Au bureau, au cimetière

Le soleil bleu clair tache ma peau – pour le fuir, j’attrape mon sac et son odeur de cuir, la boîte de pâtisseries, sous le bras mon manteau au ruban à défaire. C’est le jardin secret, je m’enfonce entre deux tombes, me baissant sous les branches, les granits oubliés, aux bacs en plastiques dont les fleurs et la terre ont séché, la mousse sous les pieds et les crocus, les muscaris, ça et là, dans un débordement aléatoire et timide. La façon dont s’installe le printemps cette année, plus lente et plus respectueuse que les précédentes, l’éclaircie fraîche des terres et des espaces, d’eau et d’une fluctuation douce de température. Je fais des camemberts budgétaires, j’appelle mon responsable finances. Quelques pierres plus loin, on vaque à ses propres appels, puis on me rejoint, de l’autre côté du rideau de peuplier pleureur. Cuillères de bois au goût de chantilly et de crème de marrons, au goût du rire, assis sur une stèle bancale. J’aimerais expliquer – mais dans l’air les mots n’auraient pas la saveur de ceux posés sur une page – que ces bureaux inventés, c’est ma façon d’appréhender l’essence des lieux, des instants. En partager un côte-à-côte, seuls et ensemble, accessoires et naturels, c’est peut-être l’intimité et la connexion ultimes.

Son : Carpenters, We’ve Only Just Begun / (They Long To Be) Close to You, in The Singles 1969-1973, 1973

Couverture de The Secret Garden, par Frances Hodgson Burnett (1911), illustré par Graham Rust, Godine Publisher, 1987

Where but to think is to be full of sorrow

Dans une tristesse sourde, dans le grand silence de la vie et de la nuit, vous savez, lorsque vous avez étouffé de toutes vos mains ce qui vous était cher – au cas où ça serait bien –, je compose des planches et des camemberts Excel, des plateaux de fromage pour le CNRS, des graphes 2D cernés d’ombres qui se superposent et racontent que nous n’avons plus d’argent, AGDG, RPB, Subvention d’État, FEI, fluides et bâtiment propre, en fond d’écran j’ai la blancheur pastel d’une toile de Jouy et ces mots anciens « tu écriras d’autres livres en novlangue administrative savoureuse j’en suis sûr ». Parfois l’incongruité des instants dépasse les réalités, je souris devant mon écran, pourtant tout est d’une désolation aiguë, mais, me dis-je, si je ne souris pas de cette incongruité, qui le fera ? Et si je n’écris pas cette incongruité, à quoi est-ce que ça aura servi, cette tristesse-là, d’avoir tout gâché, d’avoir tout tailladé ?

L’oiseau chante dans la nuit, le même que celui de mes seize ans qui veillait sur mes aubes d’écriture. Il est trois heures du matin, je me rassemble pour la journée : 100k euros à la clé, deux postes, des tunnels de représentation et de stratégie, et des rames de métro.

Was it a vision, or a waking dream?
Fled is that music:—Do I wake or sleep?

— John Keats, Ode to a Nightingale, 1819

Son : Mark Bradshaw récite John Keats, accompagné de Ben Whishaw et Erica Englert, Ode to a Nightingale, in Bright Star, 2016

Kubo Shunman, Un rossignol sur un rameau fleuri, circa 1800

Entre les pluies

C’est le déluge. Entre les gouttes, j’accompagne A. aux portes ouvertes de son futur collège. La petite présidente du Conseil de vie collégienne qui nous fait une visite guidée privée, treize ans, fraîche, forte et douce, dont la future trajectoire brillante ne fait pas de doute, vaut la matinée sacrifiée — je la range soigneusement dans mon tiroir à personnages.

