La traduction [3]

C’est un tout nouvel exercice, comparable à aucun autre. Ce n’est pas une création, ce n’est pas de l’écriture pure, ce n’est pas une traduction pure, c’est un processus luxueux dans lequel je joue avec ce qui me transporte.

Sur l’ensemble du texte, je passe rapidement avec confiance. Je m’arrête sur les îlots littéraires, ceux poétiques, lyriques – baroques comme dirait mon éditeur-aux-yeux-bleus, et là, je peux toucher, retoucher, jouer aux mots des heures, des jours.

Mon éditeur avait déjà biffé mon

À choisir, je préfère vivre peu mais beau, bref mais intense.

Pour le transformer en « brièvement mais intensément », arguant devant mon insistance que c’était grammaticalement incorrect. J’avais catégoriquement refusé : qu’importe une torsion grammaticale quand la poésie vient poser sa clé sur un chapitre, sur un livre ?

Je souris en découvrant ce que propose mon traducteur :

If I had to choose, I would live briefly but beautifully, briefly but intensely.

L’allitération du b est intéressante, mais la phrase sonne laborieusement, lorsqu’elle devrait être papillonnante, un battement d’ailes. Or j’évalue mal le poids des torsions en anglais, que je suis loin de maîtriser à un niveau littéraire. Peut-on s’autoriser à écrire live brief but intense? live beautiful? C’est une drôle d’école de langues.

Mais ce n’est pas tout : If I had to choose, c’est assez lourd. À choisir, porte en français une légèreté surprenante. Je propose Had I the choice, où l’inversion permet une rupture bienvenue.

D’autres amusements : la recherche d’images et d’expressions qui collent à l’anglais et véhiculent mon message en laissant de côté le littéral. Sur une énumération de scènes d’explorations spatiales anxiogènes, je propose d’insérer dead circuits, parce que Major Tom de Bowie. Et de me re-mater des scènes de Armageddon pour m’inspirer du vocabulaire…

Enfin, pour retrouver les mots originaux de mon amie anglaise S. dans son récit de détection historique, je réécoute son interview en entier –dont certains passages en boucle. Elle est touchante dans sa diction, sa façon de conter, si précise scientifiquement et avec l’émotion entrelacée dans le déroulé. Et la fin Matilda, sa conclusion d’une voix triste, mais qui ne s’éteint pas. Cette histoire est de l’or de bout en bout, quelle chance de l’avoir eue entre mes mains, me dis-je.

En relisant mon chapitre, je me dis avec une certaine satisfaction inavouable et émue que je lui ai fait honneur, à cet or-là. Le bouleversement haletant, la réserve, la voix de S., la communauté sa joie et son bain de sang, la sérendipité, tout est amené et tenu avec une délicatesse et une poigne si justes. Si je ne l’avais pas écrit, ce chapitre, j’aurais été un peu jalouse.

À chaque chapitre, je me replonge dans l’atmosphère en écoutant d’abord la bande son associée, soigneusement préparée et inscrite dans mes notes.

Et je ne résiste pas à l’envie, le besoin, de lire ces îlots à voix haute. Ça me fait penser à E. qui me parlait de sa façon de traduire, en déclamant ses textes, car, disait-elle, l’anglais se construit autour de la sonorité. Collégienne, puis lycéenne déjà, je pratiquais cela, effectivement, bien plus que le français, j’aimais écouter en boucle des extraits de films enregistrés sur cassette et des podcasts attrapés sur des postes radio lointains, j’aimais ce jeu musical de répéter ces phrases, telle syllabe oubliée, avalée, laquelle collée à un autre bout de mot de façon non intuitive… la rythmique et le découpage est fascinant, et c’est vrai, contrairement au français, l’anglais s’entend sur la page plus qu’il ne se regarde.

O the high valley, the little low hill,
And the cornfield over the sea,
The wind that rages and then lies still,
And the clouds that rest and flee!

Chillingham II, Mary Elisabeth Coleridge, 1907

Son : Oliver Davis, Chillingham, for Soprano, Piano and String Ensemble: II. Second Movement, interprété par Grace Davidson, Emma Heathcote, Kerenza Peacock, Katherine Jenkinson, Oliver Davis, n Liberty, 2018. Sur le poème lumineux de Mary Elizabeth Coleridge.

Juan Cobo, Libro chino intitulado Beng Sim Po Cam […], MS No. 6040, Biblioteca Nacional de España. Copie personnelle et traduction de Juan Cobo du manuscrit chinois Mingxin baojian 明心寶鑑 (Precious Mirror for Enlightening the Mind) (circa 1590)