Derrière la porte (1) : Cinéma de banlieue

Samedi matin, blanc, quelques degrés, humide, vertical et horizontal, les barres HLM nichées de jardins partagés, rêves de palettes peinturlurées de bleu, et les jeux métalliques sur tapis de gomme jaune. Blanc, silence, une vieille avec son chariot de courses, quatre enfants en jogging et parka entre les arbres. Les bancs épars au bois mouillé, mousseux, une bâche en plastique posée sur l’un d’eux.

Chaleur et odeur douce, de notre point focal, nous appartenons ou n’appartenons pas à cette photographie.

Son [étouffé au passage d’une voiture garée] : disiz et Theodora, melodrama, in on s’en rappellera pas, 2025

© Rémy Soubanère, de la série Alphaville, 2016

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

Beni Zelten

Ce sont les ruines d’un village berbère, effrayantes et merveilleuses. Sur des centaines de mètres de colline, en pierres ocres très propres empilées au coucher rose, qui peint les roches et les rend braises.

Entre les ruelles dont on devine les méandres, les maisons ont encore leur toit, leurs poutres, leurs alcôves, mais la végétation et les éboulis ont réclamé leur territoire. On clignerait les yeux et on verrait s’agiter les bergers, la boulangère, les femmes coudre et les hommes tailler, les ânes presser le moulin de l’huilerie, les feux dans les chaudrons et le blé concassé, dans des gestes genrés aux tabliers et à la sueur séculaire.

Quand je rouvre les yeux, l’appel à la prière monte dans la vallée, transmutée en Philharmonie naturelle. Les contreforts berbères ne luttent plus contre ce chant, on laisse les tonalités mystifier les sols, l’air, suspendre le couchant, et quand il est terminé, un chien prend longuement et sérieusement la relève. Y., le petit cousin, commente : « Cette fois, c’est la prière des chiens. »

Du désert, with love

Je t’écris du cimetière artisanal, en haut de la petite butte où est enterré notre gîte troglodyte

Des rangées d’oliviers plus tard, Matmata, aux portes d’un désert qui ne ressemble à aucun autre où j’ai chassé des rayons cosmiques.

Je vis les paysages, les lieux à l’aune de ce que je connais déjà, en contrastes et en aspérités – alors qu’il faudrait simplement accueillir d’un regard neuf.

Et il y a tant de mythologie littéraire et cinématographique associée au Sahara ; je ne peux m’empêcher de penser 
au Patient anglais
à Tatouine
aux Fremens

au survol du manque d’eau et d’ocre, suspendu aux carlingues et aux toiles de songes enroulées en turban ; aux lettres d’amour embarquées qui partent par delà la mer, aux mots entortillées d’espoir sur papier cigarette.

— Par avion, by Air Mail, with love

Matmata, décembre 2025
Cimetière artisanal à Matmata, décembre 2025

Sidi Bou Said

Il fait grand soleil et les rues sont mouillées. Les chats déambulent sur les pare-brises sales, y tamponnent la forme de leurs pattes.

Sidi Bou Said dégorge de touristes mais quand on s’éloigne de l’axe principal, la quiétude reprend ses couleurs. Ville bijou, toute de lumière franche plaquée en plans blancs, et de fer forgé bleu comme rappel du ciel. L’art ici, c’est d’y découper un rectangle pour incruster de la pierre taillée, une colonne vrillée, un liseré fleuri, une mathématique constellée.

Au cimetière tout en haut, une pomme d’amour attendait sur une branche. Et la mer, du turquoise des foutas et des tapis, se déroulait dans l’horizon entre les ficelles d’eucalyptus. Les quatre enfants couraient le long des tombes en criant « ketchup ! ».

Sidi Bou Said, Tunisie, décembre 2025
Au cimetière de Sidi Bou Said, décembre 2025

Le couple infernal [Acte XII, scène 21]

Quelques jours avant Noël, entre le Nil et la Seine, dans un restaurant italien chic, sur une banquette en angle, contre un mur de vieilles pierres. L’ÉDITEUR dans un pull en cachemire bleu assorti à ses yeux. L’AUTRICE enveloppée d’un pashmina iridescent offert par L’ÉDITEUR.

L’ÉDITEUR : Il y a plein de gens qui croient qu’écrire, ça vient tout seul. Ils lisent trois livres et ils se disent qu’ils vont faire pareil. Alors que toi, tu pratiques depuis des années, tu as plusieurs romans dans tes tiroirs. Ça n’a rien à voir.

