La Difunta Correa

Fede et moi marchons sur la croûte de pierres déposée sur la croûte de sable, le soleil tape tape, il n’a pas de chapeau, il ne les aime pas, m’explique-t-il. Je l’interroge sur la difficulté de diriger son laboratoire sous l’ère de Milei, sur ses enfants – un garçon, une fille –, un peu sur ses amours. Nous montons cette pente lente qui s’étale comme des gâteaux de farine jusqu’au pied des structures plus pentues, les faux rochers à la crème décorés de cailloux noirs. Nous n’allons pas aussi loin. De là où nous sommes déjà, on surplombe toute la vallée ; on verrait presque les neutrinos surgir et déployer leurs gerbes dans l’atmosphère brûlante. Fede me rappelle la légende de la Difunta Correa, la sainte de la région de San Juan, morte de soif en traversant le désert, dont le nourrisson a survécu en tétant son sein. Sur le bord des routes, on reconnaît les petites chapelles qui lui sont consacrées, par l’amoncellement des offrandes de bouteilles d’eau en plastique. Marguerite Yourcenar racontait aussi une histoire de mamelons nourriciers. O. plus tard dans la voiture analyse avec son humour de merde décalé : « Sauvé par la mère nourricière ! La fonction première de toutes les femmes, c’est de se sacrifier pour ses gamins… nan, t’es pas d’accord ? » Dans la foulée, son visage se ferme et il a cette remarque sur les innombrables commentaires que j’ai essuyés sur la piste avec le quatre-quatre, la veille : « Clairement, c’est parce que t’es une meuf. On a un sacré biais de merde, on peut pas s’empêcher : une femme prend le volant et on n’arrive plus à fermer nos gueules. » O. n’était pas dans cette voiture, mais il endosse la responsabilité collective de ses Daltons et des hommes – moi je n’avais même pas réalisé, et soudain ses mots lissent le terrain de mon cerveau.

Son : Grand Corps Malade, Mesdames, 2021

La difunta correa, print, circa 1960
Parque Leoncito, mars 2026

Sur la piste de Las Chacras

Nous partons au matin, tôt, escadron de quatre-quatre, je m’installe à côté de O. avec mon sac à dos rouge, jean et chemise de toile, les arbres sont drus le long des routes, l’Amérique latine déroule son chaos de béton et de tôles, au sortir de San Juan, les maisons dans l’anarchie entre les peupliers bien rangés, la verdure couleur maté ponctuée de rouille et grise de poussière.

À Caucete, je voulais acheter des pains ronds dans une cahute et du queso annoncé en grosses lettres sur du carton, mais il fallait faire le plein et nous repartons avec des sandwichs industriels de jamón y queso, et un « espresso » dilué dans un gobelet d’un demi litre.

La géologie et notre conversation stratégique envahissent l’habitacle, entre les nuages, la lumière pointe vers une zone de la montagne centrale, « C’est Dieu qui nous indique le site, » dit O.

Nous allons à « Point 5 » du Site 1, l’endroit le plus difficile d’accès : 2h de route, 1h de piste, puis 2h de hors piste à 3 km à l’heure. Nous allons mesurer l’environnement radio et estimer s’il est possible d’accéder à la montagne avec des hélicoptères, des ânes, ou des aigles.

Lorsque nous nous approchons, les vallons paraissent moins escarpés, mais le terrain sera rock’n’roll – je répète avec enthousiasme que je suis dans le déni et que c’est tout à fait faisable. Mais c’est cela qui nous a amenés ici, O. et moi, ce déni-là, non, cette envie de défier un soupçon les éléments et la technique, tout en restant lucides.

Au dernier village avant de prendre le lit de la rivière asséchée, sous le pont du chemin de fer désaffecté, nous garons brièvement nos quatre-quatre devant un ranch ensommeillé. Carcasses de montures, ferronneries rouillées, le vent passe entre les buissons à épines, secoue les bâches en plastiques lestées de grosses pierres.

Carlos Cerimedo, Marayes Station, sur la route de Las Chacras, circa 1950

Sur la piste vers Las Chacras, nous nous arrêtons pour de bon, sortons le coffre en métal avec la batterie et l’électronique, le mât, les bras de l’antenne papillon et sa tête amplificatrice. O. admire le design des mécaniciens : « J’aime bien, on dirait un cercueil d’enfant, avec la croix. » On visse, on dévisse, on connecte, déconnecte, et avec le spectrum analyzer, on voit du bruit dégueulasse, on visse on dévisse on connecte déconnecte, on grille un amplificateur, on visse on dévisse, on change d’amplificateur, on ne mesure plus rien, on ne comprend pas pourquoi les 12 V de la batterie auraient grillé l’ampli. C’est probablement le transformateur qui crache du bruit, dit O. Alors on essaie de fermer le coffre qui fait office de cage de Faraday (étanche aux rayonnements parasites), sauf que de toute façon, on ne mesure plus rien. On réessaie, on rebranche, toujours rien. En désespoir de cause, on utilise une batterie de caméra de 7 V, et là miracle, tout fonctionne, et 2x mi-racle, le site est propre, très propre ! Il y a même ce pic à 137 MHz, qui correspond à la fréquence de communication de l’aviation, et qui indique que notre système prend de vraies données.

