Paroles

Ça change tant
avec moi sur toutes les échelles
les courants d’années et de mois
de semaines de jours
et d’heures et de minute.

J’ai une épine dans le pied. L’épaule en vrac. J’essaie de vivre les questions. Je laisse pousser mes cheveux.

Pour m’occuper, me challenger et donner du sens, j’apprends et travaille la prise de parole. Je tente d’appliquer les techniques de mon coach, et je vois à quel point je ne suis pas naturelle, à quel point je suis mauvaise, dans cet entre deux où je cherche à devenir meilleure. C’est difficile d’apprendre à cet âge et statut, de regarder en face ses incompétences, de répéter, de se planter.

On parle fond de teint avec ma mère, je lui envoie une de mes dernières vidéos Youtube où on m’avait maquillée en studio. Au moment de copier le lien, je zyeute par mégarde les premiers commentaires qui clament (halleluia) que je suis éloquente. Ce mode d’expression anonyme est dangereux, bruité – je ne m’y arrête pas. Mais c’est rassurant, ce positif, me dis-je, pour avancer dans mon challenge boueux.

Heureusement, le lendemain, mon éditeur dégonfle mes chevilles en révélant : « Oui j’ai vu les commentaires, il y a toujours des grincheux… » Je me bouche les oreilles mais c’est trop tard, je suis prête à décommander toutes mes prises de parole futures.

Pendant qu’il m’envoie son flot d’auto-justifications mâtinées de déni et de paternalisme, je me demande ce que ça touche, chez la femme scientifique, lorsqu’elle doit communiquer. Nous prenons si rarement la parole dans les médias, nous nous sentons illégitimes car nous n’avons pas été formées pour bien parler, illégitimes car nous ne sommes pas tout à fait spécialistes des sujets traités, nous avons peur que nos pairs nous déconsidèrent dès lors que nous passons du côté de la vulgarisation, cette considération si difficilement acquise et si fragile. Aller ainsi dans la lumière, c’est s’exposer à la jalousie des pairs, au sexisme de la société, c’est devenir une égérie malgré soi, un outil médiatique, c’est incarner avec le danger de se perdre, occuper le terrain de la science fondamentale sur une ligne de crête délicate tracée par des journalistes prêts à parler canicule dans une émission sur l’éclipse solaire.

Est-ce que mes collègues hommes se posent ces questions lorsqu’on leur propose de monter sur scène ? Je les envie d’être plus simples et droits dans leur tête, et en même temps il me semble que nous sommes aussi plus justes.

Femme, je vibre – nous vibrons – à toutes les échelles. Oui, c’est épuisant. Mais des vibrations, des doutes et des hésitations naissent les justesses et les beautés. Alors il faut continuer à prendre la parole pour épeler cela.

Son : Zoë Keating, Optimist, in Into The Trees, 2010

Mathilde-labrouche-focus-bleu
Mathilde Labrouche, Miroirs Anciens Moyens N°1, 2024, RART Gallery, Évian

La traduction [4]

Le partage raté avec mon éditeur-malgré-ses-yeux-bleus me rappelle que la joie de l’écriture, ces joies fines de l’écriture, sont trop fragiles, trop secrètes, intimes, et merveilleuses, pour tenter de les partager à qui ne sait résonner sur les veinules de la création – à qui ne crée pas viscéralement.

Je pinge L. mon journaliste-poète préféré – qui me répond : je sors de mon train, dînons à 21h30 !

À Château d’eau, quel bazar, j’ai l’impression d’émerger du métro dans une métropole africaine. Mais la brasserie est tamisée, nous mangeons de belles assiettes bobos en parlant poésie, traduction, burn out, Moyen-Orient et diplomatie, en parlant du sens que nous avons pu donner à ce que nous sommes au moment où nos livres sont publiés, qui combinent littérature et notre cœur de métier (science ou journalisme).

Il m’offre L’urgence et la patience, notre incontournable premier sujet de discussion. Quelques lignes au-dessus de « Peu mais beau […] », j’écrivais en effet lyriquement sur l’essence de notre science : « la patience dans l’impatience ».

Il lui paraît – et on sent la technique d’écriture journalistique – que dans les longs textes, il faut arriver à être assez idiomatique sur de grandes parcelles pour que les phrases s’effacent au profit du message. Que c’est cela qui rend la traduction difficile. Que paradoxalement, la poésie qui condense les écarts permet plus de liberté de langue. Il me semble que dans les deux cas, une maîtrise forte est indispensable. Cependant, je mesure ma chance de pouvoir me fier à mon traducteur pour ces idiomes-là, et ainsi me concentrer sur les îlots de poésie et de petites formules, là où justement la langue peut se permettre de virevolter au-delà du convenu.

