塞翁失马 sàiwēngshīmǎ

À Mogna, un chien errant tout maigre vient nous dire bonjour sur la grande place de sable vide ; le poste de police – même pas désaffecté – où nous laissons la voiture de S. & J. dont le pneu à crevé. Une église semi-vieille en briques surchargée de catholicisme sud-américain, et des rangées de blocs en ciment pour les asados, comme si on avait transformé des étables – ou bien un camp de prisonniers. Le soleil tape tape, c’est paisible mais suspect, les chèvres se frottent contre les grillages, les ânes, le parfum d’eucalyptus quand on écrase les feuilles desséchées par terre dans la poussière.

Mogna, place principale, et les chèvres, San Juan, Argentine, mars 2026

Nous reprenons la route, tassés dans une voiture de moins, entre les concrétions roses, série de bijoux friables, nous roulons vite, et O. nous conte un chengyu1.

塞翁失马 sàiwēngshīmǎ

Un vieil homme et son fils élevaient des chevaux à la frontière du pays. Un jour, une de ses juments passa de l’autre côté et disparut. Le vieil homme dit à son voisin qui s’en lamentait : « Qui sait ce que ce cheval perdu pourra nous apporter ? »

Quelques mois plus tard, la jument revint accompagnée d’un bel étalon. Le vieil homme dit à ses voisins qui le félicitaient : « Qui sait ce que ce nouveau cheval pourra nous apporter ? »

En chevauchant cet étalon, le fils tomba, se cassa la jambe et devint handicapé. Aux voisins venus s’en désoler, le vieil homme dit : « Qui sait ce que cela pourra nous apporter ?  »

L’année suivante, les troupes étrangères envahirent le pays, et les jeunes furent envoyés au front et beaucoup perdirent la vie. Le fils du vieil homme, handicapé, ne put aller au combat et resta avec lui.

Je venais d’expliquer aux autres passagers que nous étions venus avec O. et M. en avril 2022, à la sortie de la pandémie. Usés par les campagnes de déploiement avortées en Chine, nous cherchions à ouvrir un nouveau site dans l’hémisphère Sud, pour notre projet G.

Nous revoilà quatre ans plus tard, sans le jerrican d’essence dans le coffre, et avec toute une troupe d’américains, d’argentins, de français, des expertises radio, électronique et mécanique qui bouillonnent dans tous les sens. Nous observons les flancs de montagne d’un autre œil, portés par un autre objectif – avec notre financement européen dont la signature du contrat se décante enfin.

O. déroule tranquillement son chengyu, nous roulons dans les lacets, le soleil tape tape, je regarde l’ombre franche des pierres ; sàiwēngshīmǎ.

Son : Atahualpa Yupanqui, Los Ejes de Mi Carreta, in Guitarra del Camino Largo, 1908

  1. Proverbe chinois qui s’exprime en quatre caractères. ↩︎
Valle Encantada, sur la route de Mogna, San Juan, Argentine, mars 2026

Six heures du matin au-dessus de l’Atacama

Au-dessus de l’Atacama, prise de rougeoiement et de picotement
à l’aube qui point après une nuit turbulente
les cristaux de glace ont fleuri mon hublot
el lugar más seco de la tierra

F., à quelques rangées de moi, écrit sur le chat : « Dormi par intermittence, passant d’une position devenue inconfortable à une autre qui subit le même sort… »

L. m’envoie l’en-tête d’un contrat avec P.O.L. je m’imagine à sa place, en suis presque jalouse. je pense au monde et à la bascule qui s’opère, que « nous ressentons même à notre toute petite échelle, » énonçait V., belle avec de petites rides le long de ses yeux clairs, elle avait retiré ses lunettes au cours de l’entretien, peut-être un peu coquette

Je pense au monde que porte la poésie de L. et ce que nous portons en partance vers San Juan, Argentina, les boys et moi, un désir de s’amuser ? de goûter à l’Univers, sur la langue déposés les cristaux de neutrinos aux saveurs tau-iques ?

