La nostalgia del neutrinos

Dans le vol entre San Juan et Buenos Aires, Fe. et moi avons envie de dormir, mais encore plus envie de bavarder. Je creuse un peu, je perçois des fissures, je m’y engouffre.

Sa relation avec son ex-femme, ses enfants, la puissance certaine de la paternité. « Est-ce que ce sont des valeurs transmise par tes parents ? » je demande. Et lui : « J’ai une histoire non linéaire. »
Son père, il l’a vu deux ou trois fois. Sa mère s’était remise en couple avec un journaliste. Mais c’était encore la dictature militaire. « Un jour, on s’est tous faits kidnapper. On m’a relâché avec mes frères le lendemain. Ma mère est sortie au bout d’une semaine. Son ami n’est jamais réapparu. J’avais deux ans, mais c’était assez traumatique pour que je m’en rappelle encore – par flashs. Ma mère est alors devenue journaliste elle-même, s’est mise à enquêter. Ensuite, on a dû fuir en Italie. Jusqu’en 1985 on a vécu à Rome, c’est là que j’ai commencé l’école. »

« Ma mère nous a toujours appris à ne dépendre de rien. Vivre et traverser toutes ces épreuves, ça l’a forcément sculptée. »

Il m’esquisse les années 80 à aujourd’hui en Argentine, les procès avortés, les grâces ignobles, les condamnations, les généraux morts en prison. La recherche des bébés volés et élevés par les familles de militaires, les identités retrouvées, l’analyse ADN des os. Et ce que Milei en fait aujourd’hui. « Nous sommes encore assez forts en tant que société pour pouvoir résister à ses provocations terribles. Mais jusqu’à quand ? »

À Buenos Aires, je vais au carrousel à bagages, lui vers son immense maison héritée de sa grand-mère. Nous nous embrassons comme des argentins et un peu plus. Je lui ai parlé de la Nostagia de la Luz :
« Cette conversation, c’est à ça qu’elle me fait penser – c’est au Chili, certes, mais…
— Tu peux raconter les mêmes histoires partout en Amérique latine, il confirme.
— Tu vois, la façon dont nous regardons le ciel dans des déserts pendant que les femmes cherchent les corps de leurs disparus, pendant que le monde court vers une forme inconnue de pensées et d’objectifs, nous, nous voulons comprendre ce qui éclate dans l’Univers, et nous pansons comme nous pouvons le sable blessé. »

Ensuite j’ai passé quasiment huit heures à l’Aeroparque Jorge Newberry de Buenos Aires, à manger des alfajores et à boire du mauvais café, seule. Au moment d’embarquer, je ne l’étais plus – seule. Le jour a fini par former les bons contours, j’ai dormi comme une masse jusqu’à Saõ Paulo.

En el mundo habrá un lugar
Para cada despertar
Un jardín de pan y de poesía

Porque puestos a soñar
Fácil es imaginar
Esta humanidad en armonía

— Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Son : Gotan Project, Diferente, in Lunático, 2006

Vers Iglesia, San Juan, mars 2026

Zonda

Il fait chaud et humide dans la ville de San Juan. L’air colle, sent la poussière et du bruit des routes. Je cherche ce qui bat sous ma peau soudainement, cette joie chimique, la sensation des éclosions, des vibrations, des exponentielles dans des grands ciels bleus.

Chicago ! ce point de température-humidité, c’est son appel. Mais pas que, me dis-je. Rio, Atlanta, les villes qui respiraient en étouffement et où j’ai été heureuse. Je fuyais cette eau, le dégoulinement, le terrassement par la chaleur, je me réfugiais dans des cafés trop froids et j’écrivais, je calculais, je construisais des présentations, je rédigeais des papiers.

Et ce matin, j’ouvre les yeux comme sur un cœur, sur des films colorés français, le quartier latin, j’entends les pensées qui bruissent sur le papier, et ça point, ça se réalise, ça prend forme –

À l’Université de San Juan, reçus comme une délégation importante par des officiels en costume et des traductrices argentines, je gesticule mon texte appris par cœur « El universo es un lugar violento, y queremos comprender cómo estos objetos liberan su tremenda energía. »

Nous sortons enthousiastes avec des promesses de collaboration : la province, la faculté d’ingénierie des chemins de montagne, ceux qui installent les pylônes électriques, les mineurs, les géologues, peut-être que nous allons vraiment construire ce projet, et ici, à San Juan.

