2014 etc.

il est des moments de petite fourche, là où on nous donne de quoi prendre un chemin – qui est un choix au long cours drastiquement différent
la vie drastiquement se décide, mais on ne le sait pas encore. On ne sait pas, quand, où, les chemins ont été pris, seulement un temps plus tard, on se retourne, et on se dit : là. Voilà, là, c’est cette personne, ce mot, cette rencontre, ce moment-là qui s’est présenté, qu’on a saisi.

Son : Bill Evans Trio, Peace Piece, in Everybody Digs Bill Evans, 1959

Greg Dunn, Myelination, 2023

Finely woven mesh

Enchaînement d’entretiens langoureux, au cœur palpitant et professionnel. Les gens, leur sensibilité exacerbée, leurs histoires, leurs colères, leurs maladresses, leur neuro-atypicité – leur besoin d’être et d’exister.

Curieusement dans cette grande salade le maillage se tient, la passoire laisse couler l’eau sale et retient le grain. Aux nouveaux entrants du laboratoire, je tartine des mièvreries à coups de « It’s a difficult world. It’s a difficult context. Now more than ever is it important that science institutes be a place of thoughtfulness, collaboration, sharing. » comme si j’avais fait un medley IA de Cat Stevens, John Keats et d’un ancien président américain.

Mais la vérité, c’est que j’y crois profondément. À ma science fondamentale comme dernier rempart de la diplomatie, à la gentillesse désintéressée des intérêts spécifiques autistiques, à cette polyphonie familiale nourrie à la reconnaissance seule, disjointe des profits financiers, et donc un peu disjointe de la réalité.

Je crois profondément à la qualité et l’utilité de chacun dans cette grande salade de goûts. Je crois aux mathématiques qui gouvernent les interactions, je crois au pragmatisme américain, à l’introspection française, je crois à la temporisation, à l’immédiateté, je crois, toujours, qu’il est possible de douter ou de ne pas douter, je crois aux choix et aux évidences.

J’essaie de transmettre ces notions à une table ronde Fulbright franco-américaine, quand on me demande « En tant que femme, percevez-vous votre façon de leader différente de celle des hommes ? » Et l’une des personnalités de la salle m’alpague à la fin « We all can’t get over how amazing you are. »

Je m’esclaffe et songe – comme vous me manquez, parfois, les américains, avec vos enthousiasmes débordants et vos validations, à la limite du dégoulinant mais sans hypocrisie aucune.

Je m’esclaffe : rien d’amazing mes amis, voyez plutôt Andromeda. Et si vous saviez comme je me trompe beaucoup, souvent. Mais je ne suis pas seule, ni pour me tromper, ni pour moins me tromper, et c’est la finesse solide de ce maillage qui me retient, qui nous retient, qui est si intéressante, si surprenante.

Son : la grande chanson du paternalisme, par Cat Stevens, Wild World, in Tea for the Tillerman, 1970.

Joan Konkel, “Passages & Promises”, finely woven mesh and acrylic on canvas
Joan Konkel, “Passages & Promises” (détail) finely woven mesh and acrylic on canvas

Vanessa Wagner

Petite obsession pour la pianiste Vanessa Wagner. Ses anciennes estampes de Debussy. Dans l’album This is America! une interprétation pour deux pianos toute en intelligence et en retenue de West Side Story. Du Ravel chatoyant pour la route, et puis l’obsession à son comble avec les études complète de Glass, son dernier album. Glass, je disais à un ami cher que ça me semblait toujours sombre, déprimant. Dans cet album pourtant, des percées de lumière, des rayons d’une solidité fluide, un jeu d’ombre et de lumières. Vanessa. Wagner. Difficile de s’appeler de façon plus romanesque ; elle aurait pu être prédestinée à de longs et laborieux drames néo-médiévaux, à des atlas elliptiques aux ruines prenant l’eau et la brume. Pas vraiment ; chez elle, c’est surtout l’éclectisme : à tout embrasser depuis Haydn à la musique électronique. Dérangée probablement, végétalienne, défenseuse des animaux – au regard bleu perçant, au visage découpé et souligné de rouge. Lorsqu’elle joue, ont perd l’éclat des yeux pour l’arabesque douce des sourcils, l’onde des cheveux… aussitôt réfutées par ses mains. Des mains, des doigts dans un battement pur, la grâce dure puisée aux éléments – et cette bague d’or au cercle inscrit de runes.

Son : Vanessa Wagner interprète Philip Glass, Etude No. 1, in The Complete Piano Etudes, 2025.

Vidéo : Sur un vieux piano à New York. Vanessa Wagner interprète Etude No. 17, in Glass: The Complete Piano Etudes, 2025

Vanessa Wagner, par Laura Bonnefous, 2025

Écrire, être [2]

V., je la rencontre dans les locaux de ma maison d’édition, gobelets et mug marqués de rouge à lèvres, des manuscrits et des papiers partout débordants, à peine une chaise libre pour m’asseoir. Par la fenêtre, un mur de béton blanc taillé sur un bout de ciel – quelque chose des parpaings sud-américains.

