Dunhuang

Aux confins des routes et des soies, la topographie peut être accidentée, périlleuse – pour ne pas périr, il faut laisser le voyageur sur le bas côté, lui demander de descendre, et on a à peine un regard dans le rétroviseur, sur la poussière qui prend le turban clair. Il y a, là bas, plus loin, cette cité d’or, et il faut y arriver avant la tombée de la nuit.

La nuit : juillet 2027. La cité d’or : Buenos Aires, où se tiendra la prochaine conférence internationale du domaine, et où il faudra publier nos spectres de rayons cosmiques, sous peine d’être mauvais.

Je suis dans cette salle aveugle, à la décoration surchargée, grossière, aux matériaux pourtant nobles, travaillés sans goût, et j’écoute les présentations d’une oreille pendant que je trace l’architecture de notre édifice cosmique. Je ne suis plus porte-parole du projet, mais après réflexion, je me suis proposée pour mener le groupe de travail scientifique qui produira ce fameux spectre. Pourquoi ? Parce qu’il m’est apparu (tout volume de cheville égal par ailleurs) que je suis un peu comme Obi-Wan Kenobi, pour sortir ce résultat.

Carrie Fisher en Princesse Leia, in Star Wars: Episode IV – A New Hope, dir. George Lukas, 1977

Je ne dis pas que nous y arriverons, parce que les linteaux et les pierres, chacun doit les tailler, et l’architecte et la maîtresse d’œuvre ne sont rien sans le travail acharné des artisans.

Or c’est étrange, en ce matin climatisé, à boire café sur café avec les choux à la crème, de gros raisins secs et les amandes entières, le silence. Le silence dans l’habitacle comme je prends le volant dans un chaos maîtrisé. Je trace les traits et l’équilibre se dessine entre les composantes, je sais encore la science, d’où elle provient, les données et les équations, et je sais aussi les gens de ma collaboration.

Quand l’adversité atteint la limite de la rupture, soudain s’écoule la nappe de médiocrité, et se libère l’énergie, je redeviens réelle, physicienne, créatrice, et non fictive et atrophiée.

Mais ça ne dure que quelques heures, car le voyageur surgit et attend au bord de la route. Et vous ouvrez la portière, vous le laissez embarquer. Parce que la compagnie humaine vaut mieux dans le désert, malgré l’entropie ? Parce que vous espérez que l’interaction sera différente, sans essorage neuronal ?

La cité d’or se rapproche, les suspensions crissent, et vous ne savez pas, ne saurez pas, si vous avez pris la bonne décision.

Son : Wu Man, Silkroad Ensemble, Yo-Yo Ma, Night Thoughts, in A Playlist Without Borders, 2013

Timothée Chalamet en Paul Atréide, in Dune: Part Two, dir. Denis Villeneuve, 2024