j’ouvre mes notes –
il n’y a que dans l’écriture que je peux encore être juste, dans cette discipline ciselée de mots, il n’y a que dans cette solitude exacte que je peux chercher, réorienter l’axe de ma vie, ne pas me perdre en des latéralités, des insécurités, des questions qui n’ont lieu d’être que dans un quotidien
qui n’a de sens que dans les paradigmes passés
dans un monde 20e siècle
il faut tendre sa direction au-delà des aspérités, loin dans la courbure du temps, de l’Histoire

surtout [pourquoi avais-je oublié ?] : il faut toujours être transatlantique

Son : José Miguel Miranda, José Miguel Tobar, Miranda y Tobar, Nostalgia de la Luz | Telescopio, in Nostalgia de la Luz Banda Sonora Original, 2012

L’Amant

Volupté mutique tissée dans la scansion des phrases. Il y a quelque chose d’élitiste et de cavalier à tailler des blocs de noirs sur du papier gaufré blanc

et puis mon Dieu ces effluves de la ville de Cholen, du Mékong
la lumière bleue des chambres de l’internat
la peau ronde d’Hélène Labonnelle dormant en position foetale

la douleur rouge et sanguine de l’amant, du jeune chinois milliardaire,

et elle, on ne saura jamais,
malgré la rythmique lancinante et retournante des phrases, les mots déroulés au tapis des scènes de films français, les portraits de famille croqués au couteau suisse, on vivra tout cela à deux pas d’elle

on saura l’émotion des autres, plaqués les larmes, les silences, les cris

et elle, seize ans ? dix-sept ans ? et ce paquebot qui part pour la France, la séparation, la vie en son axe

– c’est vrai pourtant seize ans, on vivait sans comprendre, des déchirures des autres, des agitations sous la peau, des églises roses et pénombre, le goût des fleurs au tombant du jour, le badigeon térébenthine dans une chambre nuages,

le futur, les châteaux, les fauteuils crapauds, les chevauchées dans la neige, bottes et capeline – sans comprendre mais on savait un peu et tout du long, que ce serait ça qui compterait, qui définirait, qui écrirait tout

Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.

— Marguerite Duras, L’Amant, 1984

Marguerite Donnadieu à 16 ans, archives familiales Jean Mascolo

(Londres)

L’anglais en costume a ouvert la petite porte, Alice et le lapin, Mary Lennox et Dickon, tous faufilés en ce dimanche, filé gouttes et éclaircies, silencieusement attendait le jardin secret, la fontaine qui tourne, l’église du XIIe incongrue, des parterres aux fleurs exotiques et champêtres, sur le petit banc qui surplombe Middle Temple Gardens, soudain l’espace, le temps, ont pris le contour exact, la complétude du songe, c’est descendu en un chatoiement britannique et digne, dans le marc de café et le pot of Earl Grey, les finger sandwiches et la clotted cream, les détails soufflés par la pluie dans un train à vapeur, une nouvelle lumière sur mes impressionnistes préférés ; les dédales de Sommerset House et des péniches rouge-vert-jaune amarrées le long de Little Venice. Pasty, pea shoots, Melton Mowbray pie et des mains de bouddha, suspendue au plafond une figurine de singe. Le bus traverse la ville du nord au sud, de Hampstead à Kensington, en passant par Portobello Road et Notting Hill, tout en haut, quel carrosse, quelle chevauchée, et tant de jonquilles et de poules d’eau à l’heure où se poudrent les traînées d’avions. Liquide le soir moule les ombres, les mains, le hâvre d’un pub acajou merveilleux qui hume le stew, la friture, l’IPA, et un peu la pisse.

Son : Ralph Vaughan Williams, Bryden Thomson, London Philharmonic Orchestra, Fantasia on « Greensleeves », 1987

London, février 2026

C. quitte la collaboration

C. quitte la collaboration G. Les relations s’étaient distendues et cela ne fonctionnait plus, l’envie n’était plus là de travailler ensemble, d’un côté comme de l’autre, il ne trouvait plus sa place dans le projet, et il est parti, au terme d’une lente détérioration de considérations, sur le fil d’une communication épuisée. O. et moi voyons arriver son mail de départ comme un point final à une phrase qui était déjà dite – nous en parlons à peine. Puis dimanche, O., visiblement en train de faire le tri dans son courrier, au bout d’une semaine à enseigner des dizaines d’heures, sur les rotules, lui envoie une réponse simple, sans faux-semblants. « Sans tes contributions, G. ne serait pas là et nous ne l’oublions pas. J’ai collecté sur ce drive les photos prises sur le terrain ensemble, aux prémices de notre projet. » Dans le drive, je redécouvre C., son grand nez et son large sourire, entouré comme une star par des écoliers chinois au foulard rouge, assis dans le désert avec sa capuche et une antenne, à parler à mon fils dans un container à Nançay.

