un des volets de sa nouvelle série, illustrée de gravures semi-vintages. « Parfois, c’est en travaillant sur un projet contraint qu’on trouve l’inspiration sur un autre plus libre. » Je lui réponds évasivement que je vais y réfléchir.

Je sais cependant que c’est surtout une question de courage et de discipline. Cette dernière année, je me suis vautrée dans du bruit stérile, sans corps, sans retour, c’est si facile et addictif de perdre de l’énergie et du temps dans de la bouillie. Plus compliqué de regarder en face les limites de ce qu’on veut créer, être, et les dépasser.

Son : Caravan Palace, Charles X, About You, in Chronologic, 2019

Les nouvelles billes de K., juin 2026

Floue et brownienne

Chaleur.

Je me perds et me retrouve à la fois – c’est comme me désagréger en particules et me dissoudre, et dans cette dissolution, me reconstituer ailleurs, entière, à un endroit par moi seule connu, où le son et la lumière se tamisent au monde, un observatoire par la fine fente de quelques neurones.

Je pensais à cette soirée à Mouton-Duvernet avec J., mon mousquetaire de thèse genevois et start-upper. Son visage n’a pas changé, son nez et sa bouche en traits de BD, intelligence et candeur mêlées. Je retrouve par grandes bouffées son énergie bouillonnante, sa sincérité, sa droiture. Il me répète sans cesse « Comment tu fais ? Comment tu as fait ? Tu connais le concept du perfect market fit ? Depuis la thèse, on dirait que tu le trouves toujours, que tu sais ce que tu veux, pourquoi, pour quoi tu le fais. » Je réponds que finalement je diffuse beaucoup, et je me trompe aussi, et je cherche le point où les choses tombent juste dans ce mouvement brownien.

Est-ce une force finalement, le flou qui élargit ma point-spread-function, ma non précision dans cette phase de recherche, pour me permettre de mieux scanner ? Et l’intuition des bons gradients, des bonnes directions, comment est-ce qu’on explique ça ? C’est C. qui pour la première fois me fait réaliser que le flou dans certaines conditions est un avantage. Il élabore : « Mais tu ne restes pas dans le flou : une fois que tu as convergé, tu formalises, construis et précises, ou bien tu vas chercher ceux qui vont le faire. »

Je dis à P. dans la cuisine : mon problème, c’est la mémoire. J’oublie tout, rien ne reste précis dans ma tête même après avoir déroulé les formalismes, seules restent les notions, dans du flou… Mais ce serait donc ça, justement, l’enveloppe avec sa grande PSF qui permet les connexions, les idées, les créations… ?

***

Vu Emmanuel Macron à une sauterie sur l’astronomie à l’Elysée. Il n’a parlé que de saucisson, mais ça marchait. En rentrant, j’ai dit à mon coach : je veux apprendre à faire ça ! Il a approuvé : « C’est un beau projet, de prendre la posture d’un leader, de role model, être un personnage inspirant. » Je pensais, un peu crispée, charming energetic leader – je ne veux pas qu’on puisse jamais me reprocher d’être creuse, d’être une mauvaise scientifique. [Mais alors simplement, il faut m’asseoir et faire de la science, ce n’est pas le coaching qui va y faire quelque chose.]

***

Irritée par O., dans son gauchisme pratiquant et ses principes – que je respecte bien sûr, sauf quand ça lui fait prendre un ton échauffé et il lui échappe un mot, un seul mot sur un ton paternaliste, qui me reste en travers pendant quelques jours.

Il répète, et je conçois le raisonnement et sa réalité complexe, qu’en nous lançant dans du mécénat, nous validons le système actuel qui siphonne l’argent public de la recherche. Il est pragmatique, et tant que ce n’est pas lui qui se mouille, et que les donateurs ne sont pas des extrémistes, il est ok avec cette ligne d’action. Mais c’est une posture finalement un peu lâche, me dis-je. Je pourrais aussi ne rien faire, et nous pourrions construire la moitié de notre instrument et ne rien détecter. Mais j’ai envie, moi, de détecter mes neutrinos et pas juste faire du prototypage. Alors si des sacs à main de luxe peuvent nous aider à le faire…

Est-ce que ça fait de moi une opportuniste aux dents qui rayent le parquet, etc. etc. ? C’est ce miroir-là que O. brandit dans notre échange – l’irritation, ça dit tout sur le bazar en soi ; sur les autres, ça n’est qu’insipides devinettes sans levier.

***

Rigoletto est incontestablement meilleur que La Traviata.

Son : Giuseppe Verdi, Rigoletto, Act III: Quartet. Bella figlia dell’amore, interprété par Ileana Cotrubas, Elena Obraztsova, Plácido Domingo, Piero Cappuccilli, Wiener Philharmoniker, Carlo Maria Giulini.

Point Spread Function de l’instrument Fermi-LAT. Source : Gamma-py.

