Londres

Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.

Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011

midodrine v.

Le cocon de l’absurde tissé par l’Europe et le CNRS, le maillage n’a plus rien de mousqueton, il ne scintille pas, il enserre, sèvre de sens, je ne comprends pas où je pose mes pas, et quand je demande de l’aide, le piège se referme davantage.

Les décisions absurdes1: cette idée à la fin pour travailler avec la glaise du vécu. L’absurdité comme une facette de l’errance, des essais ratés de la création, mais nécessaire pour toutes les tentatives qui ont fonctionné.

Midodrine. Prendre de la hauteur, ça ne peut se faire sans énergie potentielle.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 5. Hardangerfjorden, in Dreamweaver, 2023

Pennsylvania, avril 2024
  1. Les décisions absurdes, Tome 1, de Christian Morel (Gallimard, 2014) : comment un collectif de personnes intelligentes en arrivent à prendre des décisions absurdes. ↩︎

midodrine iv.

Parfois, faut s’écouter, disent V et O.
Tu as découvert que tu avais un corps ? dit mon coach.
Huit cinq, midodrine, dit le docteur.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 4. Hardangervidda II, in Dreamweaver, 2023

Zao Wou-Ki, Décembre 89 – février 90 – Quadriptyque, 1989-1990, Oil on canvas, 162 x 400 cm, Private Collection

Winter is coming

Ça commence comme une perte de vue progressive, en réunions. Puis une succession de petits détails : un livre au dos noir dans la bibliothèque, tiens, le journal de Sylvia Plath, la voix d’Hannah Reid venant errer entre les neurones, le rinçage de cerveau par des reels de Jimmy Fallon et Jennifer Lawrence, pendant des heures. Le matin, je me lève, prends le RER, vais gérer les problèmes des autres et les morts, accueillir Voldemort dans son réveil, faire des discours, faire semblant de tout tenir, maintenir.
[Retourner dans les bois, hiberner.]

Excuse me for a while
While I’m wide-eyed
And I’m so damn caught in the middle

— London Grammar, Strong, 2013

Fragments de fin d’année vi.

K. est décédé d’un accident, brutalement. Une compagne, deux gamins. Un laboratoire (le mien) sous le choc, et toute une communauté de même.

Je parcours sans courage les photos, les témoignages partagés, je songe à analyser cette tristesse collective et me ravise. Il n’a pas dit adieu, et c’est peut-être pour ça que je ne suis pas en angoisse – encore un truc dont il faudra que je le remercie.

Son : Nadia Kossinskaja, Oblivion, in Guitar Dreams, 2020

Jean Arp (Hans Arp, dit), Papier déchiré, 1932, Centre Pompidou

Fragments de fin d’année v.

Sur la table ronde, insupportablement pleine de piles
C. a cherché un endroit « sérieux » pour m’emmener dîner
du sanglier parmi six assiettes, le vin minéral, le chef et des cailloux du Gobi que j’ai déballé de mon lange japonais / je voulais rester là

Le lendemain, j’ai traversé la grande dalle de Jussieu et on a bu du vin Élodie Balme, le saucisson était truffé et la tome fleurie, le magret fumé.
O., grave et léger –

Stop fermé mon tel / je m’échappe dans la pénombre. le marché fait du boucan, je m’assoupis quelques minutes.

Puis je reprends les monceaux d’appels et de messages / à chaque fois que je me réveille, le reflux de l’impossible ce n’était pas un rêve.

mais il y a tu vois un fil de personnes sur lesquelles on pose le bras, qui sont là. et on continue, ensemble

Son : Gabriel Fauré, Requiem, Op. 48 : VII In Paradisum, 1890, Paavo Järvi, Orchestre de Paris (2011).

Quiet Ensemble (IT), Solardust, 2023, at Into The Light, Grande Halle de la Villette, juin 2025

Fragments de fin d’année iv.