Elle n’a pas besoin de m’avoir lue ou de m’entendre plus de deux minutes. Elle a cerné, et m’enjoint d’écrire parce que et par ce que je suis. Elle dit aussi : il ne faut pas être utilitariste avec ses vieux textes.

Je passe les jours suivants hébétée, certaine et incertaine. Ma direction engagée, mon intention, et ce que je suis, elle l’a validé. Il suffit de garder l’ancien au chaud dans les tiroirs, avancer, créer, écrire dans la certitude d’être, d’être aujourd’hui.

Mais il y a une différence subtile et fondamentale entre être et être dans l’écrit. Et cette distance-là, cette justesse-là, le regard, la couleur, la vibration que je souhaite imprégner, c’est ça qui ne se dépose pas. J’essaie d’avancer, de plaquer les bouts de récits, les paragraphes et les géographies, mais – 

(l’excuse qui crisse sous mes neurones : peut-être qu’il y a encore trop de chats dans les boîtes)

Alexander Calder, Untitled (Cat), 1925, Calder Foundation, New York

Ce que je sais de Lidia C.

Ce matin, un chiffon microfibre dans la main, Lidia me raconte son père décédé et la cérémonie colorée pour laquelle elle retourne au pays. Les animaux qu’il soignait comme vétérinaire, leur maison dans la campagne de Quito, elle dit j’ai tant de souvenirs de lui, et quand je retourne à la maison c’est comme s’il était encore là, ça ne fait qu’un an. Mi Papá, elle dit, dans un espagnol qui accélère et dont je perds le fil par intermittence, sa voix fêlée dans son visage buriné. Les larmes me montent aussi aux yeux et je la serre dans les bras. Elle dit : mais il faut vivre, se lever, se laver, travailler, mi Papá, vous savez, c’est tout ce qu’il nous a enseigné, l’importance de travailler, quel que soit le métier, parce qu’il faut nourrir sa famille, mais aussi pour être là dans le monde, pour la société, pour soi. Elle répète avec un sourire, comme si c’était à la fois une révélation et une évidence qu’elle savait depuis longtemps : être là pour soi. C’est difficile de vivre. Es difícil. Mais on est là pour ça, no ?

Ça défilait dans ma tête : les couleurs éclatantes de la cérémonie de deuil, de la plage en Équateur où ses sœurs et frères emmènent sa mère, sa peur de l’avion, il y a un océan vous comprenez, elle a peur de s’abîmer dedans, j’ai beau lui dire que l’avion est plus sûr que la voiture, que ça lui ferait du bien de venir ici –

Je pensais
Vatapuna
Vera Candida
Itxaga

Doucement, j’ai clos la porte d’entrée, que tengas un buen día. Et j’ai pressé le pas jusqu’au RER pour aller rencontrer Véronique Ovaldé.

Son : boléro nostalgique par le « Franck Sinatra équatorien », Julio Jaramillo, Nuestro Juramento, in El Mítico Julio Jaramillo, 1955

Street Art à Quito, Équateur

Ce que personne ne sait de Jeanne Prugniel

Je passe le week-end avec Vera Candida, Atanasia Bartolome et autre Vida Izzara1. Je ne suis pas assez tarée finalement, je conclus à P. au déjeuner. Des pays et contes fabulés, à la croisée de García Márquez, Gracq et Murakami –j’adorerais qu’on me dise un millième d’un truc comme ça. Il faut noter néanmoins que orgueil et suffisance, c’est très Jane Austen. Sans compter le tout saccagé parfaitement giralducien. Le compliment caché c’était donc : un style à la croisée de Austen et Giraudoux ? [Parfois l’écriture ici souffre sérieusement du manque d’émoticon.] De pamplemousses et de lettres grecques ; d’antan, il était question d’être tarée. On n’écrit pas pareil : dans un livre de science, un carnet online, un roman. Alors personne n’a la mesure du combien (tarée). Plusieurs boisseaux rincés à beaucoup de litres de vinaigre de cidre, au moins, et peut-être même (qu’on ne saura jamais).

Son : Sergio Assad, Clarice Assad, Yo-Yo Ma, Kathryn Stott, Odair Assad, Joseph Gramley, Hope: 2nd Movement from Back To Our Roots Suite, in Viva Brazil, 2012

Street Art, Cuenca, Ecuador
  1. Des romans Ce que je sais de Vera Candida, Soyez imprudents les enfants, Des vies d’oiseaux, de Véronique Ovaldé. ↩︎

Le couple infernal [Acte X, scène 8 : orgueil et suffisance]

Soirée chaude de septembre, dans un restaurant japonais classieux. L’AUTRICE dans l’une des ses 76 robes, L’ÉDITEUR avec ses yeux bleus.

