Charade normande [4]

Son : Parviz Meshkatian, Kambiz Roshan Ravan, A Piece for Santur & Orchestra, in Doode Ood, 2011

Lundi : Cary G. emmena sa vieille tante à Étretat, mais elle n’était pas assez vaillante pour aller au sommet. Il se perdit dans le bain de foule et dans la longue marche jusqu’au parking à touristes.

Lundi : marée basse à Yport. Jean-Louis et Audrey H. partirent avec seau et épuisette débusquer des crevettes. Sur le chemin, dans un petit café, tout en dégustant un Brésil de spécialité et une tarte fine, elle écrivit à Nicolas B. : « RAS. Pas de trace de diamant bleu, personne n’en parle ici. C’est une vaste blague. »

Elle reçut pour toute réponse les photos de son carnet de voyage. Des pages de sa traversée du désert iranien, ses mésaventures automobile sur la route de Yezd. Faute de comprendre ce que signifiait son message, ni s’il était en France ou en Iran, elle les lut à voix haute à Jean-Louis, qui se tartinait de Chantilly.

??

Nous nous étions beaucoup interrogés sur ce gâteau de terre dressé loin devant nous en bordure de la piste : la forme à peu près d’un cornet à dés renversé, ou d’un œuf posé sur la base. Mais c’est une enceinte carrée, aveugle, dont le sommet crénelé s’élève à trente mètres au-dessus du désert de sel. Silence absolu et soleil vertical. Un ruisseau qui traverse la piste y pénètre en passant sous une porte à peine assez large pour un âne bâté. On l’a poussée, et derrière, il y avait un mouton écorché suspendu à une voûte, des cris d’enfants, des ruelles bordées de plusieurs étages de maisons, une grande pièce d’eau turquoise entourée de noyers, de maïs, de petits champs qui montaient en gradins jusqu’au niveau des murailles. Bref, toute une ville à vivre sur ce filet d’eau. En levant la tête, on voyait d’étroites volées d’escaliers monter en zigzag jusqu’à la ligne des créneaux, et le soleil comme du fond d’un puits. Les quelques vivants de cette place forte sont revenus avant nous de leur surprise, et le plus hardi nous a offert le thé chez lui. Une centaine d’habitants s’accrochent encore à cet endroit qui s’appelle Fakhrabad, et subsistent grâce aux petits troupeaux qu’ils ont dans les montagnes, à deux journées de marche. Parfois un camion d’épicerie venu de Yezd s’arrête devant la porte ; parfois aussi une semaine entière s’écoule sans qu’on voie rien passer sous les murailles.

Ici, le vent même n’entre pas. Les feuilles mortes de plusieurs années tapissent les toits, les terrasses, les escaliers acrobatiques, et craquent sous le pied.

— Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Ed. La Découverte, 1963

Thierry Vernet, illustration de L’usage du monde, Nicolas Bouvier, Ed. La Découverte, 1963

Jeux d’eau reflétés sur les tables-rochers, ils marchèrent loin en contournant les falaises sur la gauche, jusqu’à ne plus voir la ville. La côte d’albâtre continuait à perte de vue, et ce trou gigantesque creusé dans la craie, qui sentait l’algue. Ils prirent deux crevettes dans le seau en plastique – un goût de pas assez.

En rentrant à Yport, la tour de l’horloge avait un air interrogateur. Ils cuisirent un crumble avec du beurre du crémier et les pommes du verger.

***

Cette nuit-là, Cary G. se faufila dans Yport dans l’obscurité, interrogea l’horloge, la falaise, les deux rues du village, passa par la porte qu’Audrey H. avait oublié de fermer, prit trois cuillères de crumble et de la glace à la vanille. « Et qui a mangé le Neuchâtel au lin ? » s’offusqua Jean-Louis au réveil le matin.

Mais ce n’est pas le fromage qu’Audrey H. repéra sur la table. Elle attrapa le Moleskine noir rempli d’une écriture serrée et le glissa dans son sac. Les indices de Cary G., elle allait les débusquer, et avec plus de succès que les crevettes translucides.

Thomas Chelimsky et Audrey Hepburn in Charade, 1963