Trois années à me déclarer dans toutes les facettes, aux autres et à moi-même. Trois années en équilibre au monde, dans cette maille de personnes chères, à me nourrir, à donner, à recevoir, à tenir et à être tenue.
Tout ce dans quoi je me suis lancée, étrangement, a réussi. J’en ai profité pour cicatriser des nœuds séculaires. J’ai trouvé ce que je cherchais.
Alors la paix. La belle, puissante, lente et vaste paix qui vient tout couvrir et découvrir à la fois. Et quand vient la paix, aussi, je redeviens mère – ce qui est une autre étrange merveille.
Nantes : blanche et lumineuse, aux façades aux traits pas droits, construite sur pilotis du ciel clair et la pluie, l’un puis l’autre un café avec V., la connivence pendant que mon éditeur court de libraire en libraire beaucoup d’amour à la conférence-dédicaces, et des jeunes filles timides X m’écrit : le procès, le verdict, ce que ça remue deux an après le contrat pour le transfert des running costs qui tombe, c’est Noël des huîtres, des huîtres des murs bleu nuit, des draps blancs, des œufs à la coque une petite lune toute douce qui compte quarante minutes dans le train, j’ai ôté mes chaussures, comme d’habitude. j’avais faim
Restaurant La Cigale – déco intérieure Art Nouveau (détail), 1894
V., je la rencontre dans les locaux de ma maison d’édition, gobelets et mug marqués de rouge à lèvres, des manuscrits et des papiers partout débordants, à peine une chaise libre pour m’asseoir. Par la fenêtre, un mur de béton blanc taillé sur un bout de ciel – quelque chose des parpaings sud-américains.
Elle n’a pas besoin de m’avoir lue ou de m’entendre plus de deux minutes. Elle a cerné, et m’enjoint d’écrire parce que et par ce que je suis. Elle dit aussi : il ne faut pas être utilitariste avec ses vieux textes.
Je passe les jours suivants hébétée, certaine et incertaine. Ma direction engagée, mon intention, et ce que je suis, elle l’a validé. Il suffit de garder l’ancien au chaud dans les tiroirs, avancer, créer, écrire dans la certitude d’être, d’être aujourd’hui.
Mais il y a une différence subtile et fondamentale entre être et être dans l’écrit. Et cette distance-là, cette justesse-là, le regard, la couleur, la vibration que je souhaite imprégner, c’est ça qui ne se dépose pas. J’essaie d’avancer, de plaquer les bouts de récits, les paragraphes et les géographies, mais –
(l’excuse qui crisse sous mes neurones : peut-être qu’il y a encore trop de chats dans les boîtes)
Alexander Calder, Untitled (Cat), 1925, Calder Foundation, New York
La première partie suspendue à l’espoir fébrile d’être lue et d’être au moment de toutes les investitures. Et la seconde, fulgurante d’intensité, dans la puissance d’être, ces mois enivrants à porter ma propre peau et à vivre de cette peau-là. La peau de la femme, des doutes, des forces, des joies et des espoirs, la peau vibrante et habitée, dans la douceur du sable, des aciers, des poignes et des mots, à sa place.
D’un automne à un autre, une année d’errances.
Une année où l’on a révélé au monde : j’écris – tout le reste, je crois, on le savait déjà. Et pourtant je n’écrivais plus.
Au Quiz du Festival du Monde, invitée sur un plateau avec deux autres « personnalités », on me tend le micro au moment de la question littéraire – « Votre livre, Electre, vous, la littérature, … » et moi de me confier allègrement pour une énième fois sur mes deux hémisphères cérébraux « un pour écrire et respirer, un pour la science et jubiler : les deux créent et se répondent. » Et pourtant je n’écrivais plus.
Ici, j’écris pour la discipline, j’écris, je publie, je dé-publie parce que je sais que nous valons tous mieux que ces faussetés mal dépliées. Mais ce n’est pas écrire comme le soulèvement architectural des quatorze chapitres de l’année passée.
Écrire, être, c’est une équivalence. Or depuis un an j’erre, je n’écris plus. Et pourtant, jamais je n’ai autant été. Alors ?
