Vivez maintenant les questions

Courte séance avec mon coach, avec ses guidages précieux pour tenir la barre des petits et grands navires qui constituent mon laboratoire. Sur les cinq dernières minutes, je lui glisse le non-sens dans lequel je navigue à toutes les échelles – le non sens mène au chaos, le chaos mène au burn out, le burn out mène à la souffrance.

Et Yoda me répond : « Quand je suis comme ça dans le brouillard que tu décris, j’essaie de revenir aux Lettres à un jeune poète de Rilke. Il a cette phrase que je trouve très juste : Vivez maintenant les questions. »

« Et puis si t’as le temps, va au Louvre. Il y a un mur entier dédié aux Saisons de Poussin. Va les regarder et on en reparlera la prochaine fois. Regarde l’hiver. »

Je vous prie d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l’entrée dans la réponse.

— Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 1929

Son : Alan Gogoll, Pumpkin Sunrise – Kyoto Session, in Kyoto Rain, 2026

Nicolas Poussin, Le Printemps [et non l’hiver, finalement], 1660 / 1664, Musée du Louvre

The Meaning of Life

Il fait chaud, humide dans les rues de Paris, la lumière est jaune et crasseuse aux alentours des Halles. Je lui demande en blaguant à moitié : « Pour toi, c’est quoi le sens de la vie ? » Il s’arrête et me répond : « J’ai pris conscience assez récemment de ma mortalité. J’enfonce des portes ouvertes, mais on n’a qu’une vie. Il n’y a que celle-là. Alors si on la foire, si on ne fait pas les choses qu’on voudrait et qu’ensuite on ne peut plus, c’est tant pis pour notre pomme. J’ai ça en tête. C’est difficile chez moi à la maison, pas fonctionnel. Je ne sais pas combien de temps ça va encore durer comme ça, il va falloir faire quelque chose. Et tu vois, je cherche des sensations extrêmes parce que j’aimerais pas ne pas les avoir vécues. » On est arrivés sur le quai du métro. Il conclut sur le bruit de la rame qui entre : « Donc le sens de la vie, ce serait vivre. »

Au téléphone, ma sœur me dit : « Y’a deux réponses. Soit y’en n’a pas, soit le sens de la vie, c’est créer. »

Je déclare en réunion d’équipe de direction : « Il nous reste un quart d’heure. Je vous propose de discuter de la répartition des émérites dans les bureaux, ou du sens de la vie. »

L. commence une réponse, s’arrête à la montée des larmes. Je lui tends la main par dessus la table, et je statue comme elle hoche la tête : « C’est vraiment de la merde, hein ? »

L’enquêteur de l’INSEE m’interroge : « Au cours de la semaine dernière, combien de fois avez-vous sauté un repas pour des raisons financières ? » Puis : « Sur une échelle allant de 0 à 10, quelle est votre satisfaction concernant la vie que vous menez ? » Et clôt l’entretien par cette surprise sucrée : « Vous êtes une belle personne. »

J’écris à un ami cher : Je ne voudrais pas regretter de ne pas avoir vécu ce qui compte pour de mauvaises raisons. Je ne voudrais pas regretter d’avoir fait de mauvais choix.

Comment savoir ?

Son [et un peu de rock dépressif pour bien plomber le tout !] : Radiohead, Street Spirit (Fade Out), in the bends, 1995.

Monty Python’s The Meaning of Life, dir. Terry Jones, 1983

Go Roman!

Dans un booth de mon café hipster en banlieue parisienne, regardé en famille le décollage du Roman Space Telescope1. Sur mon iphone en mode paysage adossé à la carafe vert bouteille, entre les miettes de frites et les coulées d’œufs benedict. À côté, deux allemandes papotent de fournitures et de chambre d’enfant, un couple partage des pancakes en prenant tant bien que mal des photos de bébé. En bande son, du pop rock moderne qui bat la pulsion en arythmie à l’égrenage des minutes réelles.

Ça va très vite.
A une minute du décollage, le go est confirmé par le directeur. Drôle de voix, me dis-je, cette bande passante grésillante, filtrée aux aigus, compressée, voix de film et de radio, comme si rien n’avait changé depuis les années 60.

