Francis [2]

N. m’écrit ce jour-là : « We need to talk. »

On se programme une visio pour le lendemain, à sa pause déjeuner, en début de soirée pour moi. Je prends son appel dans mon bureau où le soir se fait, lumière bois mordoré et éclat turquoise des sièges.

Elle dit – et elle brosse ces affects par dessus l’épaule, car elle est américaine avant tout, et qu’elle est femme avant tout

Elle dit les choses que j’avais oubliées, elle dit : je crois que c’est le contraste qui me dérange, pourquoi lorsque je sors de grands résultats et le clame, on m’accuse de prendre la lumière pour un effort collectif… et pourtant, ce qui arrive maintenant à Francis est accepté et célébré de façon si fluide… Pourquoi ?

Elle dit : bien sûr que c’est normal et absolument mérité pour Francis, c’est formidable pour la communauté, pour lui, pour nous. Peut-être que je suis juste une femme aigrie et jalouse, que je voulais aussi un prix Nobel.

Elle dit encore : j’ai répondu aux journalistes, qui me demandaient « et vous, que faites-vous dans IceCube ? Sur quoi travaillez-vous ? » et je suis restée bouche-bée, je n’ai pas su quoi leur raconter, je n’avais rien pour me défendre, tu vois.

Plus tard, j’ai retrouvé la Note 2 de ce billet, et c’était écrit. N. a déniché les premiers neutrinos astrophysiques, mené l’analyse séminale qui a révélé ces particules dans les données de l’expérience imaginée par Francis. Puis c’est encore elle qui a produit une carte du ciel avec notre Galaxie brillant en neutrinos. Les résultats majeurs qui ont conduit à ce prix Nobel.

Ce qui blesse, ce n’est pas le prix Nobel. C’est que personne ne sait que N. est la mère de l’astrophysique des neutrinos. L’invisibilisation, l’oubli, le « c’est un travail collectif, tu as de la chance d’avoir pu faire cette part », le « reste à ta place ».

Elle dit : bon, parlons de choses plus importantes, genre d’amour.

André Steiner, Expérimentation : verre brisé, vers 1935, Paris, Centre Pompidou
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Samuel Kalika