Passablement hérissée, toujours, par la couverture de mon livre – cette image de synthèse sur fond noir étoilé, du Science & Vie en à peine plus travaillé… est-ce vraiment ce cliché de l’espace que méritait mon texte ?
« Moi j’ai rien fait, c’est le graphiste, » claironne mon éditeur-sur-la-défensive… avant de me seriner que je n’avais qu’à pas accepter, et que c’est moi qui avais initialement proposé un splash coloré. (J’avais envoyé des tâches d’aquarelle sur papier canson.) Les divergences de sensibilité et d’interaction, c’est un peu comme quand on atteint le point Godwin : il n’y a plus d’argumentation possible.
L’éditrice américaine, pour la traduction anglaise de mon livre, a une approche différente : robe fluide, trench, jolie, menue et appétit d’oiseau, cherchant à dérouler mes fils par petites touches. À la brasserie, étrangement, elle me déverse sa crise de couple dans sa quarantaine, et nous échangeons sur l’écriture, les formats, la place qu’on peut prendre dans la société avec nos mots.
Plus tard, elle me propose d’écrire un des volets de sa nouvelle série, illustrée de gravures semi-vintages. « Parfois, c’est en travaillant sur un projet contraint qu’on trouve l’inspiration sur un autre plus libre. » Je lui réponds évasivement que je vais y réfléchir.
Je sais cependant que c’est surtout une question de courage et de discipline. Cette dernière année, je me suis vautrée dans du bruit stérile, sans corps, sans retour, c’est si facile et addictif de perdre de l’énergie et du temps dans de la bouillie. Plus compliqué de regarder en face les limites de ce qu’on veut créer, être, et les dépasser.
Son : Caravan Palace, Charles X, About You, in Chronologic, 2019
Je me perds et me retrouve à la fois – c’est comme me désagréger en particules et me dissoudre, et dans cette dissolution, me reconstituer ailleurs, entière, à un endroit par moi seule connu, où le son et la lumière se tamisent au monde, un observatoire par la fine fente de quelques neurones.
Je pensais à cette soirée à Mouton-Duvernet avec J., mon mousquetaire de thèse genevois et start-upper. Son visage n’a pas changé, son nez et sa bouche en traits de BD, intelligence et candeur mêlées. Je retrouve par grandes bouffées son énergie bouillonnante, sa sincérité, sa droiture. Il me répète sans cesse « Comment tu fais ? Comment tu as fait ? Tu connais le concept du perfect market fit ? Depuis la thèse, on dirait que tu le trouves toujours, que tu sais ce que tu veux, pourquoi, pour quoi tu le fais. » Je réponds que finalement je diffuse beaucoup, et je me trompe aussi, et je cherche le point où les choses tombent juste dans ce mouvement brownien.
Est-ce une force finalement, le flou qui élargit ma point-spread-function, ma non précision dans cette phase de recherche, pour me permettre de mieux scanner ? Et l’intuition des bons gradients, des bonnes directions, comment est-ce qu’on explique ça ? C’est C. qui pour la première fois me fait réaliser que le flou dans certaines conditions est un avantage. Il élabore : « Mais tu ne restes pas dans le flou : une fois que tu as convergé, tu formalises, construis et précises, ou bien tu vas chercher ceux qui vont le faire. »
Je dis à P. dans la cuisine : mon problème, c’est la mémoire. J’oublie tout, rien ne reste précis dans ma tête même après avoir déroulé les formalismes, seules restent les notions, dans du flou… Mais ce serait donc ça, justement, l’enveloppe avec sa grande PSF qui permet les connexions, les idées, les créations… ?
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Vu Emmanuel Macron à une sauterie sur l’astronomie à l’Elysée. Il n’a parlé que de saucisson, mais ça marchait. En rentrant, j’ai dit à mon coach : je veux apprendre à faire ça ! Il a approuvé : « C’est un beau projet, de prendre la posture d’un leader, de role model, être un personnage inspirant. » Je pensais, un peu crispée, charming energetic leader – je ne veux pas qu’on puisse jamais me reprocher d’être creuse, d’être une mauvaise scientifique. [Mais alors simplement, il faut m’asseoir et faire de la science, ce n’est pas le coaching qui va y faire quelque chose.]