Au terme du countdown, le commentateur NASA énonce, avec une excitation dont la retenue fait l’émotion :

Go Falcon Heavy and Go Roman Space Telescope!

Plus tard, une fois leur mission accomplie à 90 km d’altitude, les boosters reviennent se poser à Cap Canaveral, ils déploient leurs ailettes à quelques mètres du sol, et ces longs cols s’installent, attendent le nettoyage et le décollage suivant.

« On se croirait dans Star Wars. On y est, » dit P.

Nous ne sommes plus dans les années 60. Nos garçons ne saisissent pas notre stupéfaction de vieille génération biberonnée à la science-fiction. Pendant des décennies, ça n’avait pas l’air de se réaliser, et on n’y croyait plus après y avoir cru. Les voitures qui volent dans Blade Runner, les vaisseaux spatiaux Star Wars comme transport commun… Et soudain, en une poignée d’années, des engins spatiaux décollent et atterrissent comme de grands oiseaux gracieux. Nous conversons avec un virtuel dont les enjeux et les câblages gigantesques nous échappent. Depuis de mystérieuses coques en verre noir, nous faisons résoudre nos problèmes, rédiger nos livres, dessiner nos films, demandons conseil à la sagesse humaine algorithmée, pour créer, interagir, vivre. Les paquets arrivent en quelques minutes par drones, le monde coule dans des déluges, les canopées se vident de leur sève et le minéral installe sa poussière à la lumière des terres rares.

Astrophysiciens, nous sommes des êtres si tranquilles dans nos bureaux des années 30, à recevoir ce que captera Roman, à donner sens à notre Univers si vertigineusement lointain. Et j’ai l’impression que ce qui est pourtant fondamental et à l’avant-garde de l’Humanité, est devenu une quête dépassée, obsolète, un rêve antique, quelque chose de l’ordre du conte de fées.

Et c’est probablement pour ça qu’il faut continuer. Il ne faut pas conquérir, je crois. Il faut questionner, observer, rêver.

Son [Dieu n’avait pas d’enregistrement discographique des symphonies de Sibelius avec lesquelles je l’ai découvert. C’est chose faite pour les symphonies 1 et 5. On le visualise, à l’entendre, insuffler sa magie mutine, sa puissance, et puis les gouttes de harpe…] : Jean Sibelius, Sibelius: Symphony No. 1 in E Minor, Op. 39: IV. Finale. Andante – Allegro molto, interprété par the San Francisco Symphony, dir. Esa-Pekka Salonen, 2025

  1. Le Roman Space Telescope effectuera trois types de relevés dans le ciel dans la gamme de lumière visible et proche infrarouge. Ses yeux excellents et grands ouverts nous offrent un nouveau pouvoir de cartographie : de la profondeur cosmique sur de grandes surfaces célestes. Il examinera la tranche de notre Galaxie pour étudier la distribution des étoiles, détectera des populations nouvelles d’exoplanètes. Il sondera la structure de l’Univers en collectant des statistiques inégalées sur des galaxies lointaines. Il capturera aussi des phénomènes transitoires, explosifs. De son regard vaste et profond, il cherchera les contreparties lumineuses de sursauts cosmiques détectés via d’autres messagers comme les ondes gravitationnelles ou les neutrinos, provenant de régions du ciel mal identifiées. ↩︎
Lancement de la fusée Falcon Heavy de SpaceX avec à son bord le télescope Nancy Grace Roman, au centre spatial Kennedy de la NASA, Floride, dimanche 30 août 2026.

À la fin de l’été

Après la fournaise de l’été, épuisée comme tout le monde, physiquement inflammée, une rentrée qui semble rappeler qu’il n’y a de salut que dans la routine froide. Je prends la voiture pour aller consulter une ostéo inconnue – la mienne étant en congés ; elle pratique sur moi des quartz et des « énergies » en m’effleurant de ses mains qui sentent la cuisine, et fait remarquer que je suis tendue dans le thorax. Du charlatanisme à 70 euros.

À l’aller, à la radio, je tombe sur la voix italienne rassurante de Aldo Ciccolini qui évoque Elisabeth Schwarzkopf [minute 49:50].