Irritée, viscéralement
quand on me présente des règles creuses
aux cailloux dans les chaussures et sable dans les rouages

alors : je décide de transmuter cette irritation en leçon de négociation
mon coach dit Ne pars pas tant que tu n’as rien obtenu.

ce soir-là, je lis une histoire de cheval dans le Journal Officiel ; j’énonce, in disbelief, que je la troquerais volontiers contre la redescente de mes crédits ERC. pour pouvoir réaliser ce qui me semble juste

Son : poésie nonchalante pour accompagner et lisser ces irritations administratives, Robert Schumann, Fantasiestücke, Op. 12: 1. Des Abends, interprété par Arthur Rubinstein, 1999

Carreaux-de-pavement-DS-4088 – N° Inventaire : DS 4088, Musée de Cluny, Paris, Période : 4e quart du 13e siècle

Fragments de fin d’année ii.

V. se lève pour jeter l’emballage des papillotes au chocolat noir. Campée dans ses baskets, son pull à mailles, et sa tasse de thé bien tenue, pour ne pas laisser s’échapper, ni la tasse, ni le reste :
— Tu donnes l’impression que toutes les tâches sont fun, même quand c’est pénible. Moi, je me nourris de ça, de ton énergie.

Elle a les yeux clairs qui pétillent. Elle glisse encore, avec une sorte de malice – quelque chose de la maman-tigre, de l’amie, de la collègue aux coudes serrés, de l’absolu et rassurant soutien enveloppé dans une humanité douce :
— J’aime beaucoup travailler avec toi. 

Son : Antonín Dvořák, Songs My Mother Taught Me (From Gypsy Melodies, Op. 55, B. 104), interprété par Sumi Jo, PKF – Prague Philharmonia, dir. Ondrej Lenard, 2019

Highgrove’s Wildflower Meadow, papier-peint par Sanderson au motif adapté d’une archive française sur le « Wildflower Meadow », développé en partenariat avec le King’s Foundation, détail

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

Gobi [6]

Je me réveille d’un sommeil lourd, nous sommes déjà au-dessus de l’Allemagne ou de l’Alsace ; du ciel, je vois cette guirlande, village de lutins, de fées dans des chaumières. Je suis dans un film d’animation, Klaus, Polar Express.

Dans la couche fine de mes paupières scintille la guirlande de mes seize ans. Au décollage de Londres, l’excursion à Cambridge, ce jour de décembre 1998 où ma vie a changé. Non ! où j’ai changé ma vie.

En ce moment tout est complexe, et je ne me jette pas à corps perdu dans de la célébration folle, même si je le pourrais – c’est ça peut-être la maturité ? Tout est d’une richesse heureuse, tout réussit, je sais pourtant d’où chaque élément provient, il n’y a pas une once d’impostrice dans ce que j’empoigne aujourd’hui. Je sais la joie dans laquelle j’ai construit, mais je sais aussi à quel point j’en ai chié et je peux compter à la jointure de mes neurones les cicatrices du vécu.

Alors je les touche une à une, et les larmes surgissent à chaque toucher, le souvenir des difficultés, des violences, le souvenir des émotions réelles derrière les histoires plaquées, réécrites ici dans une procédure d’auto-persuasion mythomane, ces souvenirs que j’accueille un à un et que j’embrasse, parce que ce sont eux qui m’ont faite, qui me tiennent aujourd’hui debout, à cette place qui m’est si chère.

Je brasse, sable, cailloux, grands ciels aux tons blancs, je brasse des dunes de colère et de réalisations, de tristesse et de compréhension. Je brasse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que cette grande gratitude.

La gratitude à être et à avoir été. Et à tous ceux qui ont été merveilleux, ceux qui ont fait ce qu’ils ont pu, qui m’ont laissée intacte dans ce que je suis. Gratitude d’avoir su rester intacte.

Il y a encore tant à faire, que je souhaite faire. J’ai toutes les clés en mains maintenant, pour faire. Quelle chance inouïe.

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

— Paul Valéry, 1920

Son : Antonín Dvořák, The Water Goblin, Op. 107, B. 195: I. Allegro vivo, interprété par le Berliner Philharmoniker, dir. Sir Simon Rattle.

Au-dessus de l’Allemagne ou de l’Alsace, oct. 2025