Le chat est sorti de la boîte. Je l’ai aidé un peu. Il est vivant comme jamais.
Son : toujours engluée dans London Grammar, Strong, in If You Wait, 2013

Argos, neutrinos, lunatisme et autres bêtises
16/08/24. Tout est désuet et charmant, loin d’un Hilton, mais ce n’était justement pas le but. Quand je demande du lait d’avoine pour mon café au bar, la serveuse se demande si je suis sérieuse. Ma Normandie – le pays de Caux, que je partage avec Arsène Lupin, je ne l’ai pas trouvé changée, c’est heureux, sauf peut-être ces longues rangées d’éoliennes offshore floues à l’horizon. Il faudrait les rajouter sur les tableaux de Monet. Les falaises qui continuent leur érosion et l’herbe fouettée, toujours, par le vent, surfé par les goélands, le fond frais de l’air, et ces maisons, de brique et de silex, à géométriques colombages. Nous dégustons des homards et des andouilles sur la plage, j’édite des chapitres et P. programme des analyses, sur un grand drap, nos jambes torturées par les galets. Dans le domaine de Sissi, les arbres bicentenaires bruissent et scintillent, nous sommes seuls comme si nous étions un temps les propriétaires. Dans la nuit, sur la terrasse, pendant que les serveurs débarrassent et préparent les tables du restaurant gastronomique, je relis une énième fois le premier article de la collaboration G., je lis les dossiers des autres, je travaille pour les autres, je travaille pour moi-même. Je dis environ mille fois pendant les deux jours, dans un dégoûtant accès d’auto-satisfaction : « On a tellement bien fait d’aller aux US. Ça nous a fait un bien fou. On s’est réinstallés sans aucun accroc. Tout va bien. On est vraiment doués dans la vie, quand même. »
Son : Alexander Borodin, Prince Igor, Acte II, Les danses polovtsiennes, Royal London Philharmonic Orchestra, dir. Sir Thomas Beecham, 2005.

14/08/24. Nancy. J’ai déposé mes enfants – merveilleux – à Strasbourg ce matin. Dans les trains successifs, je continue à corriger mes chapitres, envoyés par rafales par mon éditeur. Je ne suis pas impressionnée par cette ville de l’Est, ni par sa place Stanislas, ni par ses rues un peu quelconques. Mais le médecin que je suis venue consulter pose une veine solide et apaisée dans mon cerveau limbique. À l’hôtel Mercure près de la gare, je m’installe pour une visio importante avec l’autre bout du monde, et c’est la suite des apaisements, des confirmations. Le soir, rentrée chez moi, après une dernière réunion tardive depuis ma chambre, je daigne enfin tâter tout ce qui m’entoure, et pousser ce petit soupir, ce souffle de la vie : oui, tout est encore là, la furie des éléments n’a pas balayé mes constructions, oui nous sommes solides, nous sommes là, debout, et parfois le navire tangue, mais nous ne perdons ni le cap, ni nos soutiens.
Son : Michel Camilo y Tomatito, El Día Que Me Quieras, in Spain Again, 2006

Tous les soirs, au nouveau café hipster de ma ville de banlieue, avec des macchiato au lait d’avoine et mon verre d’eau, les serveurs et serveuses qui me connaissent par coeur, j’ai édité laborieusement tous mes chapitres – et j’en vois enfin le bout. J’envoie ce soir un fichier zip de mes quatorze chapitres corrigés. Je dois maintenant écrire un avant-propos. Je suis épuisée physiquement, psychologiquement, dans un état d’instabilité émotionnelle, alors que je suis restée si solide, campée, dans les tempêtes qui se calment à peine.
Il faut que je fasse lire des passages… J’ai demandé un peu plus tôt à O. : « Tu aurais le temps de lire trois chapitres, histoire de vérifier que ce que j’y dis de toi te convient ? » Et lui : « Bien sûr, avec plaisir. » Échange d’une banalité absolue et qui pourtant me terrifie.
Voilà : je vais finalement sortir un livre qui me ressemble, mais alors, si les gens le trouvent nul, si c’est un gros flop, qu’est-ce que ça signifie sur moi-même ? Et si O. trouvait que je m’approprie trop le travail des autres ? Et si V. et C. trouvaient que je suis paternaliste/maternelle dans ma description des doctorants ? Et si je me trompais sur tout ce que j’ai écrit ?
Et lorsqu’il faudra aller faire des interview, qu’on me posera des questions sur les choses que j’ai écrites sur lesquelles je ne connais rien pour la plupart, et si je me ridiculisais et dévoilais mon imposture totale ?
Mais mon Dieu, quelle incroyable, enivrante, merveilleuse aventure. J’ai écrit, partagé, ce que je voulais, et je vais être lue ! [Je sais, je me répète, mais c’est assez dingue pour que ça soit dit 200,000 fois au moins.]
Alors j’écoute en boucle et en boucle et en boucle, la voix limpide et masculine de Hannah Reid:
Excuse me for a while
While I’m wide-eyed
And I’m so damn caught in the middle
Yeah I might seem so strong
Yeah I might speak so long
I’ve never been so wrong
— London Grammar, Strong, in If You Wait, 2013