La jeune traductrice tannée qui me conduit jusqu’aux baños ouvre les mains sur l’air ambiant chargé : « Voilà, je vous présente le zonda ou le sondo. Ce vent humide qui vient des Andes et qui s’abat sur la pampa. J’espère que vous aimez, c’est la spécialité de San Juan. »

Son : Joshua Redman, Gabrielle Cavassa, Chicago, in where you are, 2023

La Difunta Correa

Fede et moi marchons sur la croûte de pierres déposée sur la croûte de sable, le soleil tape tape, il n’a pas de chapeau, il ne les aime pas, m’explique-t-il. Je l’interroge sur la difficulté de diriger son laboratoire sous l’ère de Milei, sur ses enfants – un garçon, une fille –, un peu sur ses amours. Nous montons cette pente lente qui s’étale comme des gâteaux de farine jusqu’au pied des structures plus pentues, les faux rochers à la crème décorés de cailloux noirs. Nous n’allons pas aussi loin. De là où nous sommes déjà, on surplombe toute la vallée ; on verrait presque les neutrinos surgir et déployer leurs gerbes dans l’atmosphère brûlante. Fede me rappelle la légende de la Difunta Correa, la sainte de la région de San Juan, morte de soif en traversant le désert, dont le nourrisson a survécu en tétant son sein. Sur le bord des routes, on reconnaît les petites chapelles qui lui sont consacrées, par l’amoncellement des offrandes de bouteilles d’eau en plastique. Marguerite Yourcenar racontait aussi une histoire de mamelons nourriciers. O. plus tard dans la voiture analyse avec son humour de merde décalé : « Sauvé par la mère nourricière ! La fonction première de toutes les femmes, c’est de se sacrifier pour ses gamins… nan, t’es pas d’accord ? » Dans la foulée, son visage se ferme et il a cette remarque sur les innombrables commentaires que j’ai essuyés sur la piste avec le quatre-quatre, la veille : « Clairement, c’est parce que t’es une meuf. On a un sacré biais de merde, on peut pas s’empêcher : une femme prend le volant et on n’arrive plus à fermer nos gueules. » O. n’était pas dans cette voiture, mais il endosse la responsabilité collective de ses Daltons et des hommes – moi je n’avais même pas réalisé, et soudain ses mots lissent le terrain de mon cerveau.

Son : Grand Corps Malade, Mesdames, 2021

La difunta correa, print, circa 1960
Parque Leoncito, mars 2026

Loud

Je prends le volant et les routes filent à 150 km/h droites longues immenses, sans interaction, comme si nous étions des neutrinos cosmiques. Une ligne jaune sur le bitume qui s’accorde aux couleurs du monde. Les Andes culminent à plus de 6000 mètres autour, mais les vallées sont si larges que ciel écrase le champ de vue.

À la lumière descendante, je prends aussi les pistes cabossées creusées dans le sable. Javi montre le chemin, nous suivons son pick up comme des petites tortues de terre. Le cercueil déployé, les mesures sur spectromètre, et F. fait voler son drone le long du grand mur du Site 1.

Il y a des falaises effrayantes et puis dans l’autre vallée, des mamelles plus douces aux pierres noires chauffées, comme dans le Gobi. La structure des roches, la granularité du sable, la déclinaison des teintes, les pentes et les végétations, la métamorphose suit le kilométrage. À l’arrière des voitures, les valises sont ensevelies dans la poussière.

Jachal, Huaco, Rodeo, Iglesia, Tocota, Calingasta, Barreal.

P. et moi fendons des avocats avec les ongles et dégustons leur graisse verte. Les ingénieurs du labo de O. ont un petit côté Daltons, et les miens, P. et F., ont un petit côté gamins tout fous avec leurs jouets et leurs explorations. Et c’est bien, cette complémentarité, je répète à O. et aux argentins qui nous ont rejoints.

Sur la banquette arrière, à chaque nouveau bout de relief, j’essaie de mettre des mots ensemble – un exercice de description. Mais je sèche, évaporée, anesthésiée ? Non, cela se meut, il faudrait tendre vers l’aplanissement, l’état d’esprit quand les choses étaient justes.

