La suite

Au café hipster ce dimanche, avec mon grand latte au lait d’avoine – P. a héroïquement emmené les garçons au Parc de Sceaux – avec mon nouveau sac en cuir de directrice, mes lapis logés à la base du cou, je rédige des demandes de financement pour des consortia et le laboratoire, planifie les réunions de la semaine prochaine. Les choses une par une et avec le degré juste de préparation, d’implication, de transparence. Et d’humanité j’espère. On dira ce qu’on voudra. Je crois que c’est très bien.

Je le sais.
Mais ce que je voudrais : c’est me perdre dans des chapitres de vents, d’eaux et de sables. J’ai des sensations passantes, des vagues qui me prennent, mais me ramènent pourtant au rivage, il faudrait faire cette place, cette place dans le flot de la vie, pour me laisser emporter pour de bon, pour lancer la croisière.

Mon éditeur me dit qu’on en parle quand je veux, sans pression, de ce deuxième livre.

Mais il oublie sa leçon : « Electre, écrire, c’est une entreprise solitaire par essence. » C’est ce livre solitaire-là qu’il faut que j’attrape, celui qui gémit et souffle par bouffées. Et lorsque je l’aurai saisi, il ne faudra pas en parler. On ne sait pas la fragilité de ces émanations-là, il suffit d’un mot, d’un regard raté et tout s’écroule, et il faut alors une confiance en soi au-delà de tout autre miroir pour pouvoir avancer.

Si je suis prête à me tenir droite dans des tempêtes paternalistes du boys’ club de la science, parce que j’ai fini par connaître ma valeur, en écriture, il me faudra encore être adoubée de multiples façons avant que je ne puisse avancer, attifée de mes doutes en bracelets cliquetants – avant de pouvoir me dire que cette écriture, telle qu’elle sort de mes veines, aurait (?) une réelle (quelconque ?) valeur.

Enfin, ce n’est pas la question. J’ai passé les deux dernières années à écrire pour être lue, dans de formidables successions d’existences parallèles. Alors maintenant, une vie sans cette composante-là me semble d’une incomplétude criante. Il faudra y revenir, coûte que coûte ; je refuse de vivre à moitié, ça ne m’intéresse pas.

Son : un peu de Taylor Swift, parce qu’on peut être un phénomène économique mondial et écrire de la poésie viscérale. Taylor Swift, Clara Bow, in The Tortured Poets Department, 2024. À écouter en lisant le texte, sinon c’est moins intéressant.

Vue sur Londres depuis Hampstead Heath, dec. 2024. À cet endroit-là, j’enfilais des cailloux sur des lignes écriturales suivantes, mélangés à des rocailles d’interactions fébriles, et le fantôme de Sylvia Plath à quelques rues de là ; comme souvent, je ne savais que trop bien et pas bien quoi faire de moi-même.

At first I was afraid I was petrified

« Je ne veux plus aller causer à la radio, faire de la stratégie pour mon laboratoire, et je ne suis pas un personnage publique. Je veux retourner dans mes bois faire de la recherche et écrire un autre livre ! » pleurniché-je auprès de mon éditeur [oui, le pauvre].

Dès le lendemain, à l’aube, le chant d’un étourneau me glisse hors du sommeil, le printemps a plaqué sa pâte aux rideaux brodés. Devant nos boissons hipster, j’examine les reconstructions sphériques de J., nous conversons – il me corrige quand je parle de nos quinze ans d’écart : « Vingt ans, plutôt… ». Au meeting de l’Operations Committee G., on a retrouvé la connivence avec nos collègues chinois, et ma belle M. présente son étude sur les paramètres de déclenchement de nos antennes. Je signe à la marge des documents et envoie des mails de direction, mais elle réussit à capturer mon attention, et c’est rassurant, me dis-je, cette heure embarquée par la science, de ne pas encore avoir neutralisé cette partie de mon cerveau. Puis mener une réunion « Dialogue Objectif Ressources » (DOR pour les intimes) avec les chefs d’équipe et de projets, efficace, intelligent, et la coordination sans parole avec Y que j’avais briefé en amont, dans un petit jeu fluide et complice qui me fait penser à ceux que nous menons avec O. Je file au siège du CNRS, sur le chemin je dépose un peu de poésie et de théâtre sur une stèle appropriée, je rafle un flat white, et dans le métro, je continue sur la route d’Anatolie en compagnie de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet. Dans une petite salle avec d’autres directeurs, en m’abreuvant d’un mauvais thé, j’attaque N. sur la schizophrénie du « modèle économique » que nous devons suivre à notre laboratoire, interroge logistique DOR et détails de l’exercice. Nous sommes loin de l’érosion éolienne des pierres du Gobi, mais la pertinence de l’échange est là, et à la fin, quand je m’en vais, manteau cintré, écharpe rayée, et mon bouquin de Bouvier sous le bras, je lui dis : « Tiens, tu as lu ça ? » il prend note, hésite puis m’interroge : « Lisa et Gwen… C’est tout de toi ? » (c’est un chapitre de mon livre.) Comme j’acquiesce, il me rend une espèce de sourire à la Cheshire cat. Ligne 10, ligne B, j’arrive juste à temps pour attraper mes enfants à la sortie de l’école, couvre méticuleusement deux manuels scolaires, déniche sous une poupée, un pingouin disparu qui mettait K. au désespoir, et vais prendre le micro sur le plateau Sud de mon ancienne école d’ingénieur pour dire : « Venez faire de la science telles que vous êtes. » Sur mon téléphone, deux messages à rougir et à pleurer : une inconnue et l’institutrice de mon fils qui me remercient de mon discours au Sénat. Toujours les recommandations musicales de Da. : « C’est mardi, c’est disco ! Pour le plaisir transgressif d’entendre chanter I will survive sur du Vivaldi. »