On est content, dit O.

On teste les autres bras Y, puis Z, la cage fermée, les fesses de O. posées dessus pour bien étanchéifier, puis on dévisse débranche range, les vis, les câbles, les outils, on ferme les boîtes, on scotche le matériel, on glisse la tête de l’antenne dans des sacs anti-UV et des protecteurs à bulles, on monte le tout dans l’arrière du pick-up, les autres mangent les sandwichs pas bons, je grignote des tomates cerises si mures qu’elles explosent dans ma bouche en friandises, on boit, on va faire pipi derrière les buissons et les cactus aux grandes épines.

Je me pique sur un ressort qui dépassait d’un amplificateur, comme sur un rouet, mais je ne m’endors pas ; au retour le paysage est différent à la lumière descendante.

Revenue à l’hôtel, j’hésite à me coucher, et puis non. Je sors me promener, je m’installe dans le patio – si argentin – de l’Alliance française, avec un chou à la crème et une théière. Carreaux brique et blanc en quinconce, fontaine de pierre et fer forgé : on se croirait à l’époque coloniale, à San Telmo à Buenos Aires.

Je jette des phrases en vrac. O. m’appelle « tu dors ? ah non, t’es où, toi ? » Et je ferme tout pour aller le rejoindre et manger des sorrentinos à la tomate avec la troupe.

Son : Sergio & Odair Assad, Tango Suite: 2. Andante, in Sergio and Odair Assad Play Piazzolla, 2001

Dans le patio de l’Alliance française, San Juan, mars 2026

Londres

Dans la Circle Line, entre High Street Kensington et South Kensington, Elisabeth me parle de ses recherches sur la résonance entre l’Histoire et le théâtre contemporain britannique, de sa façon de traduire les œuvres en les déclamant à voix haute. Sur la traduction de mon livre, elle dit : « Il faut corriger et signaler ce qui n’a pas été perçu, mais tu ne pourras pas traquer chaque ligne, à un moment, tu devras lâcher ton texte. » Elle dit aussi « Tout le monde l’a dévoré, chez nous, ton livre. » Elle a un accent londonien parfait, me raconte volontiers les défis qui tombent dans sa boîte mail, ses nuits, ses enfants. Devant l’Institut français, elle m’accompagne pour que je prenne mon macchiato au lait d’avoine, nous nous appuyons sur les porte-vélos pendant que je sirote mon café et elle voulait s’arrêter pour apprécier l’architecture de la rue. Elle ne me materne pas, mais elle est mentor, elle sait où elle est et où je suis, que ce sont les bons endroits, elle me décrypte les collègues, elle parle avec considération et transparence, elle me fait penser à Andromeda, peut-être, une générosité, le temps qu’elle prend dans le flot fou / pause, je vais prendre un moment avec toi, t’écouter, profiter de cette ville, être là.

Son : force est d’admettre que les anglais restent les meilleurs en crème, en jardins et en rock à travers les époques, ici la londonienne Florence Welch avec sa voix lyrique et puissante, Florence + The Machine, Shake It Out, in Ceremonials, 2011

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

La Marsa

La route depuis l’aéroport est une friche aux constructions aléatoires, comme attendu. Mon beau-frère commente au volant : « L’espèce la plus répandue en Tunisie, c’est le sac plastique. »

La Marsa, bougainvillées et bord de mer, ses maisons cubiques, cossues, immaculées, portails hauts et fenêtres voilées de ferronnerie peinte de bleu, aux motifs lyrico-géométriques. Ça et là, des mosaïques de terre cuite émaillée surgissent entre les vastes surfaces de blanc, la ponctuation coquette aux couleurs solaires.

La nuit, je bois une verveine du jardin d’Allia avec les branches qui dépassent de la tasse, dans le canapé immense jeté d’une fouta turquoise, entourée de cercles de paille tressés et de meubles en palmier faits sur mesure. 

Avec ma sœur, nous devisons naissance, morts, ce que nous souhaitons créer et pour quoi. Peut-être que je saurai à la fin de ce séjour ce que je veux écrire, enfin. La pluie n’en finit pas de battre ; le système de drainage urbain étant peu efficace, j’ai l’impression que nous vivons une inondation. 

Entre deux déluges, nous sommes sorties nous promener, fouler le sable percolé d’eau douce et les vagues se casser contre l’inquiétante bâtisse désaffectée. Puis au café « À mi-chemin », le smoothie aux dattes et une mer noire entre des meubles en rotin et un tourne-disque vintage.

