Je t’écris du haut d’un dromadaire. Ici, le sable est crémeux. Il absorbe les sons. Comme toi, je pense « chant des dunes », « transport éolien » et à la voix transversale de Jean-Claude Ameisen.
Les grains sont farine, d’une finesse supérieure à ceux dans le Gobi, l’espace moins minéral, moins aride, plus intime, plus doux. Sous les pieds nus, le sol, compacté par les pluies de la semaine dernière, se tasse comme de la poudreuse enneigée.
Nous marchons des heures durant dans des photographies de Bernard Descamps, le long de la caravane de dromadaires qui portent les enfants, les lourdes couvertures bariolées, les provisions et les piquets de tente. Les ondulations stochastiques des dunes reposent jusqu’aux confins du regard.
Le courrier rase le sol et part au levant, au couchant, mesurer la rotation et les fuseaux de la Terre. Les ombres s’étirent, nos silhouettes filent sur les nervures des crêtes.
Son [langoureux et « obscurément érotique », comme le film] : Academy of St. Martin in the Fields, Gabriel Yared, The English Patient, in The English Patient (Original Soundtrack Recording), 1996
Ça commence comme une perte de vue progressive, en réunions. Puis une succession de petits détails : un livre au dos noir dans la bibliothèque, tiens, le journal de Sylvia Plath, la voix d’Hannah Reid venant errer entre les neurones, le rinçage de cerveau par des reels de Jimmy Fallon et Jennifer Lawrence, pendant des heures. Le matin, je me lève, prends le RER, vais gérer les problèmes des autres et les morts, accueillir Voldemort dans son réveil, faire des discours, faire semblant de tout tenir, maintenir. [Retourner dans les bois, hiberner.]
Excuse me for a while While I’m wide-eyed And I’m so damn caught in the middle
Alors on a crayonné des sous-bois à la lumière déclinante, entre un mur de pierres et des pavillons blancs, tracé une allée pavée coulée de pumpkin latte, acheté cent trente-quatre euros de chocolats, la chocolatière m’en a offert deux, ganache matcha. On disait, je disais, me disais : on ne sait plus, à force, quel est le monde parallèle et le réel, celui qui revient en pointillé et celui qui nourrit l’autre, on ne sait plus quel est le roman, ce qui est écrit et ce qui vit. Les deux, et pendant tout ce temps, A. grimpait Debussy dans les airs.
réveil – l’air est mélodieusement compressé/décompressé par Chopin, ces derniers temps, A. emplit la maison de musique : ses quatre morceaux de piano (Chopin, Debussy, Beethoven, Moszkowski), et des sonorités de cor qui s’arrondissent, comme il vise et atteint les notes dans un pointé précis – tout est une question de résolution angulaire dans le multi-sensoriel de la vie
22 novembre 2025. il fait très froid, j’ai acheté des petites bricoles pour remplir le calendrier de l’avent, je vais à l’audition de piano de A. qui jouait du cor plus tôt, et me montrait les mouvements de lèvres Susanna ce matin au café hipster pour papoter femmes de science ce que nous sommes, ce que nous ressentons, et autour ce monde qui n’arrive pas à changer, malgré tout
Puis je tombe sur Jean-Claude Ameisen, sa voix d’une douceur puissante, qui reprend les pierres et les bouts de chair tombés, desséchés, leur donne une unité, un sens, les rattache encore et encore au cosmos. Il entraîne dans son sillage Eluard, Kundera, Proust et Bill Clinton. Il parle de mitochondries et d’ALMA, de Pinochet et de saudade. Il déclame des articles du Monde comme il ferait d’un poème, sur fond de Sakamoto Ryuichi et de BO du film franco-chilien.
Il lit :
Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. […]
Añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. […] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : Stýská se mi po tobě : j’ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). […] La nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. »
Enchaînement d’entretiens langoureux, au cœur palpitant et professionnel. Les gens, leur sensibilité exacerbée, leurs histoires, leurs colères, leurs maladresses, leur neuro-atypicité – leur besoin d’être et d’exister.