Dunhuang

Je passe la main ; du désert et du moment, je ne vois rien, je vis dans un autre fuseau, les yeux tamponnés d’eau tiède avec les serviettes de l’hôtel au milieu de la nuit, L. me demande au matin avec son tact polonais ‘Why do you look like shit?’. Pendant la session de talks de l’après-midi, je plie quand même des antennes en origami, dont O. et moi couronnons les nouveaux porte-paroles de la collaboration G.. Je prépare et tends à nos successeurs deux enveloppes scellées, à ouvrir : If something great happens, If something bad happens. Je passe la main, O. et moi passons la main, c’est un moment sans prétention mais que tous semblent saisir avec justesse. Moi je passe un peu à côté, je crois que ce n’est pas grave.

Son : Yo-Yo Ma, Wu Tong, Silkroad Ensemble, Blue Little Flower (Chinese Traditional), in Silk Road Journeys: When Strangers Meet…, 2002

Dunhuang et sandales rafistolées, mai 2026

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026

Shahrah

pendant que s’écrasent les missiles et les drones,
je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60

un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même,
qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not

C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.

Son : Mohammad-Reza Shajarian, Saz Va Avaze Dashtestani -Live.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, illustrations de Thierry Vernet, Ed. La Découverte, 1963

ERC Synergy : le roman fleuve [bureaucracy]

Dans une petite salle de ma Maison d’édition, je suis en visio avec le bureau ERC de Bruxelles :

D., Project Officer, ouvre la réunion : « Les écarts avec la proposal sont tellement importants que nous sommes en train de reconsidérer l’attribution des 14 millions d’euros. »

I. explique que le CNEA est un organisme public. A. explique comment fonctionne la fondation argentine qui gère les projets internationaux. A. donne des réponses précises et chiffrées aux questions d’import-export, de taxes, de propriété. I. explique la place de l’Argentine dans le projet. J’explique : « C’est comme si on construisait un premier télescope à Paris, un autre différent en Pennsylvanie, et comme on ne peut observer qu’en Argentine, nous les envoyons là bas, où ils sont déployés et opérés. »

D. répond : « Si demain vous construisiez un télescope en Russie et que Putin disait je veux garder cet instrument pour moi, on ne pourra plus rien faire. Alors en Argentine, comment fait-on ? »

À la Résidence de France de Londres, je déclame avec mon air le plus inspiré :

Parce que nous regardons le ciel ensemble, et que c’est un endroit neutre, je suis convaincue que cette science est le dernier rempart de la diplomatie.

Nous passons des heures à rédiger des réponses carrées et bureaucratiques aux Project officers de l’ERC, je demande de l’aide au CNRS, à mon Institut

JFD me coupe « E., tu me vas me laisser parler » après avoir lancé à O. « Je vais me permettre de te tutyoyer. » et nous ordonne de soigner notre communication avec l’ERC. On nous interroge : « Avez-vous pensé à qui va payer les frais du démantellement de votre instrument ? Pourquoi est-ce que le CNRS doit soutenir ce projet, déjà ? On est dans de nombreuses autres expériences de neutrinos. »

En fouillant ma boîte mail du CNRS à la recherche du lien pour refuser de m’affilier à la MGEN, je découvre une lettre du Président du CNRS :

« Chère collègue, bravo et merci ! […] pour votre ERC, soyez assurée du soutien absolu du CNRS et de votre Institut en particulier. »

Son : David Guetta, Sia, Titanium, in Nothing But the Beat 2.0, 2012

Maurits Cornelis Escher, Relativity, 1953

midodrine v.

Le cocon de l’absurde tissé par l’Europe et le CNRS, le maillage n’a plus rien de mousqueton, il ne scintille pas, il enserre, sèvre de sens, je ne comprends pas où je pose mes pas, et quand je demande de l’aide, le piège se referme davantage.

Les décisions absurdes1: cette idée à la fin pour travailler avec la glaise du vécu. L’absurdité comme une facette de l’errance, des essais ratés de la création, mais nécessaire pour toutes les tentatives qui ont fonctionné.

Midodrine. Prendre de la hauteur, ça ne peut se faire sans énergie potentielle.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 5. Hardangerfjorden, in Dreamweaver, 2023

Pennsylvania, avril 2024
  1. Les décisions absurdes, Tome 1, de Christian Morel (Gallimard, 2014) : comment un collectif de personnes intelligentes en arrivent à prendre des décisions absurdes. ↩︎

midodrine iv.

Parfois, faut s’écouter, disent V et O.
Tu as découvert que tu avais un corps ? dit mon coach.
Huit cinq, midodrine, dit le docteur.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 4. Hardangervidda II, in Dreamweaver, 2023

Zao Wou-Ki, Décembre 89 – février 90 – Quadriptyque, 1989-1990, Oil on canvas, 162 x 400 cm, Private Collection

midodrine iii.

Et c’est aussi : quand elle se retire pour la première fois qu’on appréhende le pouvoir et la nécessité de la solitude, que c’est en équilibre avec elle que se construit toute joie. One in a billion! son absence ou sa présence ? c’est elle la créatrice.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 3. Hardangervidda I, in Dreamweaver, 2023

Au merveilleux Rock Bottom Coffee, Pennsylvanie, oct. 2023