L. m’écrivait au premier jour : « Le désert, ça lave et ça ferme sa gueule. » S’il savait comme le désert bavasse cette fois-ci, le nombre incompressible de gens et les mouches dans ma tête ; même lorsqu’on emballe l’oscilloscope dans du papier aluminium, ça continue de bruisser.

Son : Gotan Project, Época, in La revencha del tango, 2001

La procession au cercueil d’enfant, vers Iglesia, San Juan, Argentine, mars 2026
Vers Calingasta, San Juan, Argentina, mars 2026

塞翁失马 sàiwēngshīmǎ

À Mogna, un chien errant tout maigre vient nous dire bonjour sur la grande place de sable vide ; le poste de police – même pas désaffecté – où nous laissons la voiture de S. & J. dont le pneu à crevé. Une église semi-vieille en briques surchargée de catholicisme sud-américain, et des rangées de blocs en ciment pour les asados, comme si on avait transformé des étables – ou bien un camp de prisonniers. Le soleil tape tape, c’est paisible mais suspect, les chèvres se frottent contre les grillages, les ânes, le parfum d’eucalyptus quand on écrase les feuilles desséchées par terre dans la poussière.

Mogna, place principale, et les chèvres, San Juan, Argentine, mars 2026

Nous reprenons la route, tassés dans une voiture de moins, entre les concrétions roses, série de bijoux friables, nous roulons vite, et O. nous conte un chengyu1.

塞翁失马 sàiwēngshīmǎ

Un vieil homme et son fils élevaient des chevaux à la frontière du pays. Un jour, une de ses juments passa de l’autre côté et disparut. Le vieil homme dit à son voisin qui s’en lamentait : « Qui sait ce que ce cheval perdu pourra nous apporter ? »

Quelques mois plus tard, la jument revint accompagnée d’un bel étalon. Le vieil homme dit à ses voisins qui le félicitaient : « Qui sait ce que ce nouveau cheval pourra nous apporter ? »

En chevauchant cet étalon, le fils tomba, se cassa la jambe et devint handicapé. Aux voisins venus s’en désoler, le vieil homme dit : « Qui sait ce que cela pourra nous apporter ?  »

L’année suivante, les troupes étrangères envahirent le pays, et les jeunes furent envoyés au front et beaucoup perdirent la vie. Le fils du vieil homme, handicapé, ne put aller au combat et resta avec lui.

Je venais d’expliquer aux autres passagers que nous étions venus avec O. et M. en avril 2022, à la sortie de la pandémie. Usés par les campagnes de déploiement avortées en Chine, nous cherchions à ouvrir un nouveau site dans l’hémisphère Sud, pour notre projet G.

Nous revoilà quatre ans plus tard, sans le jerrican d’essence dans le coffre, et avec toute une troupe d’américains, d’argentins, de français, des expertises radio, électronique et mécanique qui bouillonnent dans tous les sens. Nous observons les flancs de montagne d’un autre œil, portés par un autre objectif – avec notre financement européen dont la signature du contrat se décante enfin.

O. déroule tranquillement son chengyu, nous roulons dans les lacets, le soleil tape tape, je regarde l’ombre franche des pierres ; sàiwēngshīmǎ.

Son : Atahualpa Yupanqui, Los Ejes de Mi Carreta, in Guitarra del Camino Largo, 1908

  1. Proverbe chinois qui s’exprime en quatre caractères. ↩︎
Valle Encantada, sur la route de Mogna, San Juan, Argentine, mars 2026

Sur la piste de Las Chacras

Nous partons au matin, tôt, escadron de quatre-quatre, je m’installe à côté de O. avec mon sac à dos rouge, jean et chemise de toile, les arbres sont drus le long des routes, l’Amérique latine déroule son chaos de béton et de tôles, au sortir de San Juan, les maisons dans l’anarchie entre les peupliers bien rangés, la verdure couleur maté ponctuée de rouille et grise de poussière.

À Caucete, je voulais acheter des pains ronds dans une cahute et du queso annoncé en grosses lettres sur du carton, mais il fallait faire le plein et nous repartons avec des sandwichs industriels de jamón y queso, et un « espresso » dilué dans un gobelet d’un demi litre.

La géologie et notre conversation stratégique envahissent l’habitacle, entre les nuages, la lumière pointe vers une zone de la montagne centrale, « C’est Dieu qui nous indique le site, » dit O.