Nous avons fait beaucoup de concerts ensemble, et c’est pour moi un souvenir très émouvant, car elle était aussi exceptionnelle comme cantatrice que comme personne. […]

Au retour, Judith Chaine propose trois visages de Bach. Quand je démarre et allume le poste, elle annonce l’Aria de Bach dans l’orchestration de Mahler, par le Los Angeles Philharmonic sous la direction de Esa-Pekka Salonen. Sur la pochette du disque, Dieu est tout jeune, avec ce regard qui dit toute la fougue, la subtilité et la féérie orchestrales que j’aime tant chez lui.

Cette photo, la voix d’Aldo, le service à café en porcelaine dans l’Hôtel de la Marine, et les grosses grappes de raisin par Poussin dans une salle du Louvre, je prends dans le néant ce qu’on me tend de poésie. Il n’y a que cela qui se passe de sens.

Son [pour être remué] : Johann Sebastian Bach, Suite for Organ, Harpsichord & Orchestra (Selections from Bach’s Orchestral Suites, BWV 1067 & BWV 1068): III. Air, Los Angeles Philharmonic dirigé par Esa-Pekka Salonen, 2000

Horagai, 19e siècle, Japon, dans une galerie à Paris, août 2026

Alpes

Depuis les Alpes – où j’essaie de comprendre et d’analyser (à grands coups de mépris, me dit P.), pourquoi je suis si sourde à cette partie de la France, pourquoi j’ai tant de rejet pour Grenoble, les grenoblois ; une histoire qui tourne autour de la recherche de performance et de sport, des arguments d’autorité sur la nature souveraine et un rejet de la culture, de toute notion d’Histoire…

Depuis les Alpes, donc, où j’essaie de me reconnecter au romantisme perdu de la nature, Heidi, Sound of Music, Romy Schneider, de réhabiliter la notion de prendre son café sur une terrasse de chalet en bois en lisant et en écrivant, sans avoir à randonner ou à faire du VTT, sans avoir à se vêtir de spandex fluo auto-transpirant…

Depuis les Alpes, je fais la sieste et je grignote L’urgence et la patience, je réponds au courier de mes lecteurs, qui me parlent de second livre, de ma démarche, de littérature. De la façon dont mon livre s’est immiscé dans leur quotidien, l’a côtoyé. C’est bouleversant cette idée-là, d’avoir été ainsi lue, d’avoir suscité cette émotion-là chez des inconnus, dans leur cuisine, dans leur métro, à leur chevet. Quand ils me disent qu’ils ne voulaient pas que ça se termine.

Je profite de cette trêve estivale pour voir comment aborder les choses – je pense à la composante américaine. Je vais me baigner dans mes billets américains, et aussi ceux avant. Quelle nostalgie, ce moment, entre avril 2023 et notre départ en Pennsylvanie, quand je démarrais l’écriture de ce livre et préparais cette traversée familiale transatlantique.

Un an plus tard, la partie mystérieuse de ce vécu est venu nourrir mon livre, comme j’en écrivais la dernière partie – dans un flot merveilleux, et ces chapitres ont pris justement le poids et la magie de cette période enlevée.

Reste la partie transatlantique. Celle-ci, non exploitée, contient du moi, du rêve et des mots.

Mais où commencer ? Qu’inclure ou non dans cette traversée ? J’ai 8 valises, mais ce n’est qu’un aboutissement. S’il ne tenait qu’à moi, je partirais de l’endroit précis où je me suis remise à écrire, à l’automne 2022. Mais cette histoire m’est trop personnelle, il faut la ciseler encore pour trouver ce qui sied à la littérature.

Son : Irwin Kostal, Julie Andrews, Prelude / The Sound Of Music – Medley, in The Sound of Music (Original Soundtrack Recording), 1965

LL, Lévy fils, Village d’Huez, Collection Vallouimages, circa 1900

Places

Étrange état – zombie dans le soir tombant, l’air lourd de la journée, l’asphalte irradie encore, je me rends somnambule à mon café hipster. Les lampadaires ont un halo psychédélique, je sonde, je tâte les différentes parties de mon cerveau, voir où cela court-circuite, où c’est engourdi, épaissi, s’il y a des lanternes qu’il faudra éviter. Crête entre la sanité et l’angoisse, balade irréelle au balancier d’un sevrage, écrasée par les réalités et les visions, comme par la chaleur, le manque de sommeil. Je convoque – 

les éléphants de mer à Año Nuevo State Park
la falaise à Point Reyes
la craie et l’herbe battue par le vent tout au bord du Pays de Caux

Et je sais que c’est important, ce moment-là, ce qui est traversé là maintenant, c’est ce qui forge toute la suite, c’est important de traverser, cette journée, cette nuit, de me réveiller demain de traverser de traverser un pied devant l’autre, demain on ne sait pas encore où ce sera où on sera – c’est important mais c’est si dur.