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Irritée par O., dans son gauchisme pratiquant et ses principes – que je respecte bien sûr, sauf quand ça lui fait prendre un ton échauffé et il lui échappe un mot, un seul mot sur un ton paternaliste, qui me reste en travers pendant quelques jours.
Il répète, et je conçois le raisonnement et sa réalité complexe, qu’en nous lançant dans du mécénat, nous validons le système actuel qui siphonne l’argent public de la recherche. Il est pragmatique, et tant que ce n’est pas lui qui se mouille, et que les donateurs ne sont pas des extrémistes, il est ok avec cette ligne d’action. Mais c’est une posture finalement un peu lâche, me dis-je. Je pourrais aussi ne rien faire, et nous pourrions construire la moitié de notre instrument et ne rien détecter. Mais j’ai envie, moi, de détecter mes neutrinos et pas juste faire du prototypage. Alors si des sacs à main de luxe peuvent nous aider à le faire…
Est-ce que ça fait de moi une opportuniste aux dents qui rayent le parquet, etc. etc. ? C’est ce miroir-là que O. brandit dans notre échange – l’irritation, ça dit tout sur le bazar en soi ; sur les autres, ça n’est qu’insipides devinettes sans levier.
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Rigoletto est incontestablement meilleur que La Traviata.
Son : Giuseppe Verdi, Rigoletto, Act III: Quartet. Bella figlia dell’amore, interprété par Ileana Cotrubas, Elena Obraztsova, Plácido Domingo, Piero Cappuccilli, Wiener Philharmoniker, Carlo Maria Giulini.
Point Spread Function de l’instrument Fermi-LAT. Source : Gamma-py.
Dans une petite salle de ma Maison d’édition, je suis en visio avec le bureau ERC de Bruxelles :
D., Project Officer, ouvre la réunion : « Les écarts avec la proposal sont tellement importants que nous sommes en train de reconsidérer l’attribution des 14 millions d’euros. »
I. explique que le CNEA est un organisme public. A. explique comment fonctionne la fondation argentine qui gère les projets internationaux. A. donne des réponses précises et chiffrées aux questions d’import-export, de taxes, de propriété. I. explique la place de l’Argentine dans le projet. J’explique : « C’est comme si on construisait un premier télescope à Paris, un autre différent en Pennsylvanie, et comme on ne peut observer qu’en Argentine, nous les envoyons là bas, où ils sont déployés et opérés. »
D. répond : « Si demain vous construisiez un télescope en Russie et que Putin disait je veux garder cet instrument pour moi, on ne pourra plus rien faire. Alors en Argentine, comment fait-on ? »
À la Résidence de France de Londres, je déclame avec mon air le plus inspiré :
Parce que nous regardons le ciel ensemble, et que c’est un endroit neutre, je suis convaincue que cette science est le dernier rempart de la diplomatie.
Nous passons des heures à rédiger des réponses carrées et bureaucratiques aux Project officers de l’ERC, je demande de l’aide au CNRS, à mon Institut
JFD me coupe « E., tu me vas me laisser parler » après avoir lancé à O. « Je vais me permettre de te tutyoyer. » et nous ordonne de soigner notre communication avec l’ERC. On nous interroge : « Avez-vous pensé à qui va payer les frais du démantellement de votre instrument ? Pourquoi est-ce que le CNRS doit soutenir ce projet, déjà ? On est dans de nombreuses autres expériences de neutrinos. »
En fouillant ma boîte mail du CNRS à la recherche du lien pour refuser de m’affilier à la MGEN, je découvre une lettre du Président du CNRS :
« Chère collègue, bravo et merci ! […] pour votre ERC, soyez assurée du soutien absolu du CNRS et de votre Institut en particulier. »
Son : David Guetta, Sia, Titanium, in Nothing But the Beat 2.0, 2012
Le cocon de l’absurde tissé par l’Europe et le CNRS, le maillage n’a plus rien de mousqueton, il ne scintille pas, il enserre, sèvre de sens, je ne comprends pas où je pose mes pas, et quand je demande de l’aide, le piège se referme davantage.
Les décisions absurdes1: cette idée à la fin pour travailler avec la glaise du vécu. L’absurdité comme une facette de l’errance, des essais ratés de la création, mais nécessaire pour toutes les tentatives qui ont fonctionné.