L’AUTRICE, parlant de son livre : Ce qu’il aurait fallu faire, c’est enlever tous les îlots (supra-chiants) d’astrophysique technique. La nouvelle science aurait servi de fil rouge, mais l’intention aurait été de raconter comment la recherche se fait aujourd’hui dans un domaine montant, la joie, les gens, le collectif.

L’ÉDITEUR, air faussement navré et un poil paternaliste : Mais ça n’intéresse personne de savoir comment la recherche se fait. Qui va acheter un livre comme ça ? Pour faire ce que tu dis, il faut être connu. Et avoir des qualités littéraires. (Un temps.) Comme Jérôme Machin.

L’AUTRICE, rassemblant ses affaires, voix basse et débit rapide : Bon. Je vais y aller. Tu es en train de me dire que je n’ai pas de qualités littéraires. Ça va aller, en fait.

L’ÉDITEUR : Non mais Jérôme Machin, c’est un prix Goncourt !

L’AUTRICE s’est levée, L’ÉDITEUR suit. Ils paient l’addition. Dans la rue.

L’ÉDITEUR : Mais attends s’il-te-plaît.

L’AUTRICE : Tu m’as dit texto que je n’ai pas de qualités littéraires.

L’ÉDITEUR : De prix Goncourt, j’ai dit !

L’AUTRICE lève les yeux au ciel.

L’ÉDITEUR : Parce que toi, tu estimes que tu as les qualités littéraires d’un prix Goncourt ?

L’AUTRICE continue à presser le pas. Il la rattrape.

L’ÉDITEUR : Non mais vraiment ? Tu te rends compte de ce dont on parle ? Camus, Céline…? Tu te compares à ça, toi ?

L’AUTRICE sort ses écouteurs de son sac et les met dans ses oreilles. L’ÉDITEUR, outré, part.

Une heure plus tard, par sms.

L’ÉDITEUR : Tu as bien tout saccagé, à commencer par ce livre. Garde ton orgueil et ta suffisance sidérale.

Son : Liza Minelli, New York, New York, in New York New York, 1977.

Robert De Niro & Liza Minelli, dans une quête vaine de « Major Chord », in New York, New York, dir. Martin Scorsese, 1977

Un été Anaïs Nin [fin]

Terminé la période 1931-1934 d’Anaïs Nin – en sautant la partie effarante que j’avais déjà lue en Espagne sur sa fausse couche à l’hôpital avec le médecin allemand prêt à l’ouvrir et les infirmières lui montant sur le ventre. Sa « création échouée ».

L’analyse d’Otto Rank si différente d’Allendy, respectueuse :

« [Allendy] essayait de remplacer votre amour de l’absolu et votre quête du merveilleux, par une adaptation à la vie ordinaire. Je mets l’accent sur l’adaptation à un monde individuel. Je veux augmenter votre force créatrice afin d’équilibrer et de soutenir la puissance d’émotion que vous possédez. Le courant de la vie et celui de l’écriture doivent être simultanés afin de pouvoir s’alimenter mutuellement. C’est la révélation de l’activité créatrice qui devient une voie rédemptrice pour les obsessions névrosiques. La vie seule ne peut satisfaire l’imagination. »

— Anaïs Nin, Journal (1931-1934),
Trad. Marie-Claire Van der Elst, revue et corrigée par l’auteur.

me ramène à la paix qui m’a soufflée quand mon coach, payé par le CNRS pour m’épauler comme directrice de mon institut, a sorti : « Quand tu ressens le besoin d’écrire, arrête tout et écris. Il faut que tu écrives, ça, c’est toi, et en écrivant, tu travailleras sur tout le reste. » Ce n’est que dans ce sentiment d’être intimement comprise, cette autorisation [ligne délicate qu’il sentait nécessaire et a su tenir par sa position, son ton et sa diction, sans me paternaliser, cf. billet précédent] à être en adéquation avec soi, avec ce qui nous meut dans la vie, qu’on peut avancer et donner.

