Pourquoi suis-je venue à Madison, déjà ? Pour passer une journée dans le bâtiment de physique à parler à quelques collègues sans résonance particulière ? Pour me réveiller à 5h du matin et manquer de vomir en lisant un mail de trois pages ? Pour passer l’aube dans des calls à m’enfoncer dans d’autres problèmes, sous la lampe Tiffany de ma chambre d’hôtel ? Pour marcher dans la tempête de neige, les doigts gelés sur mon cappuccino avec l’envie de pleurer ? Pour perdre un samedi en transit à l’aéroport de Chicago, et passer des appels pro urgents dans le brouhaha ambiant des annonces de portes d’embarquement ? Nous échangeons factuellement rapidement avec O., mais je me tais sur mes états d’âme – il a bien d’autres choses à gérer, et c’est ainsi que notre relation fonctionne de façon si saine.
J’imagine que je suis venue à Madison pour découvrir, entre deux rendez-vous, les jolis chiffres d’un vote lointain, à Paris, qui tracent des rails sur mon avenir pour les cinq prochaines années.
Des messages aimables pleuvent dans ma boîte et tout cela me touche. Mais c’est étrange, le décalage temporel et spatial dans lequel je me trouve. Rien n’a de corps et j’échange à peine avec mes collègues, dans des fils ténus et virtuels. Parfois je me demande si j’existe vraiment, si cela est une fable, un conte que j’ai inventé dans ma tête, comme ce chapitre dans lequel je me suis réfugiée. Et probablement, c’est bien aussi, de temps en temps, de perdre corps, pied, tête, de ne plus vraiment exister.
La tempête de neige commence tout juste, à Madison, Wisconsin, mars 2024
Ce moment terrible où vous avez sorti votre meilleur chapitre (le « parangon, » sic votre éditeur), où vous êtes en train de vous lancer enfin sur le suivant que vous sentez possiblement dans la même veine magique, et où tous les chapitres précédents vous paraissent hideux, sous ce nouveau standard. Ils vous paraissent tellement mauvais que vous vous demandez comment vous arriverez même à les éditer et vous vous dites : « Nan mais faut les ré-écrire complètement, c’est de la daube dégoulinante. » Vous êtes donc bloquée comme une idiote, entre le dégoût de votre passé et l’incapacité de votre cerveau rigide à avancer sur la suite tant que vous n’aurez pas perfectionné ce qui précède. Vous sentez que l’itération sera infinie, éternelle, insatisfaisante, comme quand on est vers la fin de la rédaction d’un article scientifique, où plus on creuse et moins les hypothèses semblent valables, et plus la complexité apparaît. C’est là où il faut passer en mode professionnel, voir l’écriture comme un projet et non une promenade romantique dans le pays de mes bêtises lunaires, et me dire : « Cocotte, il te reste deux mois pour écrire trois chapitres, arrête de te trouver des excuses métaphysiques, sors-toi les doigts et termine. Rien, jamais, n’est parfait. Et ce n’est pas grave. » Et mon moi bête et lunaire a alors envie de répondre, de sa voix transportée et romantique : « Oui mais, l’article scientifique doit être juste. Et j’ai tellement envie que de même ici, mon livre soit juste, viscéralement juste ! »
Note : Je me demande comment cela se passe pour tous ces scientifiques qui écrivent des livres de vulgarisation. Est-ce qu’ils se posent toutes ces questions ? Est-ce que l’écriture de leurs chapitres sont des deuxièmes vies parallèles ? Est-ce qu’ils deviennent, comme moi, fous et transportés dans le processus ? Est-ce qu’ils vivent cela comme un roman, comme des montagnes russes de l’esprit, comme une drogue et un fil rouge qui semble tout tenir, conduire dans la vie – la respiration ? Ça ne semble pas être le cas pour les quelques collègues avec qui j’ai discuté. Alors qu’est-ce que ça signifie pour ce livre ? Est-ce que, parce qu’il a été écrit comme une entreprise tarée et viscérale, il sera sale et dégoulinant, et donc illisible ? Ou est-ce que justement, cela apportera une petite voix différente dans cette littérature ? Est-ce que j’arriverai à rendre un peu de tout ce que nous vivons, qui porte tant d’espoir et qui est tellement, tellement étonnant ?