P. est revenu du marché avec oursins, Saint Jacques, ail de l’ours et une panoplie de brassicacées dont il lave les fanes à grande eau pour monter un pesto. Il s’est arrêté de pleuvoir, A. au piano fait ses gammes ; chez lui / chez moi, même les gammes sonnent comme des compositions. Je fais sauter les coraux de Saint Jacques sur un lit d’aillets, et dresse les noix en lamelles crues, zestes de bergamote, Riesling Grand Cru… Je demande à P. : « On fête quoi, là, exactement ? » Et lui : « T’as pas plein de choses à fêter, toi ? » C’est vrai, un brouhaha luxuriant de choses heureuses.

Le Riesling m’entraîne dans un sommeil sec et minéral. En émergeant, j’accompagne A. aux portes ouvertes de son futur Conservatoire. Sur le chemin, je dépose mon sac chez le cordonnier, rafle un macchiato au café hipster, au Monoprix, j’achète une housse de couette et des taies, des pantalons pour A. qui m’explique : « Je n’aime pas trop les vêtements à la mode, je préfère m’habiller plus élégamment. » Puis des chocolats chez ma chocolatière, pour les visiteurs qui passent au bureau, avec ma carte achat de directrice.

De nouveau le déluge, les trombes d’eau. En attendant que P. vienne nous secourir en voiture-arche, on se réfugie à la maison de la presse où je repère mon livre, rangé entre Le crime organisé en France et L’inconscient. C’est important d’être bien entourée. A. achète des mini-stabilos, un pour lui, un pour son frère.

18h30, je m’extirpe de la voiture avec trois sacs de courses et le sentiment d’avoir bravement accompli mes missions logistico-familiales. P. [qui me connaît bien mieux que moi-même] zyeute mes achats. « On a des oreillers en 50×75, nous ? Non, ils sont carrés, hein. »

Je ressors sous la pluie qui en remet une couche, bottes en caoutchouc et parapluie, échanger mes taies d’oreiller. Et aussi réclamer la facturette de mes chocolats, que je n’ai bien sûr pas prise, alors que V. m’épinglait encore vendredi de ses yeux bleus, en insistant avec sa voix gentille-mais-je-ne-rigole-pas : « Electre, pour la carte achat, tu n’oublieras pas la facturette, ok ? » Pour la peine, je refais un crochet au café et verse l’eau à côté du verre, parce que pourquoi viser avec application, si on peut compter sur l’aléa ? Tout dans l’Univers a le déroulé attendu.

J. m’envoie une photo de sa fenêtre, son thé, le magnolia rose pâle et le soir qui se dépose. Nous échangeons nos magnolias.

Tout dans l’Univers a le déroulé attendu. Toujours je fais les choses vite et approximatives, toujours ça me fait perdre du temps, et celui des autres, toujours il y a une foule de mains tendues pour m’aider dans ces ratés, et je n’apprends jamais. Peut-être parce que c’est un peu magique, à chaque fois, de voir les choses reprendre leur ordre, le monde retrouver sa structure, les morceaux s’emboîter, et les gens et ces cœurs qui répondent présents, d’avoir la preuve par l’exemple que quoiqu’on fasse, j’ai cette place solide sur Terre et qu’on m’y ramènera, avec des mousquetons croisés et élastiques. Ce que les gens ne disent pas (?) de moi et qui pourtant cette fois-ci est vrai : je suis sacrément pourrie-gâtée.

Son : Ben Crosland, First Rain of Summer, in Songs for Rainbow Hill, 2018

Miyazaki Hayao, Tonari no Totoro となりのトトロ, 1988

Juste ça

« Tu te rappelles la fois où on s’est parlé après le Conseil du laboratoire, quand j’ai présenté mon projet de direction et que la première question qu’on m’a posée était : ‘Comment tu vas gérer ton stress ?’ 
— Je me souviens très très bien. 
— T’es jeune, t’es vraiment quelqu’un de bien, que j’apprécie, empathique, t’as une gamine, tout ça… et tu voyais pas, comme l’ensemble du labo d’ailleurs, le problème de ce qui s’était passé. J’ai dû t’expliquer en pleurant pendant 30 minutes (et encore, 30 minutes, c’est rien). Y’a vraiment du boulot dans la société… »

Et ce sont parfois les hommes qui résument avec les mots lucides et justes cette désolation, qu’on sait alors profondément partagée :

