Francis

Quand C. au café me dit : « Le prix Nobel va être annoncé dans cinq minutes, » je hoche la tête avec dédain. Encore le couronnement d’une découverte qui aura mené aux ordinateurs quantiques, à l’intelligence artificielle… Puis mon doctorant, J., fait clignoter ma messagerie, j’ouvre machinalement – sans doute une question sur l’article que nous rédigeons. Mais je lis : « Francis Halzen a eu le prix Nobel !! »

Francis, c’est ce petit bout d’homme anxieux et à la force tranquille – allez réconcilier ça. Il a absorbé toute l’anxiété du monde et de son kilomètre cube de glace ; alors il ne dormait pas, mais les autres oui.

Le prix Nobel lui est attribué, à lui seul, “for decisive contributions to the IceCube Neutrino Observatory and the discovery of high-energy neutrinos of astrophysical origin”.

Quelle application directe pour la technologie, les industries, la société ? Aucune idée, et c’est bien. Dans cinq ans, dix ans, trente, cinquante ans peut-être, nous naviguerons dans l’Univers grâce à cette première détection de neutrinos cosmiques. Mais on a besoin de la poésie de ces questions fondamentales, ces questions-pour-les-questions, ces fenêtres qu’on ouvre parce qu’on avait envie de regarder dehors. Sinon, à quoi bon être humains ?

Ma maison d’édition s’empare de l’actualité. Parce que mon livre, Francis en avait dit des choses lunaires pour le recommander aux éditeurs américains, et tiens, j’avais évidemment prédit qu’il aurait le prix Nobel.

Toute la journée, je suis fébrile, j’ai l’impression qu’il est arrivé quelque chose de très important, positif pour une fois, à des échelles diverses. Et c’est peut-être vrai ? Je dis aux journalistes qui me demandent de commenter : « Francis va prendre la lumière et la renvoyer à tous, c’est une belle personne, généreuse, humble, en plus d’être un scientifique brillant, ça va faire un bien fou. »

Je ne comprends pas bien la disjointure cependant – d’un côté la bulle où le comité Nobel couronne Francis, de l’autre le monde qui s’effrite, se dégrade dans la médiocrité violente, dans un usage hystérique des ressources. Je ne sais pas quelle est l’Humanité qui se déploie, si nous sommes un reliquat, si la bonté, la beauté et l’audace telles que je les perçois et qui ont façonné ce prix Nobel, sont des valeurs désuètes, si nous pouvons encore influer sur l’autre versant, interagir, si nous avons une voix, ou si nous passons simplement, tels des neutrinos.

Francis Halzen, reflété dans le miroir d’un des télescopes de l’Observatoire Pierre Auger, lors d’une visite sur le site en novembre 2023. Copyright Electre.