Planète Ego, Guardians of the Galaxy Vol. 2, dir. James Gunn, 2017.
Ma peau se délite, mes yeux sont étroits et rouges de manque de sommeil, je n’arrive pas à être juste dans mes interactions, je hurle à en perdre la voix contre l’antagonisme et l’impertinence pré-adolescents, tout m’échappe, ma seule place, me semble-t-il, est auprès de Karl et de ses singularités.
Heureusement, je discute avec O. et en quelques minutes, ça me rappelle ce que je suis. Dans ses yeux, je suis exactement ce que j’aspire à être, alors c’est ce que je retrouve, la justesse, la grande justesse. Puis il me dépeint avec dérision tous les problèmes de la collaboration, ce qui me fait tellement rire et remet les choses à leurs petites places.
Heureusement, P. a toujours la distance parfaite à mes fluctuations. Je le lui dis et il hausse les épaules : « En même temps, je te pratique depuis vingt ans, on est mariés… » Je fais remarquer que non, il s’agit d’un talent, et que O. semble l’avoir aussi. Je manque de m’étouffer dans mon thé quand il me rétorque : « En même temps, il te pratique depuis dix ans et vous être mariés… »
Heureusement, il reste l’humour et la dérision, indispensables ingrédients à la justesse. Et ceux qui m’accompagnent de près en ont quelques masses solaires en stock.
Son : Heureusement, L. me fait découvrir Clara Ysé et dès la première chanson (Douce, 2023), je ne peux plus m’arrêter de l’écouter. Un texte viscéral, dans un mélange de magicienne et de Barbara ; je ne crois pas que cela m’apaise, mais elle me transporte dans de la vibration, loin de la non-justesse.
Ce qui m’émeut le plus, ce n’est pas l’horreur de la guerre, c’est de lire, parsemé dans les carnets et les lettres de Karl Schwarzschild ce champ lexical de la joie. Quand il voyage jusqu’au front « joyeusement » (sic), qu’au plus profond de la souffrance, au bord de la mort, il a encore un bon mot. Ce qui m’émeut, c’est cette incroyable capacité à rester humain face aux ténèbres, d’accrocher encore la lumière. C’est quand je le lis encore s’enthousiasmer des petites choses du quotidien et de s’émerveiller d’une équation de physique au cœur de l’innommable. Tout converge vers cette image, cette essence – les eulogies des physiciens de part et d’autre de l’océan, la beauté de ce qu’il laisse en vingt ans de recherche – : cet homme, c’était un noyau actif de galaxie. Ces objets monumentaux, les plus lumineux de l’Univers, qui rayonnent par accrétion de matière sur un trou noir supermassif central, et que l’on peut repérer de par leur puissance joyeuse, jusqu’aux confins de l’espace-temps. Être un homme et avoir su créer tant de lumière heureuse autour des noirceurs humaines : voilà qui est bouleversant.
Karl Schwarzschild à Göttingen, avec son carnet qui ne le quittait jamais, dans les années 1900.
Son : Cette fois-ci la version chantée, à laquelle j’ai emprunté le titre de ce billet : Thom Yorke, Suspirium, 2018
Dimanche après-midi. Il fait un temps magnifique. K. et moi sommes assis face à face à mon café préféré. Il boit un chocolat chaud avec un coffee cake et lit un roman en anglais sur les Pilgrims du navire Mayflower, qui a accosté au Cape Cod en 1602, fondant sinon les États-Unis, du moins le mythe de sa fondation. Je bois un cappuccino et lis, en allemand dans le texte, des extraits du carnet de Karl Schwarzschild écrits depuis le front pendant la première guerre mondiale.
Pendant une heure et demie, nous restons ainsi, absorbés chacun dans notre bout d’Histoire viscérale. Lorsque je suggère de partir, il termine sa page, puis me raconte, avec ses yeux pétillants, la rondeur merveilleuse de ses joues, avec cette joie du partage et de la vie qu’il porte jusque dans son prénom, les éléments qui l’ont ému.