L’AUTRICE : Mon problème, c’est que je n’ai toujours pas identifié ce que j’ai envie écrire. J’ai toujours pensé que je voulais écrire de la fiction. Mais d’un coup, la vie est si… riche, si incongrue, si étrange, qu’elle dépasse toute fiction, et je me demande : est-ce que mon projet, aujourd’hui, ça ne serait pas de raconter cette réalité ?

L’ÉDITEUR : Ce serait presque naturel, tu t’y entraînes depuis des années.

L’AUTRICE : Mais je ne vais pas écrire sur ma life. Quelle légitimité ? Tout le monde s’en fout de la vie des autres, de la mienne. Et j’entends ta voix d’éditeur dans la tête : Qui va lire un livre sur ça ? Qui achèterait un livre sur la petite vie insignifiante d’Electre ?

L’ÉDITEUR : Mais les gens sont curieux de la vie des autres. De nombreux auteurs ont écrit sur leur vie, et ça a marché. Toi-même tu aimes lire la vie des autres. Tu aimes la vie des autres. Et ta vie… elle est drôlement intéressante, tu sais.

Jo, there is more to you than this. If you have the courage to write it.

— Friedrich Bhaer, dans l’adaptation cinématographique
de Little Women de Louisa May Alcott,
dir. Gillian Armstrong, 1994

Son : Thomas Newman, Under the Umbrella (End Title) – Instrumental, in Little Women Soundtrack, 1994.

Winona Ryder et Gabriel Byrne interprétant Jo March et Friedrich Bhaer, dans Little Women, 1994, dir. Gillian Armstrong

Thankful

Le cycle débuté ici se termine.

Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.

Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.

Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.

Son : Thomas Newman, Orchard House (Main Title) – Instrumental, in Little Women, Original Motion Picture Soundrack, 1995

Dans une ville de banlieue parisienne, novembre 2025

Nantes

Nantes : blanche et lumineuse, aux façades aux traits pas droits, construite sur pilotis
du ciel clair et la pluie, l’un puis l’autre
un café avec V., la connivence
pendant que mon éditeur court de libraire en libraire
beaucoup d’amour à la conférence-dédicaces, et des jeunes filles timides
X m’écrit : le procès, le verdict, ce que ça remue deux an après
le contrat pour le transfert des running costs qui tombe, c’est Noël
des huîtres, des huîtres
des murs bleu nuit, des draps blancs, des œufs à la coque
une petite lune toute douce qui compte quarante minutes
dans le train, j’ai ôté mes chaussures, comme d’habitude. j’avais faim

Restaurant La Cigale – déco intérieure Art Nouveau (détail), 1894

Dieu & extase

Au commencement il y a Dieu. Enfin, juste avant il y a eu Bach, mais la partita pour violon qui pleut d’on ne sait où – on finit par repérer la violoniste en robe rouge perchée sur un coin de balcon parmi les spectateurs – fait partie intégrante de Fog, la composition féérique de Dieu, aka Esa-Pekka Salonen.

Ensuite il y a Yuja Wang et Prokofiev, ou Prokofiev et Yuja Wang. Bref, au bout du premier mouvement, là où la salle d’habitude se racle la gorge, on entend en chœur un soupir libéré, le souffle retenu, on s’était collectivement arrêté de respirer.

Enfin Wagner : le Prélude et mort d’Isolde, dont on ne voit pas le bout, mais qui s’est curieusement transformé sans transition ni coupure en le Poème de l’extase de Scriabin. Ça monte, ça se suspend, ça reprend, ça explose, l’orgue s’ouvre béant et chatoyant dans le mur, il emporte le corps massif dans l’orgasme musical. Quand on sort dans la nuit, l’univers est transmuté.

Son : Alexander Scriabin, Le poème de l’extase, Op. 54, interprété par Boston Symphony Orchestra, Claudio Abbado, 2012

© Mathias Benguigui/Philharmonie de Paris

Nostalgie de la lumière [2]

Puis je tombe sur Jean-Claude Ameisen, sa voix d’une douceur puissante, qui reprend les pierres et les bouts de chair tombés, desséchés, leur donne une unité, un sens, les rattache encore et encore au cosmos. Il entraîne dans son sillage Eluard, Kundera, Proust et Bill Clinton. Il parle de mitochondries et d’ALMA, de Pinochet et de saudade. Il déclame des articles du Monde comme il ferait d’un poème, sur fond de Sakamoto Ryuichi et de BO du film franco-chilien.

Il lit :

Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. […]

Añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. […] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : Stýská se mi po tobě : j’ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). […] La nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. »

— Milan Kundera, L’ignorance, 2000

Son : Jean-Claude Ameisen, dans son émission sur France Inter, Sur les épaules de Darwin, Les battements du temps 7., Nostalgie de la lumière, 2011

Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz), documentaire franco-chilien réalisé par Patricio Guzmán, 2010.