Sur la piste de Las Chacras

Nous partons au matin, tôt, escadron de quatre-quatre, je m’installe à côté de O. avec mon sac à dos rouge, jean et chemise de toile, les arbres sont drus le long des routes, l’Amérique latine déroule son chaos de béton et de tôles, au sortir de San Juan, les maisons dans l’anarchie entre les peupliers bien rangés, la verdure couleur maté ponctuée de rouille et grise de poussière.

À Caucete, je voulais acheter des pains ronds dans une cahute et du queso annoncé en grosses lettres sur du carton, mais il fallait faire le plein et nous repartons avec des sandwichs industriels de jamón y queso, et un « espresso » dilué dans un gobelet d’un demi litre.

La géologie et notre conversation stratégique envahissent l’habitacle, entre les nuages, la lumière pointe vers une zone de la montagne centrale, « C’est Dieu qui nous indique le site, » dit O.

Nous allons à « Point 5 » du Site 1, l’endroit le plus difficile d’accès : 2h de route, 1h de piste, puis 2h de hors piste à 3 km à l’heure. Nous allons mesurer l’environnement radio et estimer s’il est possible d’accéder à la montagne avec des hélicoptères, des ânes, ou des aigles.

Lorsque nous nous approchons, les vallons paraissent moins escarpés, mais le terrain sera rock’n’roll – je répète avec enthousiasme que je suis dans le déni et que c’est tout à fait faisable. Mais c’est cela qui nous a amenés ici, O. et moi, ce déni-là, non, cette envie de défier un soupçon les éléments et la technique, tout en restant lucides.

Au dernier village avant de prendre le lit de la rivière asséchée, sous le pont du chemin de fer désaffecté, nous garons brièvement nos quatre-quatre devant un ranch ensommeillé. Carcasses de montures, ferronneries rouillées, le vent passe entre les buissons à épines, secoue les bâches en plastiques lestées de grosses pierres.

Carlos Cerimedo, Marayes Station, sur la route de Las Chacras, circa 1950

Sur la piste vers Las Chacras, nous nous arrêtons pour de bon, sortons le coffre en métal avec la batterie et l’électronique, le mât, les bras de l’antenne papillon et sa tête amplificatrice. O. admire le design des mécaniciens : « J’aime bien, on dirait un cercueil d’enfant, avec la croix. » On visse, on dévisse, on connecte, déconnecte, et avec le spectrum analyzer, on voit du bruit dégueulasse, on visse on dévisse on connecte déconnecte, on grille un amplificateur, on visse on dévisse, on change d’amplificateur, on ne mesure plus rien, on ne comprend pas pourquoi les 12 V de la batterie auraient grillé l’ampli. C’est probablement le transformateur qui crache du bruit, dit O. Alors on essaie de fermer le coffre qui fait office de cage de Faraday (étanche aux rayonnements parasites), sauf que de toute façon, on ne mesure plus rien. On réessaie, on rebranche, toujours rien. En désespoir de cause, on utilise une batterie de caméra de 7 V, et là miracle, tout fonctionne, et 2x mi-racle, le site est propre, très propre ! Il y a même ce pic à 137 MHz, qui correspond à la fréquence de communication de l’aviation, et qui indique que notre système prend de vraies données.

On est content, dit O.

On teste les autres bras Y, puis Z, la cage fermée, les fesses de O. posées dessus pour bien étanchéifier, puis on dévisse débranche range, les vis, les câbles, les outils, on ferme les boîtes, on scotche le matériel, on glisse la tête de l’antenne dans des sacs anti-UV et des protecteurs à bulles, on monte le tout dans l’arrière du pick-up, les autres mangent les sandwichs pas bons, je grignote des tomates cerises si mures qu’elles explosent dans ma bouche en friandises, on boit, on va faire pipi derrière les buissons et les cactus aux grandes épines.

Je me pique sur un ressort qui dépassait d’un amplificateur, comme sur un rouet, mais je ne m’endors pas ; au retour le paysage est différent à la lumière descendante.

Revenue à l’hôtel, j’hésite à me coucher, et puis non. Je sors me promener, je m’installe dans le patio – si argentin – de l’Alliance française, avec un chou à la crème et une théière. Carreaux brique et blanc en quinconce, fontaine de pierre et fer forgé : on se croirait à l’époque coloniale, à San Telmo à Buenos Aires.

Je jette des phrases en vrac. O. m’appelle « tu dors ? ah non, t’es où, toi ? » Et je ferme tout pour aller le rejoindre et manger des sorrentinos à la tomate avec la troupe.

Son : Sergio & Odair Assad, Tango Suite: 2. Andante, in Sergio and Odair Assad Play Piazzolla, 2001

Dans le patio de l’Alliance française, San Juan, mars 2026