Midodrine. Prendre de la hauteur, ça ne peut se faire sans énergie potentielle.
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 5. Hardangerfjorden, in Dreamweaver, 2023
Pennsylvania, avril 2024
Les décisions absurdes, Tome 1, de Christian Morel (Gallimard, 2014) : comment un collectif de personnes intelligentes en arrivent à prendre des décisions absurdes. ↩︎
Enchaînement fortuit (?) de recueils de nouvelles occident / orient, écrites par un homme / une femme.
Les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, des contes plutôt : une série d’exercices où la narratrice s’efface pour rapporter les légendes traditionnelles qu’elle s’est approprié. L’assimilation atteint un niveau tel qu’on accepte l’« usurpation », y compris celle de Hikaru Genji, héros de la romancière du 11ème siècle japonaise, Murasaki Shikibu.
Je suis toujours perturbée par les français qui expliquent l’Orient, avec un émerveillement proche de la niaiserie, avec une compréhension nulle de la complexité vécue, dégoulinant devant l’exotisme, et sans avoir de clé pour décrypter le fond, ils ne l’auront jamais. Depuis petite, les camarades, profs, connaissances, me tartinent des louanges de leur « Japon », m’en parlent avec complicité parce qu’ils y ont été dix jours. Ils s’en sont projeté un océan de cosplay et/ou de sérénité zen – alors que tout en moi en a longtemps rejeté le pourtour. Qu’ils se permettent de conter ces orients comme s’ils étaient leurs, cette usurpation, cette absence d’humilité, m’a beaucoup questionnée.
Or Marguerite Yourcenar ne me hérisse pas. Ça glisse, c’est naturel, ça me paraît approprié et assez juste – probablement parce qu’elle s’absente du texte, qu’elle s’est mise entièrement au service du conte. L’« Orient », c’est ici un vaste package, qu’elle démarre dès la frontière italienne franchie. Les Balkans sont probablement ses récits les plus puissants. Les personnages créés ou filés à partir de la tradition, empruntés au peuple, aux villages, sont découpés à la hache dans un langage précis, dans ce phrasé de marbre qui la caractérise.
Skender Kraja, Sculpture de Rozafa emmurée, de la légende qui a inspiré Le lait de la mort, Musée du château de Rozafa, Albanie.
Irritée, viscéralement quand on me présente des règles creuses aux cailloux dans les chaussures et sable dans les rouages
alors : je décide de transmuter cette irritation en leçon de négociation mon coach dit Ne pars pas tant que tu n’as rien obtenu.
ce soir-là, je lis une histoire de cheval dans le Journal Officiel ; j’énonce, in disbelief, que je la troquerais volontiers contre la redescente de mes crédits ERC. pour pouvoir réaliser ce qui me semble juste
Son : poésie nonchalante pour accompagner et lisser ces irritations administratives, Robert Schumann, Fantasiestücke, Op. 12: 1. Des Abends, interprété par Arthur Rubinstein, 1999
Carreaux-de-pavement-DS-4088 – N° Inventaire : DS 4088, Musée de Cluny, Paris, Période : 4e quart du 13e siècle
Je repense à ces séries d’étés révolus, aux cœurs et aux amour-propres brisés. Le départ et le retour des bois pennsylvaniens, l’étrange quiétude qui m’habitait alors sous le chaos, la force en sous-jacence.
Été 2025, et assez. Assez des ballottages hypocrites dans des sphères médiocres et sans science, assez des échiquiers à couteaux tirés aux règles inventées sur le tas, assez des méandres tortueux de l’esprit, des langages compliqués, des constructions bancales, assez des fous, des fake news, assez de courbettes aux déjeuners mondains insipides et sans corps, assez !
C’est le moment ou jamais d’être là, dans l’instant, sans me tromper, les yeux grands ouverts, les pieds l’un devant l’autre, funambuler sans trébucher
(et écrire, écrire bien sûr, pour permettre la respiration et la ponctuation)
trois mois, jusqu’au couloir de l’automne – et nous verrons ensuite : serai-je vivante ? où en sera la collaboration G. ? où en seront les États-Unis ? le monde ? et il sera alors temps de prendre les décisions suivantes. et de me coucher.