Son livre sort à la rentrée, il se nourrit pour le suivant – il est serein, dit-il. Il a atteint un endroit de sa vie personnelle et professionnelle où il a une stature, peut-être d’un point de vue structurel comme moi en 2024, lorsque tout se mettait en place. Les hommes ont une posture intéressante dans ces nœuds-là, ils prennent cette assise avec évidence et reçoivent d’ailleurs de la société une reconnaissance sans contrepartie grinçante.1

De mon côté en cet instant, je ne suis pas sereine. Fébrile, plutôt. Autour de cette traduction, je sens qu’à la fois ça vibre et me nourrit profondément, en même temps je ne souhaite pas me tromper, rater cette chance de rendre mon texte juste – pour une édition qui pourra être lue plus largement.

Il m’écrit plus tard, alors que lui fait ses valises pour partir sur le terrain à Jérusalem, et moi dans mon interminable bus de nuit : « Ça te rend émouvante. »

Strike, Life, a happy hour, and let me live
But in that grace!
I shall have gathered all the world can give,
Unending Time and Space!

— Chillingham III, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

  1. Alors que je me préparais à prendre mon poste de direction, la tendance générale était de me demander comment j’allais gérer mon stress, si ça allait aller, et comment j’en étais arrivée là. ↩︎

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: III. Third Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Utopiae insulae figura de Thomas More | © Wormsley Library

La traduction [1]

Inquiète de ne pas avoir de nouvelles du traducteur de la version anglaise de mon livre, je m’enquiers… il me répond qu’il a eu une opération des yeux, des poignets… mais qu’il y travaille. Pour la japoniaise en moi qui m’attache aux signes, ça me semble être de mauvaise augure.

Je n’étais pas ravie de la première version, des premières pages envoyées. L’anglais me semblait technique, sophistiqué, pas fluide, calqué au français avec la poétique perdue au profit d’une grammaire non naturelle. Alors que justement l’anglais permet cette simplicité, la poésie du son, une rythmique chantée.

Cet écart me plonge dans des réflexions étriquées sur la traduction : l’émotion de savoir qu’un être humain est en train de décortiquer chaque mot, chaque phrase que j’ai alignée –et qui semble avoir compris mon message et mon intention, mon élan, si ce n’est l’importance du phrasé. Et en même temps le besoin de faire le deuil d’une traduction juste, car chaque langue véhicule un ressenti différent.

Quand mon éditeur (-aux-yeux-bleus) me dit qu’il ne faut pas hésiter à expliquer ce qui ne va pas, à proposer de modifier, de travailler les phrases, je pleure de soulagement.1 2

Par visio, j’explique donc à mon éditrice et mon traducteur américains, que je suis prête au deuil, alors donnez-moi du Brautigan et prenez la liberté de jouer avec l’anglais. Il accueillent mes remarques avec effusion américaine –cette grande validation qui permet de s’exprimer sincèrement par la suite–, donnant tous les signes qu’ils ont compris la théorie… mais on ne sait jamais. C’était en mars dernier.

Ce matin au réveil, après de longs mois d’attente, je découvre un mail de mon traducteur contenant un chapitre.

  1. Étant cérébralement trop handicapée pour lire des textes légaux, je n’ai toujours pas bien compris que j’ai un droit de parole sur une œuvre dont la propriété intellectuelle est mienne. ↩︎
  2. D’autre part, lorsqu’il s’agit du monde de l’édition, je me vêtis comme la femme-standard, d’une triple couche de « Sois douce et ne fais pas de bruit ». C’est l’autre qui doit être content, tiens. ↩︎

Son : Oliver Davis, Sonar, for Violin, Piano and Strings, interprété par Kerenza Peacock, Huw Watkins, Paul Bateman, Royal Philharmonic Orchestra, in Liberty, 2018

Le Harley Trilingual Psalter, en grec, latin et arabe, produit pour Roger II de Sicile (1095–1154) (British Library, London).

