pendant que s’écrasent les missiles et les drones, je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60
un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même, qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not
C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.
Enchaînement fortuit (?) de recueils de nouvelles occident / orient, écrites par un homme / une femme.
Les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, des contes plutôt : une série d’exercices où la narratrice s’efface pour rapporter les légendes traditionnelles qu’elle s’est approprié. L’assimilation atteint un niveau tel qu’on accepte l’« usurpation », y compris celle de Hikaru Genji, héros de la romancière du 11ème siècle japonaise, Murasaki Shikibu.
Je suis toujours perturbée par les français qui expliquent l’Orient, avec un émerveillement proche de la niaiserie, avec une compréhension nulle de la complexité vécue, dégoulinant devant l’exotisme, et sans avoir de clé pour décrypter le fond, ils ne l’auront jamais. Depuis petite, les camarades, profs, connaissances, me tartinent des louanges de leur « Japon », m’en parlent avec complicité parce qu’ils y ont été dix jours. Ils s’en sont projeté un océan de cosplay et/ou de sérénité zen – alors que tout en moi en a longtemps rejeté le pourtour. Qu’ils se permettent de conter ces orients comme s’ils étaient leurs, cette usurpation, cette absence d’humilité, m’a beaucoup questionnée.
Or Marguerite Yourcenar ne me hérisse pas. Ça glisse, c’est naturel, ça me paraît approprié et assez juste – probablement parce qu’elle s’absente du texte, qu’elle s’est mise entièrement au service du conte. L’« Orient », c’est ici un vaste package, qu’elle démarre dès la frontière italienne franchie. Les Balkans sont probablement ses récits les plus puissants. Les personnages créés ou filés à partir de la tradition, empruntés au peuple, aux villages, sont découpés à la hache dans un langage précis, dans ce phrasé de marbre qui la caractérise.
Skender Kraja, Sculpture de Rozafa emmurée, de la légende qui a inspiré Le lait de la mort, Musée du château de Rozafa, Albanie.
El Jem, à l’heure de la prière, toujours. Au bistrot d’en face, le serveur appelle mon beau-frère Michel et lui récite les numéros des départements de Bretagne – les petits cousins pouffent sur leurs frites.
C’est l’un des trois plus grands amphithéâtres romains, surgi au milieu de nulle part, sur les sept heures de route entre le Sahara et Tunis. Je lis dans Wikipédia :
parfois appelé « ksar de la Kahena », du nom d’une princesse berbère du viie siècle qui a rassemblé les tribus pour repousser l’avancée de l’envahisseur musulman. Vaincue et traquée, elle se réfugie avec ses partisans dans l’amphithéâtre et y résiste durant quatre ans. Selon la légende, elle aurait été trahie par son jeune amant, qui l’aurait poignardée avant d’envoyer sa tête embaumée au chef des armées arabes.
J’erre entre les énormes blocs de pierres, et soudain je réalise – ma procrastination, la science qui fuit de mes doigts depuis quelques semaines, qu’il faut rebattre, rempoigner, serrer. C’est ça qui me sauve de l’année naissante. Jusqu’à l’aube, revenus à La Marsa dans la baraque de ma sœur, je rattrape tout : les slides des meetings que j’ai ratés parce que je dirigeais des pompes funèbres, les documents que j’avais survolés, les structures à mettre en place, cette réflexion à tricoter et à brosser pour faire et être dans mes projets. 2026 et je refuse de trahir ma science. C’est parmi les nombreux rouleaux de ma vie, l’une des plus belles histoires à composer, le potentiel-légende le plus puissant, quelque chose que plus tard, une fois vécu, on pourra conter.
احكي يا الراوي احكي حكاية مدابيك تكون رواية حكلي على ناس زمان حكلي على الف ليلة و ليلة و على لونج بنت الغولة
Raconte, ô conteur Raconte une histoire, qu’elle soit une légende Parle-nous des gens d’antan De Loundja, la fille de l’ogresse et du fils du Sultan
Fdil, au volant, explique qu’avant, il n’y avait pas de sable jusqu’ici, et que les villageois posent des barrières de palmiers pour empêcher sa progression.
Il montre les dunes entre les monticules de déchets : « Là, les enfants font du toboggan en glissant sur des morceaux de plastique. »
On s’enfonce dans le grand erg ; Fdil s’exclame aux montées et descentes aiguës : « Toboggan ! » en détachant les syllabes comme s’il s’agissait d’un mot arabe1, et les petits cousins rigolent dans les cahots.
Son : Tinariwen, Kurt Vile, Mark Lanegan, Nànnuflày, in Elwan, 2017
Amusant, car en réalité le mot provient de l’exploration d’autres longitudes, latitudes et conditions climatiques : du français de l’Acadie « tabagane », lui-même une mixture de langues algonquiennes, signifiant « traîneau léger » ou « piste de luge ». ↩︎
La route depuis l’aéroport est une friche aux constructions aléatoires, comme attendu. Mon beau-frère commente au volant : « L’espèce la plus répandue en Tunisie, c’est le sac plastique. »
La Marsa, bougainvillées et bord de mer, ses maisons cubiques, cossues, immaculées, portails hauts et fenêtres voilées de ferronnerie peinte de bleu, aux motifs lyrico-géométriques. Ça et là, des mosaïques de terre cuite émaillée surgissent entre les vastes surfaces de blanc, la ponctuation coquette aux couleurs solaires.