Son : Kerry Muzzey, Andrew Skeet, The Chamber Orchestra Of London, The Architect, 2014
Et un peu de Nietzche dans la foulée pour s’obscurcir le cerveau :
Quand Zarathoustra parvint à la ville voisine (…) il y trouva une grande foule assemblée sur la place. Car un danseur de corde était annoncé. Et Zarathoustra s’adressa au peuple en ces termes : « Je vous enseigne le Surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ? (…) L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain – une corde au-dessus d’un abyme… »
— Friedrich Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883
Je pianote à la hâte à un ami cher : je suis à cet endroit où il ne faut pas regarder trop loin devant, au risque de tomber ; l’épuisement a creusé les sols et affiné le fil. Je me tâte à aller au concert le soir, mais rater Dieu (Esa-Pekka Salonen) et Benjamin Millepied à la Philharmonie, sous prétexte qu’on est crevé d’avoir fait des camemberts et de l’ANR toute la nuit, c’est ne pas avoir compris grand chose à la vie.
Le concert commence – A. à ma gauche, K. à ma droite — alors que je viens de mettre mon téléphone en mode avion, juste après avoir modifié en urgence, une énième fois, ma candidature ANR.
Et la meilleure chose qui pouvait m’arriver arrive : je me prends une grosse latte de manteau de vieille peau.
Elle est vieille, acariâtre, cheveux filasses, jupe tailleur écossaise rouge pétant. Elle n’est pas contente parce que je ne suis pas assise complètement au fond de mon siège, et pour me le signifier, elle dégaine son manteau et me frappe avec.
Pendant ce temps, Dieu dirige un octuor à vents (Stravinski). La quiétude et la lucidité se déposent en mon sein, un effet presque visuel. Le dernier mouvement de Bartók me roule dans un bruissement ému, et toujours cette quiétude. À l’entracte, je prends les enfants par la main et vais tranquillement signaler l’incident à l’ouvreur. Il m’écoute, prend note, me propose d’aller voir son responsable. Je comptais m’arrêter là, mais le traumatisme que dégagent mes enfants m’incite à faire un peu plus. Histoire de leur montrer qu’on ne laisse pas passer ce genre d’agression, et qu’il est possible d’agir sans monter la voix, sans agresser en retour, et qu’on est soutenu, je vais voir la responsable – qui, au-delà de la condamnation de l’acariâtre, me propose de changer de siège.
On nous conduit dans le parterre et A. étouffe un « Waaa ! » Nous voici installés à côté de Benjamin Millepied, qui absorbe, impassible, sa chorégraphie. (Son absorption devient alors pour moi le premier spectacle.) Dieu non plus n’a jamais été aussi proche, avec son costard fendu dans le dos et sa main droite gantée de rouge, en costume pour diriger Boulez et son Rituel.
Il manquait un fauteuil, alors j’ai pris K. sur mes genoux. Les drames, les vies et morts sont dansés en haillons sur scène – et moi je respire l’odeur de viennoiserie qui se dégage de K., j’ai sur les cuisses sa rondeur et sept ans de joie pesante. Je suis mammifère, du bout du menton posé sur sa tête chaude, aux doigts qui maintiennent la chaleur de son ventre.
Et voilà comment une latte de manteau de vieille peau m’a rapprochée de Dieu et du règne animal.
« Tu te rappelles la fois où on s’est parlé après le Conseil du laboratoire, quand j’ai présenté mon projet de direction et que la première question qu’on m’a posée était : ‘Comment tu vas gérer ton stress ?’ — Je me souviens très très bien. — T’es jeune, t’es vraiment quelqu’un de bien, que j’apprécie, empathique, t’as une gamine, tout ça… et tu voyais pas, comme l’ensemble du labo d’ailleurs, le problème de ce qui s’était passé. J’ai dû t’expliquer en pleurant pendant 30 minutes (et encore, 30 minutes, c’est rien). Y’a vraiment du boulot dans la société… »
Et ce sont parfois les hommes qui résument avec les mots lucides et justes cette désolation, qu’on sait alors profondément partagée :
« J’avoue. Je suis pas fier. Je t’avais dit après coup que j’avais compris des choses. Et je m’étais dit que juste ça, c’était triste. »
China Marsot-Wood, Bibelots #4, 2017, Collage 8.25” x 6.5”