Je me garde de lui raconter les éléments qui m’ont émue, et qui alimenteront mon nouveau chapitre. J’ai passé les petites heures de la nuit dernière à re-dériver les équations de la relativité générale pour arriver à la solution de Schwarzschild. Celles qui tordent l’esprit et aboutissent à une singularité, là où les mathématiques décrivent un trou noir où plus rien n’a de sens ni d’existence.
Karl, c’était un jovial. Dans chacune de ses lettres, dans chacune de ses entrées dans son carnet, il y a du plaisir, de l’émoustillement vis à vis de la science, mais surtout à travailler avec ses collègues. Même lorsqu’il arrive au front, après s’être porté volontaire pour démontrer son patriotisme en tant que juif allemand, il raconte comme les gens qui l’entourent sont sympathiques, qu’il a de la chance d’avoir été installé dans un hôtel avec une jolie vue. Même au front russe en décembre 1915, quelques mois avant sa mort, quand il écrit à Einstein, il a cette note positive et pleine d’esprit :
Wie Sie sehen, meint es der Krieg freundlich mit mir, indem er mir trotz heftigen Geschützfeuers in der Entfernung diesen Spaziergang in dem von Ihrem Ideenlande erlaubte.
[Comme vous pouvez le constater, la guerre est bienveillante à mon égard, puisqu’elle m’a permis de faire cette promenade dans le pays de vos idées, malgré les violents tirs d’artillerie à distance.]
— Lettre de Karl Schwarzschild à Albert Einstein, 22 décembre 1915
Le soir, en rentrant du café, je m’isole dans ma chambre et je continue mes recherches sur le front Est. Cette partie de la guerre que nous avons peu apprise au lycée, car il y avait déjà beaucoup à faire côté Ouest. C’est là que Karl a été envoyé sur les derniers mois de sa vie, après avoir été affecté à Namur en Belgique, puis à Argonne, en France. Là, il a contracté une maladie de peau auto-immune très douloureuse, le pemphigus, qui l’a achevé en quelques mois. Non sans avoir, au préalable, envoyé à Einstein les premières solutions exactes de son équation : la solution de Schwarzschild.
C’est un moment d’une intensité crue, lorsque j’écoute Thom Yorke en boucle, et que je regarde une par une, pour me plonger un peu plus dans le contexte, des dizaines de photos de Getty Images de ce front Est [attention, images sensibles]. L’arbre de Noël dans les tranchées. Les corps abandonnés le long de sacs de sable empilés, les barbes, les bandages et les regards hagards, ce gamin russe de quinze ans prisonnier de guerre, la boue sur les bottes et jusqu’aux moindres interstices du corps. Je lis la composition des uniformes allemands, le changement de style pour accélérer la production en 1915, les masques à gaz, j’imagine – non, je n’imagine pas –, la laine pleine de poux, la puanteur, l’infinie puanteur, les infections de peau, l’épuisement inéluctable du corps suivant l’esprit. Ces moments où ils prennent un crayon et écrivent à la famille… ou à Einstein.
Les troupes allemandes décorent un arbre de Noël dans leur tranchée, sur le front Est, pendant la première guerre mondiale, circa 1915. (Photo par FPG/Hulton Archive/Getty Images)
J’observe tout et je lis tout, la main au bord de la bouche, dans un état indicible, je pourrais vomir, je pourrais pleurer, je ne comprends pas – et quelle ineptie naïve à déposer ici… –, pourquoi nous faisons cela, encore, encore, et encore et encore, et pourquoi cela ne s’arrête jamais.
En février 1916, Karl est rapatrié à Potsdam auprès de sa famille, il corrige les épreuves de son article écrit en huit jours, qui est publié exactement le jour de sa mort. L’objet qu’il a créé, le trou noir, commence une épopée scientifique que Karl Schwarzschild n’aura pas pu suivre, mais qui portera son nom en fil noir.