Nous allons à « Point 5 » du Site 1, l’endroit le plus difficile d’accès : 2h de route, 1h de piste, puis 2h de hors piste à 3 km à l’heure. Nous allons mesurer l’environnement radio et estimer s’il est possible d’accéder à la montagne avec des hélicoptères, des ânes, ou des aigles.

Lorsque nous nous approchons, les vallons paraissent moins escarpés, mais le terrain sera rock’n’roll – je répète avec enthousiasme que je suis dans le déni et que c’est tout à fait faisable. Mais c’est cela qui nous a amenés ici, O. et moi, ce déni-là, non, cette envie de défier un soupçon les éléments et la technique, tout en restant lucides.

Au dernier village avant de prendre le lit de la rivière asséchée, sous le pont du chemin de fer désaffecté, nous garons brièvement nos quatre-quatre devant un ranch ensommeillé. Carcasses de montures, ferronneries rouillées, le vent passe entre les buissons à épines, secoue les bâches en plastiques lestées de grosses pierres.

Carlos Cerimedo, Marayes Station, sur la route de Las Chacras, circa 1950

Sur la piste vers Las Chacras, nous nous arrêtons pour de bon, sortons le coffre en métal avec la batterie et l’électronique, le mât, les bras de l’antenne papillon et sa tête amplificatrice. O. admire le design des mécaniciens : « J’aime bien, on dirait un cercueil d’enfant, avec la croix. » On visse, on dévisse, on connecte, déconnecte, et avec le spectrum analyzer, on voit du bruit dégueulasse, on visse on dévisse on connecte déconnecte, on grille un amplificateur, on visse on dévisse, on change d’amplificateur, on ne mesure plus rien, on ne comprend pas pourquoi les 12 V de la batterie auraient grillé l’ampli. C’est probablement le transformateur qui crache du bruit, dit O. Alors on essaie de fermer le coffre qui fait office de cage de Faraday (étanche aux rayonnements parasites), sauf que de toute façon, on ne mesure plus rien. On réessaie, on rebranche, toujours rien. En désespoir de cause, on utilise une batterie de caméra de 7 V, et là miracle, tout fonctionne, et 2x mi-racle, le site est propre, très propre ! Il y a même ce pic à 137 MHz, qui correspond à la fréquence de communication de l’aviation, et qui indique que notre système prend de vraies données.

On est content, dit O.

On teste les autres bras Y, puis Z, la cage fermée, les fesses de O. posées dessus pour bien étanchéifier, puis on dévisse débranche range, les vis, les câbles, les outils, on ferme les boîtes, on scotche le matériel, on glisse la tête de l’antenne dans des sacs anti-UV et des protecteurs à bulles, on monte le tout dans l’arrière du pick-up, les autres mangent les sandwichs pas bons, je grignote des tomates cerises si mures qu’elles explosent dans ma bouche en friandises, on boit, on va faire pipi derrière les buissons et les cactus aux grandes épines.

Je me pique sur un ressort qui dépassait d’un amplificateur, comme sur un rouet, mais je ne m’endors pas ; au retour le paysage est différent à la lumière descendante.

Revenue à l’hôtel, j’hésite à me coucher, et puis non. Je sors me promener, je m’installe dans le patio – si argentin – de l’Alliance française, avec un chou à la crème et une théière. Carreaux brique et blanc en quinconce, fontaine de pierre et fer forgé : on se croirait à l’époque coloniale, à San Telmo à Buenos Aires.

Je jette des phrases en vrac. O. m’appelle « tu dors ? ah non, t’es où, toi ? » Et je ferme tout pour aller le rejoindre et manger des sorrentinos à la tomate avec la troupe.

Son : Sergio & Odair Assad, Tango Suite: 2. Andante, in Sergio and Odair Assad Play Piazzolla, 2001

Dans le patio de l’Alliance française, San Juan, mars 2026

Six heures du matin au-dessus de l’Atacama

Au-dessus de l’Atacama, prise de rougeoiement et de picotement
à l’aube qui point après une nuit turbulente
les cristaux de glace ont fleuri mon hublot
el lugar más seco de la tierra

F., à quelques rangées de moi, écrit sur le chat : « Dormi par intermittence, passant d’une position devenue inconfortable à une autre qui subit le même sort… »

L. m’envoie l’en-tête d’un contrat avec P.O.L. je m’imagine à sa place, en suis presque jalouse. je pense au monde et à la bascule qui s’opère, que « nous ressentons même à notre toute petite échelle, » énonçait V., belle avec de petites rides le long de ses yeux clairs, elle avait retiré ses lunettes au cours de l’entretien, peut-être un peu coquette