Curieusement dans cette grande salade le maillage se tient, la passoire laisse couler l’eau sale et retient le grain. Aux nouveaux entrants du laboratoire, je tartine des mièvreries à coups de « It’s a difficult world. It’s a difficult context. Now more than ever is it important that science institutes be a place of thoughtfulness, collaboration, sharing. » comme si j’avais fait un medley IA de Cat Stevens, John Keats et d’un ancien président américain.
Mais la vérité, c’est que j’y crois profondément. À ma science fondamentale comme dernier rempart de la diplomatie, à la gentillesse désintéressée des intérêts spécifiques autistiques, à cette polyphonie familiale nourrie à la reconnaissance seule, disjointe des profits financiers, et donc un peu disjointe de la réalité.
Je crois profondément à la qualité et l’utilité de chacun dans cette grande salade de goûts. Je crois aux mathématiques qui gouvernent les interactions, je crois au pragmatisme américain, à l’introspection française, je crois à la temporisation, à l’immédiateté, je crois, toujours, qu’il est possible de douter ou de ne pas douter, je crois aux choix et aux évidences.
J’essaie de transmettre ces notions à une table ronde Fulbright franco-américaine, quand on me demande « En tant que femme, percevez-vous votre façon de leader différente de celle des hommes ? » Et l’une des personnalités de la salle m’alpague à la fin « We all can’t get over how amazing you are. »
Je m’esclaffe et songe – comme vous me manquez, parfois, les américains, avec vos enthousiasmes débordants et vos validations, à la limite du dégoulinant mais sans hypocrisie aucune.
Je m’esclaffe : rien d’amazing mes amis, voyez plutôt Andromeda. Et si vous saviez comme je me trompe beaucoup, souvent. Mais je ne suis pas seule, ni pour me tromper, ni pour moins me tromper, et c’est la finesse solide de ce maillage qui me retient, qui nous retient, qui est si intéressante, si surprenante.
Son : la grande chanson du paternalisme, par Cat Stevens, Wild World, in Tea for the Tillerman, 1970.
J’ai chanté sa chanson à K., il a posé sa tête sur ma cuisse, maman tu as la peau douce, il dit distraitement ; c’est l’heure du coucher, dans la pénombre je suis assise sur le grand lit et je plie le tas de linge. Un haut rayé de K., un pyjama Star Wars de A., des chaussettes dinosaures, un pantalon pastel. La tristesse, elle remonte comme un motif, dans la pénombre, un pyjama velours, un caleçon à bande marine, un polo en maille piquée gris, en leitmotiv avec l’eau dans la pénombre, K. cherche les paires de chaussettes, c’est toi, dis-je, qui as la peau douce. Je pense : c’est bien, c’est toutes les larmes qui évacuent, tout ça passe et me traverse, les jeunes, les vieux, les pas jeunes et les pas vieux, moi j’applique les recettes et je sers de véhicule, je ne suis que les représentations et les validations, je suis ressource – mais je veux rester humaine. Je pense une nouvelle fois à ce qui s’est révélé à Chicago. Un T-shirt toucan fatigué, un caleçon à carreaux, un jeans, des chaussettes poissons. Tout est plié avec l’aide de K.
Son : Toujours Vanessa Wagner – et Wilhem Latchoumia. L’urgence et les motifs dans ce mouvement minimaliste de Philip Glass, Four Movements for Two Pianos: III., in This is America!, 2021.
Petite obsession pour la pianiste Vanessa Wagner. Ses anciennes estampes de Debussy. Dans l’album This is America! une interprétation pour deux pianos toute en intelligence et en retenue de West Side Story. Du Ravel chatoyant pour la route, et puis l’obsession à son comble avec les études complète de Glass, son dernier album. Glass, je disais à un ami cher que ça me semblait toujours sombre, déprimant. Dans cet album pourtant, des percées de lumière, des rayons d’une solidité fluide, un jeu d’ombre et de lumières. Vanessa. Wagner. Difficile de s’appeler de façon plus romanesque ; elle aurait pu être prédestinée à de longs et laborieux drames néo-médiévaux, à des atlas elliptiques aux ruines prenant l’eau et la brume. Pas vraiment ; chez elle, c’est surtout l’éclectisme : à tout embrasser depuis Haydn à la musique électronique. Dérangée probablement, végétalienne, défenseuse des animaux – au regard bleu perçant, au visage découpé et souligné de rouge. Lorsqu’elle joue, ont perd l’éclat des yeux pour l’arabesque douce des sourcils, l’onde des cheveux… aussitôt réfutées par ses mains. Des mains, des doigts dans un battement pur, la grâce dure puisée aux éléments – et cette bague d’or au cercle inscrit de runes.
