Gobi [5]

Départ à 8h et 30 antennes aux confins de notre site.
Le protocole est rodé, F. vérifie le numéro du détecteur, je le marque sur ma feuille. Puis j’attrape le RTK, aimante l’instrument au mât, grimpe à l’escabeau, installe le clip sud, le clip nord, vérifie que tout est vissé. F. fait l’acquisition. Je débranche S, mets N sur le bras W, redescends, F. change la position de l’échelle, je grimpe, clipse S, F. fait l’acquisition. Je déclipse tout, enlève le boîtier aimanté du mât, le descends à F. qui récupère l’ensemble, me le tend dès que j’ai posé pied à terre et je l’embarque sur mon siège pendant que F. met l’escabeau dans le pick-up. Je pointe l’unité suivante sur la carte de son téléphone, la route à prendre, nous cherchons les traces de roues dans le désert pour éviter d’abîmer le sol de traînées sauvages. Allons d’antenne en antenne. 63 fois au total.

J’ai embrassé chaque antenne, me suis littéralement appuyée sur elles, accrochée à leur mat, parfois l’antenne wifi me rentrant dans le ventre. Chacune, et je suis allée jusqu’au bout du Domaine,
le désert est à la fois uniforme et changeant, la chaîne de Xiaodushan se rapproche, s’éloigne,
les sols
les rivières taries
la densité et la couleurs des pierres
tout est subtilement changeant, et on ne peut en faire l’expérience qu’en ayant quelque chose à y faire, quelque chose de plus que la visite par contemplation
être invitée dans ce désert – il faut l’être par nécessité. Notre mission, cela rend les choses si différentes.
Voir, vivre chaque antenne et le déploiement des kilomètres ; mon expérience, je l’ai vue perchée de là haut 63 fois x 2 (il fallait monter deux fois sur l’escabeau par antenne), et c’était important pour en appréhender l’essence, la dimension.

Il était 13h quand j’ai appelé dans le talkie :
« E. pour O., E. pour O. Tu me reçois ?
— C’est V. pour E. O. est parti à l’ancienne DAQ Room. Tout va bien ?
— Oui ! Il nous en reste juste une à faire et on a fini !
— Génial, félicitations ! Vous voulez manger d’abord ou terminer ?
— On va terminer. Tu veux venir avec nous ? On va passer devant la Central Station. »

On voit V. de loin nous faire de grands signes, alors qu’on arrive en soulevant la poussière. Comme il se glisse sur le siège arrière, Pf accourt aussi : « Je peux me joindre à vous ? Je veux voir comment vous faites ! » C’est un peu comme une récréation, nous partons en bande joyeuse, chercher la fameuse antenne 14 que nous avions laissée de côté la veille, car elle portait encore sa jupe, et il l’a déshabillée ce matin.

Je laisse V. installer la fin des clips, pour le fun. Puis quand la dernière acquisition est faite, tout démonté, nous la topons avec F., avec Pf, avec V – qui va arroser ça à sa façon, dans le sable, dos à nous, vers le soleil.

Je déclare plus tard à O. que sur le futur projet H. en Argentine, celui qu’on fera avec l’ERC, je veux connaître d’entrée chacune de mes stations et antennes par cœur. Je ne veux pas être une simple théoricienne comme écrit dans la proposal pour les besoins de synergie, je veux être fondamentalement une expérimentatrice – en plus du reste

Nous remballons nos affaires, passons un coup de balai, de lingettes sur les tables déjà pleines de sable. Je glisse à O. :
« Toi t’es trop fort. Tu viens sur le site et quand tu pars, y’a tout qui marche. C’est ça, le talent.
— Ouais, je trouve qu’on le dit jamais assez. Nan mais toi, tu donnes de ta personne. T’es sur le départ à 8h en disant : je reviendrai à 14h, pour être sûre de mesurer toutes les antennes. T’en veux, quoi. »
Il me demande aussi, sourire en coin :
« T’es contente d’être venue ? C’est qui qui a insisté pour que tu viennes ? »
Je reconnais volontiers que c’est lui, et le remercie, on s’étreint et il rajoute : « Bah, en fait je sais que j’ai pas eu besoin de beaucoup insister, hein… » puis « C’est aussi une question de présence, pour bien montrer aux collègues chinois qu’on est là, dans ce moment de transition, qu’on ne se désintéresse pas de l’expérience, je pense que ça compte beaucoup. » Il sait que j’étais aussi arrivée à cette conclusion, il sait que nous nous comprenons, je sais qu’il sait. Je l’interroge :
« T’es au courant qu’on a eu l’ERC ou pas ?
— Nan, c’est vrai ? T’as vu ça où ? »

Son : un peu de pipa (luth local) avec Wu Man, 山居秋暝 [Shanjuqiuming, Autumn Evening in the Mountains], in Music from the Dunhuang Caves, 2024

Xiaodushan, oct. 2025