« Il faut que tu sois plus douce »

Et cette phrase qui tombe comme le couperet, la transition d’un univers. Rien plus jamais ne sera pareil – nous nous endormions, nous nous réveillons. C’est le baiser du prince à la Belle au Bois Dormant, le moment où nous sourions, disons poliment merci, et partons à l’assaut du monde avec une bande de nains. Le merveilleux glas qui sonne que de près ou de loin, vous ne valez pas grand chose, ni notre énergie, ni surtout notre respect. Qu’il faut avancer sans vous, les coudes serrés entre ceux, rares, identifié(e)s, qui savent l’infiltration perverse du sucre et du microplastique. Le monde court à sa perte ; notre place, nous la tenons, et nous avons tant à faire – que vous ne saurez jamais faire dans votre lâcheté procrastinante et désorganisée. Mais de grâce, arrêtez de faire du bruit et si vous ne savez pas dire merci, laissez-nous œuvrer en paix. À la réunion des directeurs de laboratoires, encore : C., notre cheffe, tient la barque avec intelligence et humour, pour se prendre à la fin un paternaliste « C. on est tous avec toi, il ne faut pas que ça t’empêche de dormir, prends soin de toi. » Intéressant, je vois que là où ça tisse le plus juste et le plus fort, c’est toujours entre les poignes de femmes dirigeantes. Douce, Messieurs, nous le serons lorsque ça sera opportun. Il est temps que vous travailliez tous seuls sur vos insécurités, que vous rangiez votre bureau, compreniez vos limites. Vos petitesses ne nous intéressent pas ; nous sommes attendues pour des choses plus grandes que vous.

Son : Katy Perry, Roar, in Prism 2013.

Publicité pour corsets Berlei, 1942

Madrid nunca duerme

Madrid. De grandes avenues écrasées de chaleur. La nuit pleine de bruits et bruissements, et je mange une tortilla, des boulettes et un flan dans un troquet obscur. Le tenancier, la cinquantaine bien conservée, chauve, maillot de foot bleu azur, est aux petits soins avec moi. Il me sert copieusement de sa nourriture maison, alors qu’il est en train de ranger sa boutique – à minuit – (pendant que ma sœur m’appelle en détresse depuis Annecy).

Plus tôt, sur la grande scène de l’amphithéâtre de Institut français plein à craquer, entre l’astronaute de réserve espagnole aux longs cheveux rouges et l’entrepreneuse dite « Elon Musk française », qui construit la capsule spatiale habitable européenne, je me suis demandé si j’étais dans le désaveu de ma propre fonction. Les gens sont venus ce soir pour s’enthousiasmer sur les vols dans l’espace, alors que scientifiquement, il y a tant à découvrir et observer les pieds sur Terre, sans conquête, sans être une cow-girl. Nous n’avons pas les mêmes aspirations, les mêmes rêves, l’espace, pour nous, n’a fondamentalement pas le même sens. Je respecte ces différences-là, mais je suis gênée de l’amalgame.

Il m’apparaît pourtant que le terrain, il faut l’occuper : l’importance de la science fondamentale, l’émerveillement des théories validées par l’observation, la joie de construire ensemble dans la diversité, le ciel comme dernier rempart de la diplomatie… Je dis tout ça comme à l’accoutumée, en français, traduite instantanément dans les casques en espagnol – et il y a une drôle de poésie chantée à ce balancier de langues. Au moment des dédicaces, surprise, les madrilènes font aussi la queue pour acheter mon livre en français et me susurrent de si jolies choses – pendant que la star astronaute signe le sien à ses fans.

Dans les rues étouffantes de cette ville qui m’échappe et pétille dans ses recoins, je pense Movida madrileña, au regard noir couteau de Penelope Cruz, les couleurs saturées d’Almodovar, la voix sucrée de Mecano dans Mujer contra Mujer. Aux deux femmes avec qui j’ai partagé la scène, toutes deux étrangement androgynes mais pas dans le même genre : l’astronaute est glamour, l’entrepreneuse fonceuse. Je me dis que nous sommes devenues des incarnations – même moi à ma toute modeste envergure – c’est un peu merveilleux et un peu effrayant, de tenir cette magie-là entre les doigts, la possibilité d’émouvoir, d’émerveiller, d’inspirer, de donner envie et l’espoir.

Son [non, pas Mecano, mais de la vraie couleur s’il vous plaît, avec du flamenco rumba !] : Paco de Lucía, Entre Dos Aguas, 1981

La flor de mi secreto, 1995, dir. Pedro Almodovar

Floue et brownienne

Chaleur.

Je me perds et me retrouve à la fois – c’est comme me désagréger en particules et me dissoudre, et dans cette dissolution, me reconstituer ailleurs, entière, à un endroit par moi seule connu, où le son et la lumière se tamisent au monde, un observatoire par la fine fente de quelques neurones.