Mark Rothko, No. 2, 1962, Oil on canvas. Smart Museum of Art, The University of Chicago
Je passe le week-end avec Vera Candida, Atanasia Bartolome et autre Vida Izzara1. Je ne suis pas assez tarée finalement, je conclus à P. au déjeuner. Des pays et contes fabulés, à la croisée de García Márquez, Gracq et Murakami –j’adorerais qu’on me dise un millième d’un truc comme ça. Il faut noter néanmoins que orgueil et suffisance, c’est très Jane Austen. Sans compter le tout saccagé parfaitement giralducien. Le compliment caché c’était donc : un style à la croisée de Austen et Giraudoux ? [Parfois l’écriture ici souffre sérieusement du manque d’émoticon.] De pamplemousses et de lettres grecques ; d’antan, il était question d’être tarée. On n’écrit pas pareil : dans un livre de science, un carnet online, un roman. Alors personne n’a la mesure du combien (tarée). Plusieurs boisseaux rincés à beaucoup de litres de vinaigre de cidre, au moins, et peut-être même (qu’on ne saura jamais).
Soirée chaude de septembre, dans un restaurant japonais classieux. L’AUTRICE dans l’une des ses 76 robes, L’ÉDITEUR avec ses yeux bleus.
L’AUTRICE, parlant de son livre : Ce qu’il aurait fallu faire, c’est enlever tous les îlots (supra-chiants) d’astrophysique technique. La nouvelle science aurait servi de fil rouge, mais l’intention aurait été de raconter comment la recherche se fait aujourd’hui dans un domaine montant, la joie, les gens, le collectif.
L’ÉDITEUR, air faussement navré et un poil paternaliste : Mais ça n’intéresse personne de savoir comment la recherche se fait. Qui va acheter un livre comme ça ? Pour faire ce que tu dis, il faut être connu. Et avoir des qualités littéraires. (Un temps.) Comme Jérôme Machin.
L’AUTRICE, rassemblant ses affaires, voix basse et débit rapide : Bon. Je vais y aller. Tu es en train de me dire que je n’ai pas de qualités littéraires. Ça va aller, en fait.
L’ÉDITEUR : Non mais Jérôme Machin, c’est un prix Goncourt !
L’AUTRICE s’est levée, L’ÉDITEUR suit.Ils paient l’addition. Dans la rue.
L’ÉDITEUR : Mais attends s’il-te-plaît.
L’AUTRICE : Tu m’as dit texto que je n’ai pas de qualités littéraires.
L’ÉDITEUR : De prix Goncourt, j’ai dit !
L’AUTRICE lève les yeux au ciel.
L’ÉDITEUR : Parce que toi, tu estimes que tu as les qualités littéraires d’un prix Goncourt ?
L’AUTRICE continue à presser le pas. Il la rattrape.
L’ÉDITEUR : Non mais vraiment ? Tu te rends compte de ce dont on parle ? Camus, Céline…? Tu te compares à ça, toi ?
L’AUTRICE sort ses écouteurs de son sac et les met dans ses oreilles. L’ÉDITEUR, outré, part.
Une heure plus tard, par sms.
L’ÉDITEUR : Tu as bien tout saccagé, à commencer par ce livre. Garde ton orgueil et ta suffisance sidérale.
Il se passe surtout que, pour la première fois, je rencontre des lecteurs.
Ils viennent à la séance de dédicaces avec leur propre exemplaire et ils vous disent comment ils vous ont lue, i.e, la concrétisation des lignes de Rosa Montero. Mieux : ils soulignent les choses que vous aviez mises tout en bas de l’iceberg – dans l’infime espoir que quelqu’un le ressente.
Ils disent
Ils disent
Et puis ils disent
Comme s’ils devinaient un peu
Qui saura jamais comment a été écrit ce livre ? Les lecteurs de ce carnet ? Ceux qui ont partagé des bouts de mon cerveau et de ma peau entre 2023-2024, jusqu’à ce jour-ci, dont l’étirement suspendu et sa note musicale trouvent encore leur écho dans ce qu’ils disent. 2023-2024 : je me suis tellement nourrie, j’ai tellement vécu, dans des vibrations aux confins de la folie, où l’écriture fusionne avec la réalité. Il sera difficile de recréer une année plus fondamentale, plus puissante, tant que je ne me remettrai pas à écrire.
Qui aurait cru il y a huit ans qu’on serait tous les deux à Genève pour la grosse conf’ d’astroparticules ? C’est étrange la vie hein. On l’a bien réussie. Les enfants sont super. Mon mandat de direction ? J’ai l’impression d’en avoir déjà fait le tour. Ouais, au bout de six mois, c’est péteux. En même temps, rien n’est prédictible en ce moment au-delà de quelques mois. Qu’est-ce qu’on sera en décembre ? T’as vu ce joli coucher de soleil ? C’est cool quand même d’être là.