Je dis à P. : « Ça valait la peine de venir en Pennsylvanie rien que pour ces trois semaines avec nos academic kids. » Les academic kids, M. ma lumineuse (Julie Delpy ?) et A. le très cool (Ethan Hawke ?), nos doctorants parisiens respectifs, composent avec nous une drôle de famille pennsylvanienne temporaire. Exquis, brillants, enthousiastes, ils sont le combo de doctorants et d’invités délectables. Entre les discussions au tableau dans le bâtiment de physique, les allées du campus pleines de neige, au bord de lacs gelés et notre salle à manger, à cuisiner des crumbles et des salades japonaises pour eux, les accueillir pour faire leur lessive, et les écouter lire à nos garçons le soir, les conduire à l’agence de location de voiture et leur donner des tuyaux sur Philly. J’emmène M. dans les dédales de la grande bibliothèque universitaire, et la grande joie de la voir partager mon enthousiasme, emprunter La force de l’âge sur son conseil, parler de gerbes atmosphériques et d’émission radio, de méthodes de régression linéaires à quatre, mais aussi avec mon frère de thèse K. et une post-doctorante pleine d’envies, à chaque instant une forme de perfection d’interagir avec eux, l’absence totale de fausse note.
Ce que j’aime, dans ce chapitre de ma vie, et ce que nous offrent ces academic kids, c’est d’être ce couple rêvé avec P. : si tranquilles, avec notre maison toujours ouverte, de pouvoir les inviter à dîner de façon impromptue, leur offrir notre aide logistique, financière, et bien sûr scientifique. Il y a dix ans, nous étions les Bacri-Jaoui de la physique. Aujourd’hui, nous sommes les Pylade-Electre de la physique, à notre façon propre, dans une intelligence, une harmonie et une puissance que je ne m’explique pas. Comme à l’époque, quand nos regards se croisent et que nous apprécions tout ce qui est, je murmure : « Il ne faut pas s’endormir. Il faut continuer, toujours, à tendre ensemble vers cette justesse-là. »
Son : Vladimir Cosma, LAM Chamber Orchestra, Mouvement perpétuel, dans la BO du film Les palmes de M. Schutz, par Claude Pinoteau, 1996.
Isabelle Huppert et Charles Berling, dans Les palmes de M. Schutz, de Claude Pinoteau, 1996. Le film qui, avec le film quotidien qu’était la carrière de mon père, m’a inspirée vers ce métier.
X. m’évoque avec nostalgie cette époque révolue, insouciante, où il se retrouvait avec ses potes pour faire des jeux sur ordinateur. Le sentiment d’appartenance et de partage, tout ce qui s’est défait lorsque les uns et les autres se sont mariés, ont eu des enfants, sont partis travailler ailleurs, se sont engouffrés dans les obligations et l’hémorragie du temps, loin du fun et de la gratuité.
Je repense à cette semaine pennsylvanienne, en compagnie de lui, O., V., mon mari, nos enfants académiques, une bonne fraction de mes collaborateurs proches. Dans ma salle à manger avec mes garçons jouant dans leur chambre pendant que la tempête de neige s’abat sur la ville, dans une vieille usine d’allumettes transformée en distillerie à déguster des whiskies, dans un bar tout en miroirs et lampes Tiffany, autour de cafés sur des tables en bois vintage, dans une salle d’université sous le vidéoprojecteur, autour d’un lac gelé à se lancer des boules de neige.
Partout, nous sommes unis par le désir d’apporter la petite pierre à la cathédrale de la science. Nous sommes unis par cette étrange curiosité scientifique et l’allumage de notre cerveau quand le puzzle est mis sur la table. Cette chose nous lie, comme une excuse, comme un jeu sur ordinateur. Mais ce qu’il y a d’enviable, c’est qu’en saisissant cette excuse, nous nous retrouvons dans les plus jolis recoins du monde, à nous sustenter et à bavarder, à nous croiser et re-croiser, à re-connecter. Et plusieurs fois par semaine, nous nous réunissons tous en ligne, pour avancer sur nos projets et nous charrier mutuellement.
Je dis : Tu sais, cette Collaboration G., c’est pour moi exactement cela. Notre métier nous fournit une excuse pour continuer à appartenir à un groupe de belles personnes avec une visée commune, à pouvoir être tour à tour dans la déconnade et le sérieux, à avoir ensemble les yeux qui brillent. Pour nous, physiciens, ça ne s’est jamais terminé, cette époque où l’on se retrouvait pour jouer ensemble. Parce que les obligations, les engagements temporels, ce sont justement de se réunir et de construire ensemble. Et le fun et la gratuité, c’est notre cœur de métier.