16/08/24. Quand sur la route de retour de Normandie, vers Rouen, je reçois le mail de mon éditeur, je crois que c’est enfin la clôture que j’attendais. « Très belle fin, bravo ! » [ce qui me confirme qu’il ne l’avait en fait pas lue auparavant…] Il a fait ces deux dernières semaines un énorme travail d’édition, qu’il faut que j’implémente. Mais ce ne sont que des petites choses. Tout a survécu : mon chapitre 11, ma fin, mes passages éthérés, bien sûr des formulations qu’il veut modifier, des mots laids qu’il veut insérer dans le rythme choisi de mes phrases… je ne me battrai pas sur tout. Mais ma voix reste. Ma voix, mes messages, le souffle de ma narration. Il est enfin clair que ce qui sera publié, en dépit du titre, de la couverture, du pourtour de communication qui le feront peut-être vendre, sera ce que j’avais intimement envie d’écrire, de partager. Ce livre, il me ressemble et me correspond dans toutes ses fibres. Je vais d’abord achever tout ce travail d’édition. Et ensuite, je voudrais pleurer, pleurer. Parce que c’est une chance infinie, d’avoir la possibilité de s’exprimer et de partager de cette façon.
Strasbourg, nous cherchons les maisons de sorcières avec les enfants. La forêt noire, c’est une version plus sombre de la Pennsylvanie, vallonnée, boisée, mais avec des ruines de châteaux en pierres roses qui guettent les chevaliers de cuir et de fer depuis des siècles. L’harmonie entre les cousins quand ils jouent aux échecs, au foot, et un concert clarinette-piano – entre adultes quand on se lance au milieu de la nuit dans des jeux de cartes et de société, le goût alsacien des repas, ces plaisirs familiaux réconfortants car constants dans le temps et nos évolutions. Rassurant car constants en moi, cette facette que rarement je dégaine, mais toujours là, socle et disjointure.
Son : quelque chose de so 1998, et qui n’a rien à voir avec cette esquisse alsacienne, mais tout à voir avec les socles, avec K’s Choice, Believe, in Cocoon Crash.

C’est un peu comme si j’étais revenue au niveau de septembre 2022. Mais sans la courbe montante et scintillante que je sentais alors percer dans mes os. C’est comme si j’avais, en deux ans, vécu une métamorphose. Je me suis agitée sur tous les plans, géographique, expérimental, théorique, directoral, familial, personnel, culturel, relationnel, et surtout écritural. J’ai accompli tout ce que je souhaitais accomplir – ou presque, il faut encore que j’écrive un papier et que je fasse tourner quelques simulations cet été. Remercié, je crois, toutes les personnes qui m’ont soutenue sur les jeunes chemins de ma vie. Je suis passée de la trentaine à la quarantaine. Je me sens numérologiquement plus posée, plus apaisée, et tranquille dans les responsabilités qui m’incombent, les éléments que je dois incarner. Je mesure pleinement ma chance.
Mais je n’ai pas trouvé ce que je cherche (encore).
Son : Taylor Scott Davis, To Sing Of Love – A Triptych: II. Perilously, VOCES8 Foundation Orchestra, Jack Liebeck, Barnaby Smith.