Je pense au monde que porte la poésie de L. et ce que nous portons en partance vers San Juan, Argentina, les boys et moi, un désir de s’amuser ? de goûter à l’Univers, sur la langue déposés les cristaux de neutrinos aux saveurs tau-iques ?

j’ouvre mes notes –
il n’y a que dans l’écriture que je peux encore être juste, dans cette discipline ciselée de mots, il n’y a que dans cette solitude exacte que je peux chercher, réorienter l’axe de ma vie, ne pas me perdre en des latéralités, des insécurités, des questions qui n’ont lieu d’être que dans un quotidien
qui n’a de sens que dans les paradigmes passés
dans un monde 20e siècle
il faut tendre sa direction au-delà des aspérités, loin dans la courbure du temps, de l’Histoire

surtout [pourquoi avais-je oublié ?] : il faut toujours être transatlantique

Son : José Miguel Miranda, José Miguel Tobar, Miranda y Tobar, Nostalgia de la Luz | Telescopio, in Nostalgia de la Luz Banda Sonora Original, 2012

Shahrah

pendant que s’écrasent les missiles et les drones,
je grignote indécente L’usage du monde, devant un scone et des fleurs de cerisiers macérées, Nicolas et Thierry s’embourbent entre Tabriz et Téhéran. Ça parle punaises, pains cuits dans la cendre, aubergistes arnaqueurs et ça dit tout le petit quotidien qu’on traverse et picore – celui des années 60

un autre quotidien encore que celui, là, à cet instant-même,
qu’on explose qu’on éclate qu’on destroy because why not

C. qui m’a offert ce livre me disait encore la semaine dernière que non, il ne croit pas à une guerre mondiale, alors qu’elle m’apparaît, dans des contours protéiformes certes, inéluctable, tracée dans la périodicité de la psycho-histoire. Son espoir pourtant est une belle lumière.

Son : Mohammad-Reza Shajarian, Saz Va Avaze Dashtestani -Live.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, illustrations de Thierry Vernet, Ed. La Découverte, 1963

L’Amant

Volupté mutique tissée dans la scansion des phrases. Il y a quelque chose d’élitiste et de cavalier à tailler des blocs de noirs sur du papier gaufré blanc

et puis mon Dieu ces effluves de la ville de Cholen, du Mékong
la lumière bleue des chambres de l’internat
la peau ronde d’Hélène Labonnelle dormant en position foetale

la douleur rouge et sanguine de l’amant, du jeune chinois milliardaire,

et elle, on ne saura jamais,
malgré la rythmique lancinante et retournante des phrases, les mots déroulés au tapis des scènes de films français, les portraits de famille croqués au couteau suisse, on vivra tout cela à deux pas d’elle

on saura l’émotion des autres, plaqués les larmes, les silences, les cris

et elle, seize ans ? dix-sept ans ? et ce paquebot qui part pour la France, la séparation, la vie en son axe

– c’est vrai pourtant seize ans, on vivait sans comprendre, des déchirures des autres, des agitations sous la peau, des églises roses et pénombre, le goût des fleurs au tombant du jour, le badigeon térébenthine dans une chambre nuages,

le futur, les châteaux, les fauteuils crapauds, les chevauchées dans la neige, bottes et capeline – sans comprendre mais on savait un peu et tout du long, que ce serait ça qui compterait, qui définirait, qui écrirait tout

Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.

— Marguerite Duras, L’Amant, 1984

Marguerite Donnadieu à 16 ans, archives familiales Jean Mascolo

Anjou

A. explique que ce sont des choucas : la tête blanche, le cri bizarre
dans les douves troglodytes du château de Brézé
entre tonneaux et fours à pain
silos
le tuffeau humide que brosse la mousse en coups de pinceaux
l’offusquante odeur de l’air chargée de pierres et d’eau
presque lascive – je pense aux jeux d’eau des jardins de la Villa d’Este
c’est de la Dordogne en version « royauté » – Louis et ses châteaux médiévaux raffistolés de blanc
on parle Belle-Ile, Vendée comme la porte à côté
et des Dolmens dans les champs qui démarrent de vert

Ⓒ Electre, Dolmen de la Forêt, en Anjou, mars 2026