Car oui, tout ça est parfaitement gratuit – nous ne causons aucune guerre, aucune crise financière, nous ne sommes une menace pour personne, simplement une bande de neuro-atypiques qui veulent leur dose de dopamine. Et par la même occasion, nous faisons avancer les connaissances de l’Humanité, nous rêvons et faisons rêver.
Qu’un tel métier existe : un miracle. Que je l’exerce : un racle, i.e., un double mi-racle.
Participants au Premier Congrès de Solvay, 1911, dont Max Planck, Arnold Sommerfeld, Ernest Rutherford, Marie Curie, Henri Poincaré, Albert Einstein, Paul Langevin… La grâce solitaire de Marie Curie (elle aussi probablement hautement neuro-atypique et tarée) dans cette bande de neuro-atypique mâles moustachus et complètement tarés.
Il faudra qu’un jour je comprenne ce qui nous anime, nous physiciens, à faire de la physique. Je crois qu’in fine, il s’agit de cette envie de résoudre le puzzle – que notre esprit ne se satisfait pas de ne pas avoir trouvé la solution à une énigme qui nous est posée, qu’il tourne en boucle autour de la question, et que les petites résolutions successives sont autant de dopamine addictive. Encore, encore ! disent nos neurones en manque. Et c’est cela qui fait que le regard s’allume et que nous nous enflammons n’importe où, n’importe quand, même (surtout) quand nous sommes en train d’échanger des banalités. Et que nous passons pour les tarés – que nous sommes.
« Je suis originaire du Connecticut, un État qui est vu comme une banlieue de… — Attends, quel est le facteur qu’on gagne à basse énergie en allant à basse altitude avec les antennes phasées ? [Yeux allumés, question, espoir.] — Je dirais un facteur « quelques », peut-être même un ordre de grandeur. Mais le problème, c’est toujours la probabilité de sortie du tau. [Switch total accepté, bouton expertise allumé, challenge, intérêt.] — Oui, c’est ça. C’est ça qui nous pourrit la vie. [Main gauche au front, souffrance, mais espoir, où est la dopamine ?] — Il faut vérifier ça proprement quand même. [Espoir, challenge, question.] — Oui, il faut vérifier. » [Toujours main au front, mais espoir, roulis des yeux et des neurones, un truc qui tourne en boucle et tournera en boucle des heures, des jours, des mois, tant que non résolu.]
Le puzzle irrésolu fait irruption n’importe où. Au bar. Sous la couette. Au petit-déjeuner avec ses enfants. Dans la rue en glissant sur le verglas. En conduisant et se trompant de route. En discutant avec sa femme/son mari de quelque chose d’important. Sous la douche. Et lors de cette irruption, il faut s’y adonner, s’y perdre, parce qu’il y a peut-être une résolution qui point. Sans. Attendre.
C’est très différent, me disais-je, de la folie de l’écrivain. Folie du physicien. Comment m’imaginais-je même un seul instant m’en sortir ? Entre les deux, je n’ai absolument aucune chance.
À l’aube, mon téléphone est plein d’alertes météo. L’école est fermée. « C’est tout blanc tout joli par la fenêtre, » m’écrit O. depuis son hôtel.
Comment faire lorsque tous vos proches collaborateurs ont débarqué d’Europe, qu’il faut préparer d’urgence votre workshop international démarrant le lendemain, que les routes sont enneigées, les écoles fermées, votre mari dans les airs transatlantiques et peut-être bloqué, qu’il n’y a personne dans ces forêts pour vous suppléer ?
Il n’y a pas le choix : je dis aux enfants de s’habiller pour la neige et je les (en)traîne. Au café, pour eux chocolats chauds, pour les grands discussion et espressos. La traversée des grandes pelouses devant le Old Main et une bataille de boules de neige initiée par O. ; à l’université, tester la salle, les derniers détails, visiter des laboratoires de construction d’antennes puis emmener tout le monde déjeuner d’un ramen.