Terminé dans la foulée le dernier livre d’Amélie Nothomb, que mon Éditeur-aux-yeux-bleus m’a apporté, en même temps qu’un pot de miel et un quartz incrusté. Il m’avait parlé de cette rentrée littéraire jonchée des histoires de familles de grands auteurs, rendant difficile aux autres d’exister. J’avais oublié cette conversation, ce qui m’a permis de plonger dans la seconde guerre mondiale à Bruxelles sans arrière pensée, puis je m’en suis rappelé juste avant le chapitre final, d’un coup… et la dernière volée de pages qui rassemble tout, un peu trop dévoilé et délayé à mon goût, mais j’ai pleuré, pleuré pendant de longues minutes,

de la nécessité d’écrire
de cette heure à écrire en mode TSA parce que le cerveau reste vissé dans sa routine, quand on vient d’apprendre que sa mère est morte, mais que c’est encore l’heure d’écrire

ou parce qu’on veut se prouver qu’on est folle et différente et qu’on fera / vivra les choses différemment des autres :
la mort de sa mère
donner la vie
vivre en famille
être chercheuse
être directrice
aimer
écrire

Je disais idiotement à mon éditeur : « Je veux prouver à tous ces gens au lycée et en prépa, qui m’assénaient que je ne deviendrai jamais astrophysicienne, que j’y suis arrivée. » En réalité, je trouve que c’est un joli pied de nez pour les biais sociétaux, mais je m’en tape – comme le reste du monde.

Ce que je souhaite vivre est infiniment plus puissant et indicible.

L’été se termine.
Je suis entière et prête.

Son : Paolo Conte, Un gelato al limon, in Concerti, 1985

Henri Matisse, Intérieur jaune et bleu, 1946, Centre Pompidou

El Invento

Il y a une forme de sérénité trempée dans une lampée de tristesse à dire et faire ce qu’il faut. À faire ce qui est juste, et ce qui semble doux, heureux, lumineux. Il est trois heures du matin, je pense à X, la jolie robe qu’elle a choisie, aux boucles d’oreilles dont elle s’est parée, la tête un peu penchée pour les attacher, en dégageant une mèche rebelle – et le courage qu’il lui aura fallu pour emmener ses enfants comme prévu au parc accrobranche, à faire semblant de s’amuser avec eux dans les arbres toute la journée, avec la notion sourde que peut-être le monde est en train de s’écrouler. Que peut-être qu’elle écroulera le monde, qu’il faut qu’elle le fasse, pour la pureté. J’ai cette voix dans la tête, cette supplique, pas la harpie mais la brisure fendue émiettée d’inquiétude et d’incompréhension, d’appréhension des écroulements du monde. Qu’est-ce qu’on fait, quand on a participé à provoquer cela ? On se retire sur la pointe des pieds. On le sait, on est venu, comme d’habitude, touiller un quotidien un peu fatigué et rappeler qu’on est vivant, écouter, partager. Maintenant, c’est à eux de jouer, cette fascinante vie des autres, ça ne m’a jamais appartenu, il est temps d’aller.

[Et parce que les films et les romans s’en mêlent : je frotte mes yeux au réveil quelques heures plus tard, et découvre que des chemins alternatifs ont été choisis. Que les boucles temporelles ont pris la forme simple de rondes au dessin japonisant. Beaucoup à travailler, mais c’est curieux, cet horizon soudain.]

Y por agradecer
Lo extraño de simplemente ser
Un alma curiosa singular
Compleja en su calma y tempestad

Dime por qué será
Dime por dónde vas
Dime

Y en el amanecer
Cuando todo va cambiando de color
Y vemos aparecer
Un mundo lleno de belleza y de dolor1

— José González, El Invento, in Local Valley, 2021

Son : José González, El Invento, in Local Valley, 2021

Salvador Dalí (Figueres, Girona, 1904-1989), Metamorfosis de ángeles en mariposa, 1973, Museo Bellas Artes de Asturias, Oviedo
  1. Et pour remercier
    L’étrangeté d’être simplement
    Une âme curieuse, singulière
    Complexe dans son calme et sa tempête
    Dis-moi pourquoi c’est ainsi
    Dis-moi où tu vas
    Dis-moi
    Et à l’aube
    Quand tout change de couleur
    Et que nous voyons apparaître
    Un monde plein de beauté et de douleur ↩︎

Fleurance

Il se passe surtout que, pour la première fois, je rencontre des lecteurs.

Ils viennent à la séance de dédicaces avec leur propre exemplaire et ils vous disent comment ils vous ont lue, i.e, la concrétisation des lignes de Rosa Montero. Mieux : ils soulignent les choses que vous aviez mises tout en bas de l’iceberg – dans l’infime espoir que quelqu’un le ressente.

Ils disent

Ils disent

Et puis ils disent

Comme s’ils devinaient un peu

Qui saura jamais comment a été écrit ce livre ? Les lecteurs de ce carnet ? Ceux qui ont partagé des bouts de mon cerveau et de ma peau entre 2023-2024, jusqu’à ce jour-ci, dont l’étirement suspendu et sa note musicale trouvent encore leur écho dans ce qu’ils disent. 2023-2024 : je me suis tellement nourrie, j’ai tellement vécu, dans des vibrations aux confins de la folie, où l’écriture fusionne avec la réalité. Il sera difficile de recréer une année plus fondamentale, plus puissante, tant que je ne me remettrai pas à écrire.

Alors quoi ? Il faut écrire.