Son : Vanessa Wagner interprète Philip Glass, Etude No. 1, in The Complete Piano Etudes, 2025.
Vidéo : Sur un vieux piano à New York. Vanessa Wagner interprète Etude No. 17, in Glass: The Complete Piano Etudes, 2025
Pour parler d’autre chose que de mon nombril et de chats : j’ai écouté le nouvel album de Taylor Swift.
Musicalement, c’est pire que d’habitude, avant même d’écouter une seule chanson, on les a déjà toutes entendues…1
J’avais été bluffée par l’album précédent, dont le titre – étonnant pour un tube de showgirl –, promettait ce qui m’intéresse dans la création : The Tortured Poets Department. Torturé, poétique : la promesse était tenue, infusant même dans la musique. On avait un album étonnant, sophistiqué, quasi indie, intimiste, comme des billets esquissés avec la juste distance pour dire les chemins tortueux de la vie et de l’esprit.
The Life of a Showgirl est un album pop, clair et lisse. La démarche pourtant est intéressante : « This album is about what was going on behind the scenes in my inner life during this [Eras] tour, which was so exuberant and electric and vibrant, » explique Taylor Swift, amoureuse et fiancée, dans une interview. J’aime l’idée que l’on compose un album au succès planétaire comme une suite de morceaux croqués d’une phase de sa vie.
Chez Taylor Swift, il y a toujours cet art du story-telling et une recherche poétique intelligente. Ce nouvel album n’y déroge pas complètement, mais je le trouve (trop) léger pour être réellement attachant/intéressant. Dans les grands journaux, les critiques interrogent : être amoureuse et heureuse n’est peut-être pas propice à la création qualitative ? J’avoue m’être fait la même réflexion.
Le bonheur, lorsqu’il est commun et implacable, demande un ciselage extrême pour le tailler aux facettes de l’art. La joie d’être mère, la joie simple d’être amoureuse et en couple, toutes les joies éculées s’aplatissent et aplatissent la création. Je me souviens de la lutte et de l’appauvrissement inéluctable des mots dans les débuts de mon couple avec P., et après la naissance de mes enfants.
L’art, disais-je à un ami cher, ce n’est intéressant que s’il y a des couches infinies sous celle effleurée, que si le lecteur, l’auditeur, le spectateur se retrouve sans crier gare attrapé, à l’intérieur même de l’œuvre, à la créer. Et pour insuffler des dimensions viscérales à une phase aussi éculée que celle de l’amour glamour et installé, il me semble qu’il fallait aller un peu plus loin que dans l’évidence de chansons pop entraînantes.
Son : en voici une malgré tout qui a un côté sale derrière le strass – et c’est ça qui est bon : Taylor Swift, Sabrina Carpenter, The Life of a Showgirl, in The Life of a Showgirl, 2025
Her name was Kitty Made her money being pretty and witty They gave her the keys to this city Then they said she didn’t do it legitly
I bought a ticket She’s dancing in her garters and fishnets Fifty in the cast, zero missteps Looking back, I guess it was kismet
I waited by the stage door, packed in with the autograph hounds Barking her name, then glowing like the end of a cigarette, wow, she came out I said, « You’re living my dream » Then she said to me
« Hey, thank you for the lovely bouquet You’re sweeter than a peach But you don’t know the life of a showgirl, babe And you’re never, ever gonna
Wait, the more you play, the more that you pay You’re softer than a kitten, so You don’t know the life of a showgirl, babe And you’re never gonna wanna »