L’après-midi, il n’y a toujours pas le choix : j’accueille cette foule joviale dans ma salle à manger. V. commente que la maison est joliment décorée. O. écoute les noms des cinquante pierres précieuses de A., des trente peluches de K. Physiciens comme enfants sont d’un naturel et d’une délicatesse parfaits.
Toute la journée, il n’y a pas le choix, mais il y a mieux. Cette miraculeuse opportunité, dans la bienveillance des uns et les efforts des autres, d’être ce qui me paraît si juste : mère-physicienne dans son entièreté.
Et ce que mes garçons ne savent pas, c’est que pendant les cinq heures où ils jouent tranquillement dans leurs chambres, m’autorisant à être mère-physicienne, nous esquissons, dans une euphorie studieuse, le premier dessin de ce que sera peut-être le futur projet G.
Et ce que mes collègues ne savent pas, c’est que, de me révéler mère-physicienne, ce succès d’un jour qui résulte d’un labeur parallèle sur huit années*, vaut pour moi presque autant que le dessin de notre futur projet.
*Mon projet G. et mon fils aîné ont exactement le même âge.
Brainstorming dans une salle à manger pennsylvanienne, jan. 2024, O.M. tous droits réservés.
Ce chapitre Chandra me donnera du fil à retordre jusqu’au bout. C’est la troisième fois que je le re-travaille, et j’en ai plus qu’assez d’avoir le mal de mer sur son bateau de l’Inde vers Cambridge, et de devoir trouver une façon moins « pédestre » (sic mon éditeur) d’expliquer la physique de la fin de vie des étoiles. J’acquiesce parce qu’il sait [et parce qu’avec son regard bleu brillant, intelligent et envoûtant, il réussirait à me convaincre de parler d’astrologie]. Il n’empêche que j’avais envie de lui répondre : ici, la physique monumentale se suffit à elle-même, pas besoin de mon « lyrisme » (re-sic) ou d’envolées imagées artificielles. Quoi de plus bouleversant que ces séries d’effondrements de cœurs stellaires où la gravité est contrebalancée par des forces concoctées par des cerveaux de théoriciens tarés et géniaux ? Cela m’émeut toujours, cette cathédrale de la science, bâtie pierre par pierre au fil des siècles et des esprits, comme un relai infini de l’Humanité. Et lorsqu’une bizarrerie développée et expérimentée dans des laboratoires terrestres trouve un écho confirmatoire aux confins de l’Univers, c’est là, à mon sens qu’est la beauté de notre métier. Et puis l’incongruité de ces forces : des électrons et des neutrons qui ne supportent pas d’être à touche-touche et se repoussent… et dans cette impossible cohabitation donnent naissance à des naines blanches ou des étoiles à neutrons !
Parfois, je me dis que je fais fausse route dans ce livre, car la véritable vibration dans tout cela est à trouver dans la dérivation des équations. Dans le cours de physique statistique que je dispense en École, il y a chaque année ce moment : quand j’ai les mains pleines de craie (et mon jean, et le col de mon chemisier), et au bout d’une heure quarante-cinq, le tableau noir rempli et effacé dix fois, après avoir expliqué et testé les erreurs historiques, les hypothèses à revisiter, quand j’encadre l’expression de MC. Ce moment où j’annonce sans prétention, d’une voix que je tente de garder posée et professorale : « Et voici la masse de Chandrasekhar. »
Posée et professorale, alors qu’à l’intérieur, c’est un petit morcellement. Ça fait vingt fois que je l’effectue, ce calcul, et à chaque fois, l’éblouissement. Je ne sais pas contenir mes enthousiasmes et ça finit toujours par suinter par les jointures – et l’extrême plaisir, chaque année, de voir plusieurs regards s’allumer en réponse, ceux qui ont peut-être vibré un peu avec moi dans cette quintessence scientifique.
Alors que je déambule entre les arc-boutants de la Cathédrale en éternelle construction, dans ce carnet, dans mon livre, dans l’enseignement, le partage est ma clé de voûte.
Cathédrale de Milan, plan, élévation, et éléments architecturaux. Illus. in: De architectura / Vitruvius Pollio ; tr. & ed. by Cesare Cesariano, 1521.