Je pensais à cette soirée à Mouton-Duvernet avec J., mon mousquetaire de thèse genevois et start-upper. Son visage n’a pas changé, son nez et sa bouche en traits de BD, intelligence et candeur mêlées. Je retrouve par grandes bouffées son énergie bouillonnante, sa sincérité, sa droiture. Il me répète sans cesse « Comment tu fais ? Comment tu as fait ? Tu connais le concept du perfect market fit ? Depuis la thèse, on dirait que tu le trouves toujours, que tu sais ce que tu veux, pourquoi, pour quoi tu le fais. » Je réponds que finalement je diffuse beaucoup, et je me trompe aussi, et je cherche le point où les choses tombent juste dans ce mouvement brownien.

Est-ce une force finalement, le flou qui élargit ma point-spread-function, ma non précision dans cette phase de recherche, pour me permettre de mieux scanner ? Et l’intuition des bons gradients, des bonnes directions, comment est-ce qu’on explique ça ? C’est C. qui pour la première fois me fait réaliser que le flou dans certaines conditions est un avantage. Il élabore : « Mais tu ne restes pas dans le flou : une fois que tu as convergé, tu formalises, construis et précises, ou bien tu vas chercher ceux qui vont le faire. »

Je dis à P. dans la cuisine : mon problème, c’est la mémoire. J’oublie tout, rien ne reste précis dans ma tête même après avoir déroulé les formalismes, seules restent les notions, dans du flou… Mais ce serait donc ça, justement, l’enveloppe avec sa grande PSF qui permet les connexions, les idées, les créations… ?

***

Vu Emmanuel Macron à une sauterie sur l’astronomie à l’Elysée. Il n’a parlé que de saucisson, mais ça marchait. En rentrant, j’ai dit à mon coach : je veux apprendre à faire ça ! Il a approuvé : « C’est un beau projet, de prendre la posture d’un leader, de role model, être un personnage inspirant. » Je pensais, un peu crispée, charming energetic leader – je ne veux pas qu’on puisse jamais me reprocher d’être creuse, d’être une mauvaise scientifique. [Mais alors simplement, il faut m’asseoir et faire de la science, ce n’est pas le coaching qui va y faire quelque chose.]

***

Irritée par O., dans son gauchisme pratiquant et ses principes – que je respecte bien sûr, sauf quand ça lui fait prendre un ton échauffé et il lui échappe un mot, un seul mot sur un ton paternaliste, qui me reste en travers pendant quelques jours.

Il répète, et je conçois le raisonnement et sa réalité complexe, qu’en nous lançant dans du mécénat, nous validons le système actuel qui siphonne l’argent public de la recherche. Il est pragmatique, et tant que ce n’est pas lui qui se mouille, et que les donateurs ne sont pas des extrémistes, il est ok avec cette ligne d’action. Mais c’est une posture finalement un peu lâche, me dis-je. Je pourrais aussi ne rien faire, et nous pourrions construire la moitié de notre instrument et ne rien détecter. Mais j’ai envie, moi, de détecter mes neutrinos et pas juste faire du prototypage. Alors si des sacs à main de luxe peuvent nous aider à le faire…

Est-ce que ça fait de moi une opportuniste aux dents qui rayent le parquet, etc. etc. ? C’est ce miroir-là que O. brandit dans notre échange – l’irritation, ça dit tout sur le bazar en soi ; sur les autres, ça n’est qu’insipides devinettes sans levier.

***

Rigoletto est incontestablement meilleur que La Traviata.

Son : Giuseppe Verdi, Rigoletto, Act III: Quartet. Bella figlia dell’amore, interprété par Ileana Cotrubas, Elena Obraztsova, Plácido Domingo, Piero Cappuccilli, Wiener Philharmoniker, Carlo Maria Giulini.

Point Spread Function de l’instrument Fermi-LAT. Source : Gamma-py.

Quai de la Gare

C. et V. au bistrot à Quai de la Gare, face à la Seine et sous les cahots du métro aérien, à discuter jury de concours, pulsars, interférométrie et spectre de rayons cosmiques – elle a les cheveux roses, et toujours une sorte de défiance mêlée d’un embrassement. Il ne change pas. Il me parle toujours comme si je comprenais tout, et avec une considération quasi-inconditionnelle. Entre eux aussi, cette considération. Ils ne changent pas. On dirait le frère et la sœur, c’est ce genre d’affection ; mais entre nous trois aussi, le lien familial thésitif. C’est un peu comme dans le chapitre de mon livre, me dis-je beaucoup plus tard, quand ils ont chacun pris leur train vers les antipodes maritimes de la France.