« J’avoue. Je suis pas fier. Je t’avais dit après coup que j’avais compris des choses. Et je m’étais dit que juste ça, c’était triste. »

China Marsot-Wood, Bibelots #4, 2017, Collage 8.25” x 6.5”

La suite

Au café hipster ce dimanche, avec mon grand latte au lait d’avoine – P. a héroïquement emmené les garçons au Parc de Sceaux – avec mon nouveau sac en cuir de directrice, mes lapis logés à la base du cou, je rédige des demandes de financement pour des consortia et le laboratoire, planifie les réunions de la semaine prochaine. Les choses une par une et avec le degré juste de préparation, d’implication, de transparence. Et d’humanité j’espère. On dira ce qu’on voudra. Je crois que c’est très bien.

Je le sais.
Mais ce que je voudrais : c’est me perdre dans des chapitres de vents, d’eaux et de sables. J’ai des sensations passantes, des vagues qui me prennent, mais me ramènent pourtant au rivage, il faudrait faire cette place, cette place dans le flot de la vie, pour me laisser emporter pour de bon, pour lancer la croisière.

Mon éditeur me dit qu’on en parle quand je veux, sans pression, de ce deuxième livre.

Mais il oublie sa leçon : « Electre, écrire, c’est une entreprise solitaire par essence. » C’est ce livre solitaire-là qu’il faut que j’attrape, celui qui gémit et souffle par bouffées. Et lorsque je l’aurai saisi, il ne faudra pas en parler. On ne sait pas la fragilité de ces émanations-là, il suffit d’un mot, d’un regard raté et tout s’écroule, et il faut alors une confiance en soi au-delà de tout autre miroir pour pouvoir avancer.

Si je suis prête à me tenir droite dans des tempêtes paternalistes du boys’ club de la science, parce que j’ai fini par connaître ma valeur, en écriture, il me faudra encore être adoubée de multiples façons avant que je ne puisse avancer, attifée de mes doutes en bracelets cliquetants – avant de pouvoir me dire que cette écriture, telle qu’elle sort de mes veines, aurait (?) une réelle (quelconque ?) valeur.

Enfin, ce n’est pas la question. J’ai passé les deux dernières années à écrire pour être lue, dans de formidables successions d’existences parallèles. Alors maintenant, une vie sans cette composante-là me semble d’une incomplétude criante. Il faudra y revenir, coûte que coûte ; je refuse de vivre à moitié, ça ne m’intéresse pas.

Son : un peu de Taylor Swift, parce qu’on peut être un phénomène économique mondial et écrire de la poésie viscérale. Taylor Swift, Clara Bow, in The Tortured Poets Department, 2024. À écouter en lisant le texte, sinon c’est moins intéressant.

Vue sur Londres depuis Hampstead Heath, dec. 2024. À cet endroit-là, j’enfilais des cailloux sur des lignes écriturales suivantes, mélangés à des rocailles d’interactions fébriles, et le fantôme de Sylvia Plath à quelques rues de là ; comme souvent, je ne savais que trop bien et pas bien quoi faire de moi-même.

Stand Up

Son [pour apporter un peu de légèreté à ce billet on ne peut plus prétentieux] : Oliver Davis, Kerenza Peacock, Paul Bateman, London Symphony Orchestra, Flight, Concerto for Violin & Strings: I, 2015.

Dans un monde qui frise la dystopie, où des propos graves sont prononcés et des actions graves menées, nous souhaiterions si fort que la science fondamentale puisse rester un dernier rempart de la paix.

Après réflexion, nous avons décidé de maintenir cette cérémonie de remise de médaille cet après-midi, malgré le contexte1, car il nous semble important de continuer à célébrer, justement, comme un pied de nez à l’obscurantisme, la beauté de la science collective qui se fait, avec des scientifiques brillants et humains, comme notre collègue X.