Son : Air, Gordon Tracks, Playground Love, in The Virgin Suicides (Original Motion Picture Score), 2000

« Il faut que tu sois plus douce »

Et cette phrase qui tombe comme le couperet, la transition d’un univers. Rien plus jamais ne sera pareil – nous nous endormions, nous nous réveillons. C’est le baiser du prince à la Belle au Bois Dormant, le moment où nous sourions, disons poliment merci, et partons à l’assaut du monde avec une bande de nains. Le merveilleux glas qui sonne que de près ou de loin, vous ne valez pas grand chose, ni notre énergie, ni surtout notre respect. Qu’il faut avancer sans vous, les coudes serrés entre ceux, rares, identifié(e)s, qui savent l’infiltration perverse du sucre et du microplastique. Le monde court à sa perte ; notre place, nous la tenons, et nous avons tant à faire – que vous ne saurez jamais faire dans votre lâcheté procrastinante et désorganisée. Mais de grâce, arrêtez de faire du bruit et si vous ne savez pas dire merci, laissez-nous œuvrer en paix. À la réunion des directeurs de laboratoires, encore : C., notre cheffe, tient la barque avec intelligence et humour, pour se prendre à la fin un paternaliste « C. on est tous avec toi, il ne faut pas que ça t’empêche de dormir, prends soin de toi. » Intéressant, je vois que là où ça tisse le plus juste et le plus fort, c’est toujours entre les poignes de femmes dirigeantes. Douce, Messieurs, nous le serons lorsque ça sera opportun. Il est temps que vous travailliez tous seuls sur vos insécurités, que vous rangiez votre bureau, compreniez vos limites. Vos petitesses ne nous intéressent pas ; nous sommes attendues pour des choses plus grandes que vous.

Son : Katy Perry, Roar, in Prism 2013.

Publicité pour corsets Berlei, 1942

je n’ai rien écrit ces dernières semaines comme si ça n’avait plus d’importance
ce train de bord de Loire qui m’emmène à Blois, colombes et colombages, poutres sculptées, pierres et tapis tissés, les ponts aux entrées doubles qui se lèvent dans la nuit, gravé nos empreintes en surplomb de l’eau, tourtes et tourterelles
les portes lourdes de l’Histoire de France
le libraire a vendu tous les exemplaires de mon livre

rien écrit ces dernières semaines
la reconstitution des âmes et des neurones j’ai parlé à Céline et puis on m’a validée
V était douce, savait toujours faire et dire exactement ce qu’elle devait faire et dire
pour avancer le labo et mon cerveau
alors les choses se sont emboîtées justes
au Meurice
Francis
Jean C
et K dans mon bureau
j’ai parlé à ces gens et c’était bien
c’était reparti
Paul m’a éblouie à la journée des thèses

alors j’ai rassemblé 80 k€ et j’ai référé un papier, monté des dossiers écrit deux argumentaires de promotion d’agents
je me suis remise à penser
à penser
alors je me suis remise à croire et à penser et à espérer et aussi à faire et c’était le cercle vertueux des choses qui retombent dans leur juste place, et moi aussi reprendre ma place

Son : Peter Gregson, Party 4u, in Portraits (Popular Songs for Cello), 2026

Paris Ve Jardin Des Plantes Oisellerie
Audubon 1st Ed. Octavo Pl. 283 Ground Dove (Tourterelles), Original hand-colored lithograph, circa 1840

La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026

Shahrah

pendant que s’écrasent les missiles et les drones,
je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60

un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même,
qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not

C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.

Son : Mohammad-Reza Shajarian, Saz Va Avaze Dashtestani -Live.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, illustrations de Thierry Vernet, Ed. La Découverte, 1963