La nuit, je bois une verveine du jardin d’Allia avec les branches qui dépassent de la tasse, dans le canapé immense jeté d’une fouta turquoise, entourée de cercles de paille tressés et de meubles en palmier faits sur mesure.
Avec ma sœur, nous devisons naissance, morts, ce que nous souhaitons créer et pour quoi. Peut-être que je saurai à la fin de ce séjour ce que je veux écrire, enfin. La pluie n’en finit pas de battre ; le système de drainage urbain étant peu efficace, j’ai l’impression que nous vivons une inondation.
Entre deux déluges, nous sommes sorties nous promener, fouler le sable percolé d’eau douce et les vagues se casser contre l’inquiétante bâtisse désaffectée. Puis au café « À mi-chemin », le smoothie aux dattes et une mer noire entre des meubles en rotin et un tourne-disque vintage.
Je parlais de fauteuils crapaud et du pouvoir des changements, de la question clé « qu’est-ce que tu attends de moi ? » qui dévérouille les portes.
De l’autre côté de la rive, au soleil couchant, les rochers rouges aperçus depuis l’avion. Les pensées courent aujourd’hui si vite par-delà l’eau, plus vite que l’aéropostale, les paquets de lettres dans les sacs de toile arrivent intacts, sans être mouillés ni effacés par la pluie.
Au commencement il y a Dieu. Enfin, juste avant il y a eu Bach, mais la partita pour violon qui pleut d’on ne sait où – on finit par repérer la violoniste en robe rouge perchée sur un coin de balcon parmi les spectateurs – fait partie intégrante de Fog, la composition féérique de Dieu, aka Esa-Pekka Salonen.
Ensuite il y a Yuja Wang et Prokofiev, ou Prokofiev et Yuja Wang. Bref, au bout du premier mouvement, là où la salle d’habitude se racle la gorge, on entend en chœur un soupir libéré, le souffle retenu, on s’était collectivement arrêté de respirer.
Enfin Wagner : le Prélude et mort d’Isolde, dont on ne voit pas le bout, mais qui s’est curieusement transformé sans transition ni coupure en le Poème de l’extase de Scriabin. Ça monte, ça se suspend, ça reprend, ça explose, l’orgue s’ouvre béant et chatoyant dans le mur, il emporte le corps massif dans l’orgasme musical. Quand on sort dans la nuit, l’univers est transmuté.
Son : Alexander Scriabin, Le poème de l’extase, Op. 54, interprété par Boston Symphony Orchestra, Claudio Abbado, 2012
Je me réveille d’un sommeil lourd, nous sommes déjà au-dessus de l’Allemagne ou de l’Alsace ; du ciel, je vois cette guirlande, village de lutins, de fées dans des chaumières. Je suis dans un film d’animation, Klaus, Polar Express.
Dans la couche fine de mes paupières scintille la guirlande de mes seize ans. Au décollage de Londres, l’excursion à Cambridge, ce jour de décembre 1998 où ma vie a changé. Non ! où j’ai changé ma vie.
En ce moment tout est complexe, et je ne me jette pas à corps perdu dans de la célébration folle, même si je le pourrais – c’est ça peut-être la maturité ? Tout est d’une richesse heureuse, tout réussit, je sais pourtant d’où chaque élément provient, il n’y a pas une once d’impostrice dans ce que j’empoigne aujourd’hui. Je sais la joie dans laquelle j’ai construit, mais je sais aussi à quel point j’en ai chié et je peux compter à la jointure de mes neurones les cicatrices du vécu.
Alors je les touche une à une, et les larmes surgissent à chaque toucher, le souvenir des difficultés, des violences, le souvenir des émotions réelles derrière les histoires plaquées, réécrites ici dans une procédure d’auto-persuasion mythomane, ces souvenirs que j’accueille un à un et que j’embrasse, parce que ce sont eux qui m’ont faite, qui me tiennent aujourd’hui debout, à cette place qui m’est si chère.
Je brasse, sable, cailloux, grands ciels aux tons blancs, je brasse des dunes de colère et de réalisations, de tristesse et de compréhension. Je brasse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que cette grande gratitude.
La gratitude à être et à avoir été. Et à tous ceux qui ont été merveilleux, ceux qui ont fait ce qu’ils ont pu, qui m’ont laissée intacte dans ce que je suis. Gratitude d’avoir su rester intacte.
Il y a encore tant à faire, que je souhaite faire. J’ai toutes les clés en mains maintenant, pour faire. Quelle chance inouïe.
Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
— Paul Valéry, 1920
Son : Antonín Dvořák, The Water Goblin, Op. 107, B. 195: I. Allegro vivo, interprété par le Berliner Philharmoniker, dir. Sir Simon Rattle.