Je disais à P. au matin, avec apparente légèreté : « Ce qui est bien quand on a fait un discours au Sénat la veille, c’est que toutes les autres interventions semblent d’une grande trivialité. »

Il y a peu, je ne savais que faire et j’étais désespérée de ces cartes qui crissaient entre mes doigts et tombaient inutiles.

Oh – j’ai bien conscience que nous ne sommes rien, nous n’avons, je n’ai aucune portée. Mais j’ai mieux compris, je crois, ce que je peux offrir dans mon microcosme : on m’a confié un peu de voix, il serait lâche de ne pas m’en saisir, alors à ma mesure, je saisis et abats les cartes, je prends des décisions, j’attrape par le bras et entraîne ce laboratoire, je suis prête à le sortir de sa léthargie, dans des salles de conseil et de séminaire, je jauge les têtes plongées dans les sciences comme des autruches, mais surtout une fourmillière d’envies et d’idéaux à insérer dans des pipelines intelligents, parce que c’est cela que nous savons faire : réfléchir ensemble et résoudre des problèmes séculaires ! Et si on ne me dit pas merci, si on me paternalise encore de tous côtés – nous travaillerons aussi sur ce biais de genre –, je lis distinctement dans l’air que c’est ce qu’il faut faire.


On ne saura pas ce que ça me coûte. Que cette grande semaine terminée, devant la tombe de Marguerite Duras, longuement j’ai regardé le ciel bleu, pur, vidée de toutes les forces que j’avais données, d’avoir été ce que pourtant je ne suis pas et n’étais pas née pour, dans une solitude cosmique au cœur du collectif. Me demandant encore si cette semaine, j’ai été juste au monde, et à moi-même ; et il n’y aura personne, jamais, pour me répondre.

  1. Ce jour-là, les scientifiques du monde entier se mobilisaient dans le mouvement Stand Up for Science, pour afficher notre soutien aux collègues américains, et pour défendre les sciences, les humanités et la liberté académique comme piliers d’une société démocratique.  ↩︎
Stand Up. It’s (spring)time. Mars 2025.

Au bureau (mais pas trop), dans le Périgord noir

S. m’appelle alors que je suis dans une conserverie, à choisir des anchauds et des cous de canard farcis. Elle me parle AGDG, CDD plateforme et tickets LSST, dans sa diction puissante et italienne, je suis bien trop curieuse pour lui avouer que je suis en vacances, je prends l’appel, dégaine mon ordinateur et note tout ce qu’elle me transmet. Sur son conseil, j’appelle dans la foulée M., son chef.

Le soir bleuté s’installe sur le Périgord noir, P. conduit sur les petites routes surplombant la Dordogne, K. écoute une histoire dans son casque ; sur le siège passager, j’ai mon téléphone coincé dans l’épaule gauche, mon macbook sur les genoux, et la chienne de M. aboie dans le fond. Il me dit qu’il faudra qu’il aille la nourrir, demande avec douceur comment se passe ma direction, confirme les efforts (inespérés) qu’il fera pour notre laboratoire, et entend pour la première fois les besoins financiers, propose des solutions qui prennent leur place exacte.

Tout se passe très bien, dis-je avec sincérité à propos de la direction – et tant que je me sens soutenue par le haut, je gérerai sans problème l’intérieur. Quelques échanges de fleurs de part et d’autres, il me remercie à nouveau pour mon livre. Puis cet inattendu : « Ah, et bravo pour ton portrait dans [quotidien connu]. C’était super, et on était tous très fiers pour le CNRS. » Je réponds – que répondre d’autre ? – : merci, ma maison d’édition fait un super boulot, et si ça peut servir, tant mieux.

Ensuite, K. m’aide à préparer un lit de mâche pour le caillé de chèvre pris à la ferme, je bats une vinaigrette à la ciboulette et moutarde violette, dépose des cerneaux de noix, des grattons de canards, et nous tartinons de belles tranches de pain avec du foie gras. Sous la douche, j’écoute la table ronde du Sénat sur les Femmes & la Science de la semaine dernière. Plus tôt dans l’après-midi, le naufrage annoncé de J. m’avait passablement inquiétée, alors j’avais appelé Da., depuis les routes périgourdines à ses vieilles pierres aixoises, pour savoir si sa semaine était assez peu chargée pour qu’il l’aide à avancer. Notre échange téléphonique, puis les bouts de messages à forces émoticons a la simplicité des esprits connectés.

