Inquiète de ne pas avoir de nouvelles du traducteur de la version anglaise de mon livre, je m’enquiers… il me répond qu’il a eu une opération des yeux, des poignets… mais qu’il y travaille. Pour la japoniaise en moi qui m’attache aux signes, ça me semble être de mauvaise augure.
Je n’étais pas ravie de la première version, des premières pages envoyées. L’anglais me semblait technique, sophistiqué, pas fluide, calqué au français avec la poétique perdue au profit d’une grammaire non naturelle. Alors que justement l’anglais permet cette simplicité, la poésie du son, une rythmique chantée.
Cet écart me plonge dans des réflexions étriquées sur la traduction : l’émotion de savoir qu’un être humain est en train de décortiquer chaque mot, chaque phrase que j’ai alignée –et qui semble avoir compris mon message et mon intention, mon élan, si ce n’est l’importance du phrasé. Et en même temps le besoin de faire le deuil d’une traduction juste, car chaque langue véhicule un ressenti différent.
Quand mon éditeur (-aux-yeux-bleus) me dit qu’il ne faut pas hésiter à expliquer ce qui ne va pas, à proposer de modifier, de travailler les phrases, je pleure de soulagement.1 2
Par visio, j’explique donc à mon éditrice et mon traducteur américains, que je suis prête au deuil, alors donnez-moi du Brautigan et prenez la liberté de jouer avec l’anglais. Il accueillent mes remarques avec effusion américaine –cette grande validation qui permet de s’exprimer sincèrement par la suite–, donnant tous les signes qu’ils ont compris la théorie… mais on ne sait jamais. C’était en mars dernier.
Ce matin au réveil, après de longs mois d’attente, je découvre un mail de mon traducteur contenant un chapitre.
- Étant cérébralement trop handicapée pour lire des textes légaux, je n’ai toujours pas bien compris que j’ai un droit de parole sur une œuvre dont la propriété intellectuelle est mienne. ↩︎
- D’autre part, lorsqu’il s’agit du monde de l’édition, je me vêtis comme la femme-standard, d’une triple couche de « Sois douce et ne fais pas de bruit ». C’est l’autre qui doit être content, tiens. ↩︎
Son : Oliver Davis, Sonar, for Violin, Piano and Strings, interprété par Kerenza Peacock, Huw Watkins, Paul Bateman, Royal Philharmonic Orchestra, in Liberty, 2018