Plus tard, j’ai pensé belvédère, Aldo, Vanessa… mais non, Genève n’a rien d’Orsenna.
Son : Camille Saint-Saëns, Danse macabre, Op. 40, le macabre romantique, magique et aux couchers de soleil à la Saint-Saëns, dans cette interprétation élancée par Renaud Capuçon tout jeune, Daniel Harding, Deutsche Kammerphilharmonie Bremen, 2001.
Joseph de la Nezière (1873-1944) Genève Paris, 1926 Crédit: Bibliothèque de Genève, Ca 6
L’été. La torpeur et le chaos sous des températures trentenaires. Un matin, à une formation management, je regarde le cercle des étapes du burn out, alors que pleuvent dans ma boîte mail et mes chats des messages qui disent étape 8, étape 10, bip bip voyant rouge… et moi ? je me demande. Moi ? O. ? Non, notre intelligence est justement de connaître cette ligne-là. Dès samedi matin, j’ai senti O. remonter la pente, et moi…
Rarement j’ai été dans un nœud aussi complexe de ma vie professionnelle – la recherche, la direction, les couloirs d’art et de science que mon livre a ouverts. On ne sait si demain notre collaboration G. triomphera ou s’écroulera, on ne sait si le bateau de mon laboratoire s’abîmera dans la tempête, et puis si une guerre mondiale éclate, ça n’aura de toute façon aucun sens, tout cela, n’est-ce pas ?
J’abats le travail comme à l’accoutumée, je ne me pose pas de questions. Mes journées virevoltent dans les ribambelles de sons, de chats et d’écrans, les réunions et les coups de fil qui portent chacun leur humanité, leurs pions stratégiques, leur pragmatisme et leur détresse, les voix et les visages circulent dans une densité et une compacité proche de l’étoile à neutrons.
Je tourne et je pulse comme je peux, aussi stable que le permet ma magnétosphère, mais la tentation du glitch est grande dans l’épuisement – psychique, physique.
Image mosaïque d’un cycle du pulsar du Crabe, données UBV obtenues avec le photomètre optique bidimensionnel à grande vitesse TRIFFID monté sur le télescope russe de 6 m. Golden et al., Astronomy and Astrophysics 2000, 363(2).
En vrac, je pensais à cette mission sur le terrain il y a trois semaines, à l’Observatoire radio-astronomique de Nançay1. L’étrange couchant blanc dans un champ de vieilles paraboles radio et les midges qui nous bouffaient le visage, pendant que Tony nous interviewait.
Tony m’avait contactée pour me parler d’une « création sonore » qui passerait sur une chaîne de radio nationale. Un documentaire avec une approche/accroche artistique/émotionnelle autour des particules et de l’Univers. Et cette proposition : y être la voix traversante. On a beau être ensevelie dans l’imposture et la certitude d’avoir un timbre criard et une mauvaise diction, c’est une combinaison de mots qu’on ne peut pas refuser. Voix. Traversante. Je serais pieds nus et en tunique blanche, errante dans une présence diffuse, sans corps, particule ondulatoire, quelque chose comme ça. [En fait criarde et mauvaise diction, mais on a les rêves mythologiques qu’on peut.]
La nuit tombée – après une journée à enregistrer des spectres, à visser des boîtiers mal fermés – dans cette pizzeria de Vierzon, O. causait à G., M. était intelligente et réservée, et Tony, je découvrais alors que nous avions le même âge, me disait sa crise de la quarantaine, amplifiée par le fait de ne pas avoir d’enfants ; il s’était créé une bulle autour de nous, j’avais accepté de plonger dans l’intensité de son regard. Il avait sorti de son sac mon livre boursoufflé, constellé d’annotations et de post-its colorés. « On regrette presque à la fin qu’il n’y ait pas eu plus de ces moments de fiction. On sent vraiment que c’est là que tu tends. » Il se tait, je me tais, M. est silencieuse, et je laisse couler en moi cette suspension.
Au retour, sur l’autoroute jusqu’à deux heures du matin, j’avais écouté en boucle la musique mystérieuse qu’il avait composée pour le documentaire. Il me l’avait envoyée et conseillé de m’en imprégner, avec ces mots : « D’une certaine façon, vous vous accompagnerez l’une l’autre. »