C’est drôle, la vie, j’écris à mon équipe de direction, en en-tête du bref compte-rendu que j’ai griffonné de mes appels. Je profite de tout, des bisons au manganèse dans l’émotion fêlée de larmes, de déjeuner sur la Vézère dans le froid et la tranquillité, de la petite main de K. qui m’entraîne dans les colimaçons du château de Beynac, des ruelles médiévales en morte saison, de nous dire avec P. notre sérénité. Et de la multitude d’interactions pertinentes dans lesquelles j’ai la chance de construire, pierre par pierre, ensemble, les châteaux de demain.

Son : Cette belle chanson, écrite par Jérôme Attal pour Michel Delpech : Des compagnons, interprété par Michel Delpech, in Sexa, 2009. Je me rappelle avoir lu dans les savoureux #writerslife de Jérôme Attal que Michel Delpech l’avait pris dans le contexte des compagnons de guerre, alors que ce n’était pas son intention, mais qu’il n’avait pas osé le détromper. Le billet a disparu, dans un vieux carnet sans doute.

19-10-1957 – Beynac et Cazenac, Dordogne, 1957

Est-ce que je sais, moi, quand je joue ?

Ce qui devait arriver arriva. À force de jouer à l’astrophysicienne, à la femme chercheuse, à la directrice, à la porte-parole du projet international G, à l’autrice… , sur les ondes et devant des journalistes. Ce jeu que je jouais contrainte et forcée, parce que mon attachée de presse m’avait déniché toutes ces belles plateformes, et que mon éditeur me disait de ses yeux bleus : « c’est un peu ton job », ce jeu-là. Jeu qui me désolait il y a encore trois mois, dans le travestissement que cela impliquait.

Jouer ! Est-ce que je sais, moi, quand je joue ? Est-ce qu’il y a un moment où je cesse de jouer ? Regardez-moi : est-ce que je hais les femmes ou est-ce que je joue à les haïr ?

— Alexandre Dumas, adaptation de Jean-Paul Sartre, Kean, 1953

dit Edmond Kean à Anna Damby, dans cette affectueuse joute anti #metoo (à première vue, à discuter…), qui m’a toujours délectée.

À force de le jouer. Vous savez comment ça se passe [avec moi] : l’habit, il finit par s’incruster dans la peau, et plutôt tôt que tard. Peut-être parce que dans tout cela, la part de celle qui écrit n’a pas fini au vestiaire, que PB l’a révélé de façon fracassante dans son article, pour que je puisse l’aborder sans craindre le strip-tease. Peut-être parce qu’on m’a rappelé que le sourire s’entendait à l’antenne, peut-être parce que j’ai en parallèle accueilli N. au laboratoire, et en me demandant comment le marquer, me suis rappelé Maya Angelou – que seule l’émotion reçue reste gravée. Peut-être qu’au contact successif des personnes qui m’entourent et celles que j’ai croisées, les lignes se sont posées, et j’ai su, mieux, ce que je pouvais apporter, ce que je pouvais être, en accord avec ce qui m’habitait.

Il y a trois mois, j’étais petite et dans le noir, et cela me paraissait insurmontable, de jouer, encore moins d’être, toutes ces étiquettes que j’avais désirées ou acceptées. Aujourd’hui tout se répond, en dehors et à l’intérieur de moi, et me semble d’une étrange justesse.

À force de le jouer, je suis devenue tout cela. Autrement dit, tout est devenu… naturel ? Y compris le partage de ces parties de moi à qui voudra dans le public, avec toutes mes erreurs et mes hésitations, mes émotions, mes défauts. Qu’importe, je ne me cache plus et tant pis pour mes limites cérébrales, j’exprime, je me plante, je ris, et je donne. C’est un peu ça, je crois, être femme, être autrice, être chercheuse et être humaine.