Après la traversée du désert dans le flou total avec deux lignes sibyllines tous les deux mois, mon éditeur m’accorde enfin une demie heure pour faire le point. Et je rentre dans le monde de l’édition… Au cas où ça n’était pas clair dans ma tête (ça ne l’était pas), mon livre sera un objet commercial, avec objectifs de vente, et je n’ai donc pas de prise sur le titre, le sous-titre, la couverture, le blurb (petit mot d’encouragement d’une personnalité, sur un bandeau). Au cas où ça n’était pas clair dans ma tête, il s’agit d’un livre de science, donc hors de question d’avoir un titre subtil, les termes du genre « tumulte » étant trop « alambiqués » pour le grand public. Il me laisse entendre tout ça avec ses yeux bleus, son charme sympathique et beaucoup d’attention malgré sa course entre les réunions. Je dis : d’accord, et puis je pense, c’est vrai, finalement, ce qui compte c’est que les gens l’achètent, ce livre. Ensuite, ils l’ouvriront, et ce qu’ils trouveront à l’intérieur, ce sont bien les chercheurs et la science tels que j’ai voulu les partager.
Je passe des chapitres sous DeepL (argh, quel carnage) et j’envoie des bouts de textes à quelques personnages-héros pour autorisation et pour recherche d’incohérences scientifiques. Deux heures plus tard, inattendu, un message d’Andromeda – qui a lu la version française : « Beautiful writing! […] »
Je réalise à ce moment-là, entre la montée des larmes, qu’elle est la première personne, au-delà de mon éditeur et de mes enfants, à avoir lu un extrait de mon livre. Ma vie est une évidence.

Retour, quatorze heures de route sous la pluie, la nuit, la mécanique des essuie-glace, lorsque les hurlements autistes se sont annulés dans mes écouteurs, je songe aux équilibres et déséquilibres familiaux, à la nécessité de rompre cette convention sociale de toujours partir en vacances en famille, et je fais un tri rapide et précis dans ma tête en sabrant mes appréhensions : comment s’organiser à Paris, comment être mère et diriger un laboratoire, quelle prof de piano pour mes enfants… Cette année américaine a posé en moi un sens plus aigu des priorités, des choses qui n’ont pas d’importance, la confiance tranquille en les opportunités – je ne crois plus à la prise de tête. Je repense aux conseils précieux de R. : identifier ce qui requiert absolument mon intervention et le reste, ce sur quoi les gens eux-mêmes doivent prendre leurs initiatives et décisions. Cette année, j’ai enfin compris que la plupart des choses qui me concernent ne sont pas graves. Et j’ai la chance d’être entourée de mousquetons qui permettent toujours des solutions.
Le monde suit son cycle absolu : paix, crises, difficultés, frustrations, montée d’extrémismes manichéens comme idées sur-simplistes d’humains non rodés à la réflexion complexe. Les haines focalisées comme gouvernance et chapeau au chaos, la lutte pour la vie… L’incendie d’Argos, s’ils sont innocents, ils renaîtront.
Enfoncée dans mon siège passager, à la lueur bleue d’un réseau hésitant, j’ai réservé pour la saison 2024/2025, deux pièces de théâtre, trois concerts à la Philharmonie, une comédie musicale au Châtelet et Martha Argerich aux Champs-Élysées. De quoi me rendre l’envie de retourner à ma Ville Lumière ; me nourrir, et nourrir mes garçons, de toute la lumière possible, pendant qu’il est encore temps.
Son : Devics, If We Cannot See, in Push the Heart, 2006

Lorsque les sens se noient dans la bouillie cérébrale, heureusement, il reste le squelette bienvenu des mots. Voici en quelques points la dissection d’un état estival post-frénésie. Le feuilleton dégoulinant de l’été – fin.
Au retour, il y a des petits bras qui me rendent à la normalité. Les petits bras sont ronds, ont une peau parfaite et bronzée, et me répètent, comme une rengaine depuis des mois : « Maman, je t’aime, je t’aime plus que tout, je veux toujours rester avec toi. Maman tu sens bon. Maman t’es belle. Maman t’es trop forte. » Et c’est dans ces paroles séculaires, merveilleuses, éculées, d’une gratuité et d’une confiance absolues, que je retourne à la terre et à l’existence mammifère.
Son : Yumi Arai, やさしさに包まれたなら (Enveloppée par la tendresse), in Misslim, 1974