Je rejoins mon éditeur qui sort de l’auditorium du Monde, et me guide entre les longues passerelles de bois de la BnF. Il y a plus de dix ans, je longeais ce quai aphone, sur la sellette de mon écriture, j’allais le voir chez Flammarion – mais il n’était qu’un éditeur de sciences et il ne savait que faire du roman que j’avais déposé dans le couffin de ses doigts. Il fait beau, les étudiants font du pilates sur les planches, le vent passe comme si c’était la mer, et il faudra revenir pour l’expo sur les Cartes imaginaires.

L. m’attend chez Nosso, et nous sommes entre l’or, le vert d’eau et profond, sur une dégustation que nous faisons durer comme la conversation. Elle dit que pour ne pas pleurer, le chat préconise de coller la langue au palais. Et bien d’autres choses, mais comme on dîne, on ne colle pas la langue sur le palais.

Son : Barbara, Le mal de vivre, in Le mal de vivre, 1965

Croquis de l’esplanade de la BnF, 1990 © Dominique Perrault Architecte

Dunhuang

Mercredi, c’est social dinner en grande pompe dans la salle de bal de l’hôtel, puis sortie billard et karaoke. Pendant que les autres parlent de boules et de trous, Ma. me détaille ses journées avec ses trois jeunes enfants et ses parents en mauvaise santé, comme si elle avait besoin de réviser son organisation complexe, minutée, optimisée. Je me dis que la logistique ne devrait jamais être un sujet de conversation. Je l’écoute néanmoins – elle me confie qu’elle n’a plus le temps de voir des amis, et que notre interaction est la bienvenue. « Et toi, tu arrives à trouver encore du temps pour toi ? »

Je réponds toujours à mes amis que comme pour eux, c’est difficile… ce serait gênant de dire la vérité : que je vis dans une forme de luxe, que c’est terminé cette époque où je subissais la vie, aujourd’hui, j’ai le temps. Ce que j’en fais ou n’en fais pas est un choix – et un éternel et assumé manque de discipline.

Son : Chen Gexin, Yao Lee, Rose Rose I Love You (Mei Gui Mei Gui Wo Ai Ni), 1940

Shanghai Dance Hall, dans « The Rich Man’s Daughter »(富人之女), dir. S. C. Chang, 1926

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

La Difunta Correa

Fede et moi marchons sur la croûte de pierres déposée sur la croûte de sable, le soleil tape tape, il n’a pas de chapeau, il ne les aime pas, m’explique-t-il. Je l’interroge sur la difficulté de diriger son laboratoire sous l’ère de Milei, sur ses enfants – un garçon, une fille –, un peu sur ses amours. Nous montons cette pente lente qui s’étale comme des gâteaux de farine jusqu’au pied des structures plus pentues, les faux rochers à la crème décorés de cailloux noirs. Nous n’allons pas aussi loin. De là où nous sommes déjà, on surplombe toute la vallée ; on verrait presque les neutrinos surgir et déployer leurs gerbes dans l’atmosphère brûlante. Fede me rappelle la légende de la Difunta Correa, la sainte de la région de San Juan, morte de soif en traversant le désert, dont le nourrisson a survécu en tétant son sein. Sur le bord des routes, on reconnaît les petites chapelles qui lui sont consacrées, par l’amoncellement des offrandes de bouteilles d’eau en plastique. Marguerite Yourcenar racontait aussi une histoire de mamelons nourriciers. O. plus tard dans la voiture analyse avec son humour de merde décalé : « Sauvé par la mère nourricière ! La fonction première de toutes les femmes, c’est de se sacrifier pour ses gamins… nan, t’es pas d’accord ? » Dans la foulée, son visage se ferme et il a cette remarque sur les innombrables commentaires que j’ai essuyés sur la piste avec le quatre-quatre, la veille : « Clairement, c’est parce que t’es une meuf. On a un sacré biais de merde, on peut pas s’empêcher : une femme prend le volant et on n’arrive plus à fermer nos gueules. » O. n’était pas dans cette voiture, mais il endosse la responsabilité collective de ses Daltons et des hommes – moi je n’avais même pas réalisé, et soudain ses mots lissent le terrain de mon cerveau.

Son : Grand Corps Malade, Mesdames, 2021

La difunta correa, print, circa 1960
Parque Leoncito, mars 2026