Son et images : Pour remonter le niveau de ce billet en format dégoulinade avancée, la grâce espiègle et la musique viscérale de Martha Argerich, interprétant de Chopin, la Polonaise N°6 As-Dur op. 53, « Héroïque », 1965. [Note : pas lu Emmanuel Carrière, qui paraît-il a écrit sur cette séquence, et qu’il me semble non advenu d’invoquer pour justifier ce moment de musique, de féminité et de partage.]

Les fauteuils

Perplexe devant les échantillons de cuir et de bois pour habiller les fauteuils de l’amphithéâtre quasi-centenaire de notre institut, en cours de rénovation cette année. Le rouge pétant est moderne mais peu subtil. Le bordeaux rappelle la couleur historique, prudent et trop sage.

Je blague (à moitié) : « Pétant ou sage, ça ne correspond à ma direction. Je voudrais quelque chose de moderne mais qui respecte les racines, et avec une touche de créativité. »

Nous partons sur une alternance de trois nuances rouge-Electre, un damier discret sur le bois miel aux contours arts déco. Si jamais je n’imprime rien d’envergure à ce laboratoire d’ici la fin de mon mandat, il restera toujours la couleur des sièges.

[Je m’interroge obscurément tout de même : faut-il une thèse, une habilitation à diriger des recherches, et être spokesperson d’une manip internationale pour faire décoratrice d’intérieur d’un labo d’astrophysique ?]

Son : Madness, One Step Beyond, in Complete Madness, 1982

Albert Besnard, La première d’Hernani. Avant la bataille, 1903

Quand l’Inde rencontre l’Eurasie

Je propose à N. de dîner au Comptoir et il m’y conte volontiers ses récits de mission dans le XinJiang à cheval, à regarder tranquillement un loup dans les yeux, croiser un cavalier à toque et à plume qui déchiffre sans hésitation les cartes satellitaires illégales… Il m’explique l’usure éolienne des grains de sable, sur la peau ou les pierres lisses du Gobi, les plis de la croûte terrestre dans cette région où l’Inde rencontre l’Eurasie. Je ne suis pas encore assez rodée pour être purement politique et tenir un dîner machiavélique, et je n’ai pas assez de points stratégiques à pousser en ce début de mandat pour le barber avec ça. J’explore cependant toute la liste que j’avais préparée, au détour des émotions, des convergences sur nos élans/mode de vie et de recherche. Les pions sont poussés – peut-être de quoi changer certains futurs de façon drastique, et nous verrons bien comment se joue la suite.

Ce que je voulais de ce dîner, je l’ai eu. La connexion professionnelle à l’intérieur de la ligne de bascule, où, sans aucune ambiguïté, nous pouvons constater nos résonances multiples – et lui de glisser en souriant, à notre énième convergence complice « Il va falloir qu’on arrête, ça va devenir louche. »

Et aussi, quand il me déroule, à ma demande, ce qui l’a amené à prendre la direction de ce grand institut du CNRS, cette affirmation, alors que je n’ai pour ma part rien explicité : « Toi et moi partageons ceci. Nous n’avons pas accepté ces fonctions parce que nous les aimons. Mais parce que nous sommes conscients qu’en les prenant, nous ferons ça mieux que d’autres. » Écho quasi mot-pour-mot à ce que me disait Ralph et qui m’a convaincue d’accepter.

Au contact de ces personnes qui dirigent dans la plus grande intelligence, avec curiosité, humanité et pragmatisme, le rappel de ce vers quoi il faut tendre. On ne peut s’arrêter et s’aigrir à la solitude de la verticalité, cette réalité-là, il faut l’embrasser, elle fait partie de la panoplie de direction, et c’est très bien. Car la connexion, il est possible, au demeurant, d’aller la chercher ailleurs : le monde continue bien au-delà de mon laboratoire.

Son : Dire Straits, Sultans of Swing, 1978

Cavalier aux confins du Pamir. © Maxime Crozet