La traduction [4]

Le partage raté avec mon éditeur-malgré-ses-yeux-bleus me rappelle que la joie de l’écriture, ces joies fines de l’écriture, sont trop fragiles, trop secrètes, intimes, et merveilleuses, pour tenter de les partager à qui ne sait résonner sur les veinules de la création – à qui ne crée pas viscéralement.

Je pinge L. mon journaliste-poète préféré – qui me répond : je sors de mon train, dînons à 21h30 !

À Château d’eau, quel bazar, j’ai l’impression d’émerger du métro dans une métropole africaine. Mais la brasserie est tamisée, nous mangeons de belles assiettes bobos en parlant poésie, traduction, burn out, Moyen-Orient et diplomatie, en parlant du sens que nous avons pu donner à ce que nous sommes au moment où nos livres sont publiés, qui combinent littérature et notre cœur de métier (science ou journalisme).

Il m’offre L’urgence et la patience, notre incontournable premier sujet de discussion. Quelques lignes au-dessus de « Peu mais beau […] », j’écrivais en effet lyriquement sur l’essence de notre science : « la patience dans l’impatience ».

Il lui paraît – et on sent la technique d’écriture journalistique – que dans les longs textes, il faut arriver à être assez idiomatique sur de grandes parcelles pour que les phrases s’effacent au profit du message. Que c’est cela qui rend la traduction difficile. Que paradoxalement, la poésie qui condense les écarts permet plus de liberté de langue. Il me semble que dans les deux cas, une maîtrise forte est indispensable. Cependant, je mesure ma chance de pouvoir me fier à mon traducteur pour ces idiomes-là, et ainsi me concentrer sur les îlots de poésie et de petites formules, là où justement la langue peut se permettre de virevolter au-delà du convenu.

Son livre sort à la rentrée, il se nourrit pour le suivant – il est serein, dit-il. Il a atteint un endroit de sa vie personnelle et professionnelle où il a une stature, peut-être d’un point de vue structurel comme moi en 2024, lorsque tout se mettait en place. Les hommes ont une posture intéressante dans ces nœuds-là, ils prennent cette assise avec évidence et reçoivent d’ailleurs de la société une reconnaissance sans contrepartie grinçante.1

De mon côté en cet instant, je ne suis pas sereine. Fébrile, plutôt. Autour de cette traduction, je sens qu’à la fois ça vibre et me nourrit profondément, en même temps je ne souhaite pas me tromper, rater cette chance de rendre mon texte juste – pour une édition qui pourra être lue plus largement.

Il m’écrit plus tard, alors que lui fait ses valises pour partir sur le terrain à Jérusalem, et moi dans mon interminable bus de nuit : « Ça te rend émouvante. »

Strike, Life, a happy hour, and let me live
But in that grace!
I shall have gathered all the world can give,
Unending Time and Space!

Chillingham III, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

  1. Alors que je me préparais à prendre mon poste de direction, la tendance générale était de me demander comment j’allais gérer mon stress, si ça allait aller, et comment j’en étais arrivée là. ↩︎

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: III. Third Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Utopiae insulae figura de Thomas More | © Wormsley Library