Ce qui est émouvant, c’est le geste de O. Cette humanité saine, où dans la séparation, on redonne la place et le sens à ce qui a été et sera.

Henri Matisse, Grande décoration avec masques, 1953

Derrière la porte (2) : Cinéma parisien

Dimanche après-midi, bruine sur courette, murs au crépi fatigué et treillis hivernal, porte de bois bleu, fenêtres indiscrètes sur intérieurs bohèmes, bibliothèques jusqu’au plafond et guirlandes lumineuses. Sous l’escalier de l’immeuble, jutent un banana bread et une bergamote ; puis un pianiste.
« C’est quoi qu’on entend ?
— Debussy, je pense. »
Au délié à l’encre bleue, on se réveillait d’une nuit poursuivie par King Kong, il neigeait en avril. Une trottinette est appuyée contre le caisson des marches.

Son : Claude Debussy, 2 Arabesques, CD 74, L. 66: No. 1, Andantino con moto, 1882, interprété par Aldo Ciccolini, 1992

Jacques Ould Aoudia, Cours intérieures.

Derrière la porte (1) : Cinéma de banlieue

Samedi matin, blanc, quelques degrés, humide, vertical et horizontal, les barres HLM nichées de jardins partagés, rêves de palettes peinturlurées de bleu, et les jeux métalliques sur tapis de gomme jaune. Blanc, silence, une vieille avec son chariot de courses, quatre enfants en jogging et parka entre les arbres. Les bancs épars au bois mouillé, mousseux, une bâche en plastique posée sur l’un d’eux.

Chaleur et odeur douce, de notre point focal, nous appartenons ou n’appartenons pas à cette photographie.

Son [étouffé au passage d’une voiture garée] : disiz et Theodora, melodrama, in on s’en rappellera pas, 2025

© Rémy Soubanère, de la série Alphaville, 2016

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

Beni Zelten

Ce sont les ruines d’un village berbère, effrayantes et merveilleuses. Sur des centaines de mètres de colline, en pierres ocres très propres empilées au coucher rose, qui peint les roches et les rend braises.

Entre les ruelles dont on devine les méandres, les maisons ont encore leur toit, leurs poutres, leurs alcôves, mais la végétation et les éboulis ont réclamé leur territoire. On clignerait les yeux et on verrait s’agiter les bergers, la boulangère, les femmes coudre et les hommes tailler, les ânes presser le moulin de l’huilerie, les feux dans les chaudrons et le blé concassé, dans des gestes genrés aux tabliers et à la sueur séculaire.

Quand je rouvre les yeux, l’appel à la prière monte dans la vallée, transmutée en Philharmonie naturelle. Les contreforts berbères ne luttent plus contre ce chant, on laisse les tonalités mystifier les sols, l’air, suspendre le couchant, et quand il est terminé, un chien prend longuement et sérieusement la relève. Y., le petit cousin, commente : « Cette fois, c’est la prière des chiens. »

Du désert, with love

Je t’écris du cimetière artisanal, en haut de la petite butte où est enterré notre gîte troglodyte

Des rangées d’oliviers plus tard, Matmata, aux portes d’un désert qui ne ressemble à aucun autre où j’ai chassé des rayons cosmiques.

Je vis les paysages, les lieux à l’aune de ce que je connais déjà, en contrastes et en aspérités – alors qu’il faudrait simplement accueillir d’un regard neuf.

Et il y a tant de mythologie littéraire et cinématographique associée au Sahara ; je ne peux m’empêcher de penser 
au Patient anglais
à Tatouine
aux Fremens

au survol du manque d’eau et d’ocre, suspendu aux carlingues et aux toiles de songes enroulées en turban ; aux lettres d’amour embarquées qui partent par delà la mer, aux mots entortillées d’espoir sur papier cigarette.

— Par avion, by Air Mail, with love

Matmata, décembre 2025
Cimetière artisanal à Matmata, décembre 2025