Au-dessus de l’Allemagne ou de l’Alsace, oct. 2025
Je sors faire pipi sous la Galaxie ; je pense à tout ce qui se passe, qui est immense, immense, et puis… depuis quand suis-je cassée ainsi au point de fragilité et de sensibilité, à dépendre des éclats de miroir, depuis quand ai-je besoin d’une constante validation à chaque dixième de pas, à chaque respiration ?
Plus tôt, je suis allée derrière ma petite dune à épines, et pendant les quelques minutes de marche, le ciel blanc/bleu cassé à la lumière rasante, les couleurs uniformes et tendres, je songeais à ce qui s’est passé l’année dernière et comme j’en ai sorti un projet démentiel mais avec une auto-estime en morceaux, une insécurité abrasive.
L’immensité sèche, ce huis clos du bout du monde à triturer des instruments pour écouter pleuvoir du cosmos, ce terrain où l’on est focus en continu à gratter les instants, les lignes de code et le sommeil. Il me reste encore deux jours de cette retraite méditative, connectée, déconnectée, à l’émotion ténue, lavée par le vide et le ciel. Le désert, chez moi, a une fonction nettoyante, une érosion éolienne ; on me dissocie, on me transforme en minéral et on me lisse comme une pierre.
Son : 章益 Yi Zhang, 敦煌古樂團 Dunhuang Ancient Music Ensemble, 總曲子 General Tune, in Scattered Gold Sands, 2025
Brique peinte, représentant une récolte de feuille de mûriers, retrouvée dans un groupe de tombes au sud de la ville de Lutuo, dynasties Wei et Jin, 220-280 AD, Musée de Dunhuang
Enchaînement d’entretiens langoureux, au cœur palpitant et professionnel. Les gens, leur sensibilité exacerbée, leurs histoires, leurs colères, leurs maladresses, leur neuro-atypicité – leur besoin d’être et d’exister.
Curieusement dans cette grande salade le maillage se tient, la passoire laisse couler l’eau sale et retient le grain. Aux nouveaux entrants du laboratoire, je tartine des mièvreries à coups de « It’s a difficult world. It’s a difficult context. Now more than ever is it important that science institutes be a place of thoughtfulness, collaboration, sharing. » comme si j’avais fait un medley IA de Cat Stevens, John Keats et d’un ancien président américain.
Mais la vérité, c’est que j’y crois profondément. À ma science fondamentale comme dernier rempart de la diplomatie, à la gentillesse désintéressée des intérêts spécifiques autistiques, à cette polyphonie familiale nourrie à la reconnaissance seule, disjointe des profits financiers, et donc un peu disjointe de la réalité.
Je crois profondément à la qualité et l’utilité de chacun dans cette grande salade de goûts. Je crois aux mathématiques qui gouvernent les interactions, je crois au pragmatisme américain, à l’introspection française, je crois à la temporisation, à l’immédiateté, je crois, toujours, qu’il est possible de douter ou de ne pas douter, je crois aux choix et aux évidences.
J’essaie de transmettre ces notions à une table ronde Fulbright franco-américaine, quand on me demande « En tant que femme, percevez-vous votre façon de leader différente de celle des hommes ? » Et l’une des personnalités de la salle m’alpague à la fin « We all can’t get over how amazing you are. »
Je m’esclaffe et songe – comme vous me manquez, parfois, les américains, avec vos enthousiasmes débordants et vos validations, à la limite du dégoulinant mais sans hypocrisie aucune.
Je m’esclaffe : rien d’amazing mes amis, voyez plutôt Andromeda. Et si vous saviez comme je me trompe beaucoup, souvent. Mais je ne suis pas seule, ni pour me tromper, ni pour moins me tromper, et c’est la finesse solide de ce maillage qui me retient, qui nous retient, qui est si intéressante, si surprenante.
Son : la grande chanson du paternalisme, par Cat Stevens, Wild World, in Tea for the Tillerman, 1970.
J’ai chanté sa chanson à K., il a posé sa tête sur ma cuisse, maman tu as la peau douce, il dit distraitement ; c’est l’heure du coucher, dans la pénombre je suis assise sur le grand lit et je plie le tas de linge. Un haut rayé de K., un pyjama Star Wars de A., des chaussettes dinosaures, un pantalon pastel. La tristesse, elle remonte comme un motif, dans la pénombre, un pyjama velours, un caleçon à bande marine, un polo en maille piquée gris, en leitmotiv avec l’eau dans la pénombre, K. cherche les paires de chaussettes, c’est toi, dis-je, qui as la peau douce. Je pense : c’est bien, c’est toutes les larmes qui évacuent, tout ça passe et me traverse, les jeunes, les vieux, les pas jeunes et les pas vieux, moi j’applique les recettes et je sers de véhicule, je ne suis que les représentations et les validations, je suis ressource – mais je veux rester humaine. Je pense une nouvelle fois à ce qui s’est révélé à Chicago. Un T-shirt toucan fatigué, un caleçon à carreaux, un jeans, des chaussettes poissons. Tout est plié avec l’aide de K.
Son : Toujours Vanessa Wagner – et Wilhem Latchoumia. L’urgence et les motifs dans ce mouvement minimaliste de Philip Glass, Four Movements for Two Pianos: III., in This is America!, 2021.