La discipline avant que tout ne lâche et n’entre dans le cercle vicieux d’une dépression post-partum – la perte de sens lorsque le sommet que vous avez visé pendant tant d’années est atteint. On se croit si forte, invincible, puis votre cerveau vous rappelle que cela tient par chimie et rétro-actions, enlevez cette carotte qui vous faisait courir et maintenant, l’errance dans le potager : quel légume ?
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 2. Hallingskarvet II, in Dreamweaver, 2023
Ribsam & Sons’ Seed Catalog designs, Smithsonian Gardens, circa 1875
2026, j’entre dans l’année fatiguée, fatiguée, comme un corps lourd et un esprit embrumé, des trous dans le cerveau, des réunions manquées, des doutes et des irritations plein les cils jusqu’aux plantes des pieds
je fais une batterie d’analyses mais mon sang est parfait
Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 1. Hallingskarvet I, in Dreamweaver, 2023
Jean (Hans) Arp French, Constellation with Five White and Two Black Forms: Variation 2, 1932. Au MoMa, NY, nov. 2023
Il faut être le plus possible dans la transparence, mais parfois la transparence ne fonctionne pas. Les gens s’inventent une histoire simple et fausse pour donner sens à une situation trop complexe qu’ils ne peuvent appréhender. Alors, il faut la remplacer par une autre histoire, pas complètement vraie non plus, mais dont tu contrôles le narratif.
Je réponds : ces gens sont intelligents, ce sont des scientifiques… Et puis immédiatement me reviennent les déconvenues, le tracé pour aller de A à B qui doit passer par X, Y, Z, et aussi par G, H, K, durer trois mois, six réunions, et bercé du sentiment d’importance et d’être acteur. Comme les gens se sont rabattus sur l’histoire simple et fausse, qui a été clamée – les clameurs ont clamé, les moutons et l’herbe se sont tus. Le collectif était endommagé.
Fabuler, c’est vivre et réciproquement, écrivait en substance Nancy Huston, dans L’Espèce fabulatrice. Mais soudain le processus prend une autre dimension, il devient un outil, avec un objectif analytique. Nous ne sommes plus dans un jeu d’écriture, ni de vie personnelle, nous sommes politique.
Je pensais à Thomas More, à Electre vs Egisthe, au Cardinal de Richelieu. À ce que cela coûte de diriger, i.e., de prendre la responsabilité d’avancer pour un collectif. L’absolu n’est pas forcément là où on l’a inscrit ; parfois #FaireCeQuIlFaut, c’est d’aller à contre-courant de ses petites valeurs, pour une valeur plus grande. Mais à partir de quand se perd-on et devient-on obscure à soi-même ?
Giambattista Piranesi, Le Brasier fumant, planche VI (sur 16) de la série Le Carceri d’Invenzione, Rome, édition de 1761 (révisée de 1745).
C. quitte la collaboration G. Les relations s’étaient distendues et cela ne fonctionnait plus, l’envie n’était plus là de travailler ensemble, d’un côté comme de l’autre, il ne trouvait plus sa place dans le projet, et il est parti, au terme d’une lente détérioration de considérations, sur le fil d’une communication épuisée. O. et moi voyons arriver son mail de départ comme un point final à une phrase qui était déjà dite – nous en parlons à peine. Puis dimanche, O., visiblement en train de faire le tri dans son courrier, au bout d’une semaine à enseigner des dizaines d’heures, sur les rotules, lui envoie une réponse simple, sans faux-semblants. « Sans tes contributions, G. ne serait pas là et nous ne l’oublions pas. J’ai collecté sur ce drive les photos prises sur le terrain ensemble, aux prémices de notre projet. » Dans le drive, je redécouvre C., son grand nez et son large sourire, entouré comme une star par des écoliers chinois au foulard rouge, assis dans le désert avec sa capuche et une antenne, à parler à mon fils dans un container à Nançay.
Ce qui est émouvant, c’est le geste de O. Cette humanité saine, où dans la séparation, on redonne la place et le sens à ce qui a été et sera.
Henri Matisse, Grande décoration avec masques, 1953
Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste. « C’est quoi qu’on entend ? — Debussy, je pense. » Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.
Samedi matin, blanc, quelques degrés, humide, vertical et horizontal, les barres HLM nichées de jardins partagés, rêves de palettes peinturlurées de bleu, et les jeux métalliques sur tapis de gomme jaune. Blanc, silence, une vieille avec son chariot de courses, quatre enfants en jogging et parka entre les arbres. Les bancs épars au bois mouillé, mousseux, une bâche en plastique posée sur l’un d’eux.
Chaleur et odeur douce, de notre point focal, nous appartenons ou n’appartenons pas à cette photographie.
Son [étouffé au passage d’une voiture garée] : disiz et Theodora, melodrama, in on s’en rappellera pas, 2025
11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.
Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.
She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.
Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.
Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.
[…]
When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.
This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.
— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.
Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960
Forêts denses et troubles dansées aux multivers embusqués, saphirs et argent labyrinthes étriqués de branches cassées réparées enchantées
Arrivés à la clairière, la petite église, la vue cloche.
et j’ai dit : ça ne va pas ça ne va pas ça ne va pas
à l’objet-même de la cloche qui me dévisageait dans un regard filtré par une iridescence sonnante trébuchante
un instant le morpho a replié ses ailes sous l’enveloppe le beffroi effroi mon visage dans le sien
il carillonne : c’est une fluctuation
c’est une fluctuation le règne du monde l’hystérie chez les femmes les conflits d’intérêt les signaux faibles les petites mimines les mots posés les 49.3 les trains de vapeur sèche les corps crispés la malbouffe des songes c’est une fluctuation et tu es folle folle folle
C’est tout ce que tu auras ce matin au petit-déjeuner. À quoi t’attendais-tu ? Des œufs à la coque des pancakes et du miel ? Du sucré du salé du café torréfié ? Un post-it sur le frigo pour la bonne journée ?
Et toi ? qu’as-tu fait de ta nuit ? Inuit méandres spirales sans appel de fissure en rupture de torture en conjonctures à la lumière bleutée des écrans de fortune
Pourquoi as-tu gardé ces neuf heures pour toi ? Tant qu’à être vivant à l’aube me chanter comme l’oiseau un conte ton récit emmêlé déroulé ce qui est ressenti ce qui perdure ou craque ce qui brille ce qui chevrote ce qui dévore
Non. C’est raté. Tu n’auras rien de plus ce matin Pas de paquet cadeau au ruban de mon temps Tu peux crever d’inanition j’asphyxierai tes attentes jusqu’à ce que tu n’en aies plus que tu crèves que tout crève comme moi seul sans phare au milieu de la nuit
D’accord. De toute façon je ne petit-déjeune pas !