Samedi matin, blanc, quelques degrés, humide, vertical et horizontal, les barres HLM nichées de jardins partagés, rêves de palettes peinturlurées de bleu, et les jeux métalliques sur tapis de gomme jaune. Blanc, silence, une vieille avec son chariot de courses, quatre enfants en jogging et parka entre les arbres. Les bancs épars au bois mouillé, mousseux, une bâche en plastique posée sur l’un d’eux.
Chaleur et odeur douce, de notre point focal, nous appartenons ou n’appartenons pas à cette photographie.
Son [étouffé au passage d’une voiture garée] : disiz et Theodora, melodrama, in on s’en rappellera pas, 2025
Ce sont les ruines d’un village berbère, effrayantes et merveilleuses. Sur des centaines de mètres de colline, en pierres ocres très propres empilées au coucher rose, qui peint les roches et les rend braises.
Entre les ruelles dont on devine les méandres, les maisons ont encore leur toit, leurs poutres, leurs alcôves, mais la végétation et les éboulis ont réclamé leur territoire. On clignerait les yeux et on verrait s’agiter les bergers, la boulangère, les femmes coudre et les hommes tailler, les ânes presser le moulin de l’huilerie, les feux dans les chaudrons et le blé concassé, dans des gestes genrés aux tabliers et à la sueur séculaire.
Quand je rouvre les yeux, l’appel à la prière monte dans la vallée, transmutée en Philharmonie naturelle. Les contreforts berbères ne luttent plus contre ce chant, on laisse les tonalités mystifier les sols, l’air, suspendre le couchant, et quand il est terminé, un chien prend longuement et sérieusement la relève. Y., le petit cousin, commente : « Cette fois, c’est la prière des chiens. »
Je t’écris du cimetière artisanal, en haut de la petite butte où est enterré notre gîte troglodyte
Des rangées d’oliviers plus tard, Matmata, aux portes d’un désert qui ne ressemble à aucun autre où j’ai chassé des rayons cosmiques.
Je vis les paysages, les lieux à l’aune de ce que je connais déjà, en contrastes et en aspérités – alors qu’il faudrait simplement accueillir d’un regard neuf.
Et il y a tant de mythologie littéraire et cinématographique associée au Sahara ; je ne peux m’empêcher de penser au Patient anglais à Tatouine aux Fremens
au survol du manque d’eau et d’ocre, suspendu aux carlingues et aux toiles de songes enroulées en turban ; aux lettres d’amour embarquées qui partent par delà la mer, aux mots entortillées d’espoir sur papier cigarette.
— Par avion, by Air Mail, with love
Matmata, décembre 2025Cimetière artisanal à Matmata, décembre 2025
Il fait grand soleil et les rues sont mouillées. Les chats déambulent sur les pare-brises sales, y tamponnent la forme de leurs pattes.
Sidi Bou Said dégorge de touristes mais quand on s’éloigne de l’axe principal, la quiétude reprend ses couleurs. Ville bijou, toute de lumière franche plaquée en plans blancs, et de fer forgé bleu comme rappel du ciel. L’art ici, c’est d’y découper un rectangle pour incruster de la pierre taillée, une colonne vrillée, un liseré fleuri, une mathématique constellée.
Au cimetière tout en haut, une pomme d’amour attendait sur une branche. Et la mer, du turquoise des foutas et des tapis, se déroulait dans l’horizon entre les ficelles d’eucalyptus. Les quatre enfants couraient le long des tombes en criant « ketchup ! ».
Sidi Bou Said, Tunisie, décembre 2025Au cimetière de Sidi Bou Said, décembre 2025
Quelques jours avant Noël, entre le Nil et la Seine, dans un restaurant italien chic, sur une banquette en angle, contre un mur de vieilles pierres. L’ÉDITEUR dans un pull en cachemire bleu assorti à ses yeux. L’AUTRICE enveloppée d’un pashmina iridescent offert par L’ÉDITEUR.