Je parlais de fauteuils crapaud et du pouvoir des changements, de la question clé « qu’est-ce que tu attends de moi ? » qui dévérouille les portes.

De l’autre côté de la rive, au soleil couchant, les rochers rouges aperçus depuis l’avion. Les pensées courent aujourd’hui si vite par-delà l’eau, plus vite que l’aéropostale, les paquets de lettres dans les sacs de toile arrivent intacts, sans être mouillés ni effacés par la pluie.

La Marsa, Tunisie, décembre 2025

Choses incongrues et jolies

Des catalpas romantiques enfin en partage 
Les yeux rouges des autres
Un tonka au darjeeling et une pomme de terre
L’immobile jardin d’hiver
Les jonquilles de décembre
Paris la nuit au seuil de Noël, tout au bout de ce jour

Son : Georg Philipp Telemann, Concerto for Recorder and Flute in E Minor, TWV 52:e1: Largo, interprété par Daniel Rothert, Elke Martha Umbach, Kolner Kammerorchester, Helmut Müller-Brühl, 2003

Kent, déc. 2024

Fragments de fin d’année vi.

K. est décédé d’un accident, brutalement. Une compagne, deux gamins. Un laboratoire (le mien) sous le choc, et toute une communauté de même.

Je parcours sans courage les photos, les témoignages partagés, je songe à analyser cette tristesse collective et me ravise. Il n’a pas dit adieu, et c’est peut-être pour ça que je ne suis pas en angoisse – encore un truc dont il faudra que je le remercie.

Son : Nadia Kossinskaja, Oblivion, in Guitar Dreams, 2020

Jean Arp (Hans Arp, dit), Papier déchiré, 1932, Centre Pompidou

Fragments de fin d’année v.

Sur la table ronde, insupportablement pleine de piles
C. a cherché un endroit « sérieux » pour m’emmener dîner
du sanglier parmi six assiettes, le vin minéral, le chef et des cailloux du Gobi que j’ai déballé de mon lange japonais / je voulais rester là

Le lendemain, j’ai traversé la grande dalle de Jussieu et on a bu du vin Élodie Balme, le saucisson était truffé et la tome fleurie, le magret fumé.
O., grave et léger –

Stop fermé mon tel / je m’échappe dans la pénombre. le marché fait du boucan, je m’assoupis quelques minutes.

Puis je reprends les monceaux d’appels et de messages / à chaque fois que je me réveille, le reflux de l’impossible ce n’était pas un rêve.

mais il y a tu vois un fil de personnes sur lesquelles on pose le bras, qui sont là. et on continue, ensemble

Son : Gabriel Fauré, Requiem, Op. 48 : VII In Paradisum, 1890, Paavo Järvi, Orchestre de Paris (2011).

Quiet Ensemble (IT), Solardust, 2023, at Into The Light, Grande Halle de la Villette, juin 2025

Fragments de fin d’année ii.

V. se lève pour jeter l’emballage des papillotes au chocolat noir. Campée dans ses baskets, son pull à mailles, et sa tasse de thé bien tenue, pour ne pas laisser s’échapper, ni la tasse, ni le reste :
— Tu donnes l’impression que toutes les tâches sont fun, même quand c’est pénible. Moi, je me nourris de ça, de ton énergie.

Elle a les yeux clairs qui pétillent. Elle glisse encore, avec une sorte de malice – quelque chose de la maman-tigre, de l’amie, de la collègue aux coudes serrés, de l’absolu et rassurant soutien enveloppé dans une humanité douce :
— J’aime beaucoup travailler avec toi. 

Son : Antonín Dvořák, Songs My Mother Taught Me (From Gypsy Melodies, Op. 55, B. 104), interprété par Sumi Jo, PKF – Prague Philharmonia, dir. Ondrej Lenard, 2019

Highgrove’s Wildflower Meadow, papier-peint par Sanderson au motif adapté d’une archive française sur le « Wildflower Meadow », développé en partenariat avec le King’s Foundation, détail

Fragments de fin d’année i.

22 novembre 2025. il fait très froid, j’ai acheté des petites bricoles pour remplir le calendrier de l’avent, je vais à l’audition de piano de A.
qui jouait du cor plus tôt, et me montrait les mouvements de lèvres
Susanna ce matin au café hipster pour papoter femmes de science
ce que nous sommes, ce que nous ressentons, et autour ce monde qui n’arrive pas à changer, malgré tout

Son : Anton Bruckner, Symphony No. 4 in E-Flat Major, WAB 104 “Romantic” (1886 Version, Ed. Nowak): III. Scherzo. Bewegt – Trio. Nicht zu schnell. Keinesfalls schleppend, interprété par le Wiener Philharmoniker, dir. Claudio Abbado

Rosemåling, dans l’église Uvdal Stave, Buskerud, Norvège, Photo: Frode Inge Helland, 2005