L’ÉDITEUR : Il y a plein de gens qui croient qu’écrire, ça vient tout seul. Ils lisent trois livres et ils se disent qu’ils vont faire pareil. Alors que toi, tu pratiques depuis des années, tu as plusieurs romans dans tes tiroirs. Ça n’a rien à voir.
L’AUTRICE : Mon problème, c’est que je n’ai toujours pas identifié ce que j’ai envie écrire. J’ai toujours pensé que je voulais écrire de la fiction. Mais d’un coup, la vie est si… riche, si incongrue, si étrange, qu’elle dépasse toute fiction, et je me demande : est-ce que mon projet, aujourd’hui, ça ne serait pas de raconter cette réalité ?
L’ÉDITEUR : Ce serait presque naturel, tu t’y entraînes depuis des années.
L’AUTRICE : Mais je ne vais pas écrire sur ma life. Quelle légitimité ? Tout le monde s’en fout de la vie des autres, de la mienne. Et j’entends ta voix d’éditeur dans la tête : Qui va lire un livre sur ça ?Qui achèterait un livre sur la petite vie insignifiante d’Electre ?
L’ÉDITEUR : Mais les gens sont curieux de la vie des autres. De nombreux auteurs ont écrit sur leur vie, et ça a marché. Toi-même tu aimes lire la vie des autres. Tu aimes la vie des autres. Et ta vie… elle est drôlement intéressante, tu sais.
Jo, there is more to you than this. If you have the courage to write it.
— Friedrich Bhaer, dans l’adaptation cinématographique de Little Women de Louisa May Alcott, dir. Gillian Armstrong, 1994
Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.
Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.
Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.
Nantes : blanche et lumineuse, aux façades aux traits pas droits, construite sur pilotis du ciel clair et la pluie, l’un puis l’autre un café avec V., la connivence pendant que mon éditeur court de libraire en libraire beaucoup d’amour à la conférence-dédicaces, et des jeunes filles timides X m’écrit : le procès, le verdict, ce que ça remue deux an après le contrat pour le transfert des running costs qui tombe, c’est Noël des huîtres, des huîtres des murs bleu nuit, des draps blancs, des œufs à la coque une petite lune toute douce qui compte quarante minutes dans le train, j’ai ôté mes chaussures, comme d’habitude. j’avais faim
Restaurant La Cigale – déco intérieure Art Nouveau (détail), 1894
Au commencement il y a Dieu. Enfin, juste avant il y a eu Bach, mais la partita pour violon qui pleut d’on ne sait où – on finit par repérer la violoniste en robe rouge perchée sur un coin de balcon parmi les spectateurs – fait partie intégrante de Fog, la composition féérique de Dieu, aka Esa-Pekka Salonen.
Ensuite il y a Yuja Wang et Prokofiev, ou Prokofiev et Yuja Wang. Bref, au bout du premier mouvement, là où la salle d’habitude se racle la gorge, on entend en chœur un soupir libéré, le souffle retenu, on s’était collectivement arrêté de respirer.
Enfin Wagner : le Prélude et mort d’Isolde, dont on ne voit pas le bout, mais qui s’est curieusement transformé sans transition ni coupure en le Poème de l’extase de Scriabin. Ça monte, ça se suspend, ça reprend, ça explose, l’orgue s’ouvre béant et chatoyant dans le mur, il emporte le corps massif dans l’orgasme musical. Quand on sort dans la nuit, l’univers est transmuté.
Son : Alexander Scriabin, Le poème de l’extase, Op. 54, interprété par Boston Symphony Orchestra, Claudio Abbado, 2012
Puis je tombe sur Jean-Claude Ameisen, sa voix d’une douceur puissante, qui reprend les pierres et les bouts de chair tombés, desséchés, leur donne une unité, un sens, les rattache encore et encore au cosmos. Il entraîne dans son sillage Eluard, Kundera, Proust et Bill Clinton. Il parle de mitochondries et d’ALMA, de Pinochet et de saudade. Il déclame des articles du Monde comme il ferait d’un poème, sur fond de Sakamoto Ryuichi et de BO du film franco-chilien.
Il lit :
Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. […]
Añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. […] Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : Stýská se mi po tobě : j’ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). […] La nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. »