Je me suis endormie sur le canapé, P, descend me récupérer au milieu de la nuit, il me tend la main pour me lever, et repousse gentiment celle que je lui allonge « C’est le poignet où tu t’es fait mal. » Dans la pénombre, je remonte à la chambre, et c’est fou, c’est fou n’est-ce pas, d’être 24H et de toutes parts, aussi bien accompagnée.

Son : What else? Gloria Gaynor, I Will Survive, 1978. Du plaisir à l’état pur, cette chanson.

Illustration originale de Tenniel colorée, in Alice’s Adventures in Wonderland, 1890.

Lobster head

Ma sœur m’appelle de Tunis où elle est expatriée. Son excursion dans le désert, les enfants qu’elle a inscrits aux ateliers de mosaïques pendant les vacances, ses copines expats et leurs propre marmaille… Il y a toujours des prénoms nouveaux que je fais semblant de retenir [moi et ma mémoire pourrie]. Et toujours des neuro-atypicités à analyser et discuter – ce soir, autour d’une composition de paysage fleuri, à base de mosaïques.

« Bon voilà, termine-t-elle, pendant que toi tu discours au Sénat, moi j’emmène mes mômes à l’atelier de mosaïques. »
On rit ; sa phrase me fait furtivement penser à des lobsters en papier mâchés, et c’est elle qui continue :
« C’est comme dans Love Actually, tu sais, Emma Thompson et son frère Hugh Grant qui est Premier Ministre. »

The trouble with being the Prime Minister’s sister is, it does put your life into rather harsh perspective. What did my brother do today? He stood up and fought for his country. And what did I do? I made a papier maché lobster head.

— Emma Thompson, en Karen, in Love Actually, dir. Richard Curtis, 2003

Emma Thompson et Alan Rickman, in Love Actually, dir. Richard Curtis, 2003

Il y a heureusement quelques ordres de grandeur dans les niveaux d’importance et le parallèle est ridiculement disproportionné. Mais la communion de pensées quand on a grandi ensemble, qu’on se comprend, s’émeut et s’analyse avec les méthodes scientifiques et humaines les plus performantes du monde, et qu’on se retrouve même autour de têtes de homard en papier mâché par delà la Méditerranée, c’est ça, être sœurs.

Carrousel

Je n’ai pas dit – quand on m’a demandé ce que représente ce morceau pour moi, sur une radio nationale, en direct. Qu’une année entière, j’ai vécu de ne pas comprendre. Pourquoi la beauté était à portée de main mais elle ne l’était pas. Que j’ai pris la rencontre, l’être, nos êtres, les notes de piano qu’on m’envoyait dans des paquets en papier kraft, j’ai tout mis, déversé dans la plus grande crise existentielle de ma vie. Que j’ai cherché en moi un moyen d’exister, de sublimer tout ce que nous n’étions pas, nourrie de ces touches-là au milieu du silence. Que j’ai donné un sens à toute mon écriture, à ma science, à cet Univers violent, avec en filigrane cette douleur-là. L’été humide de Pennsylvanie, les porches en bois et les lucioles au cœur brisé, l’errance dans les allées du campus aux cadavres de cigales vertes, j’ai été si seule – et c’était merveilleux. Merveilleux, tu sais, toi qui ne me liras pas, parce que, au terme de toute cette errance, j’ai sorti ce livre-là, j’ai pris, j’ai tout pris de cette musique et de ces silences, et je l’ai porté là où je le souhaitais.

Au moment où Carrousel passe en direct, ensuite lorsque je traverse ce pont, dans la lumière déclinante, bien accompagnée, cette ballade trouve sa clôture. Nous nous sommes rencontrés pour cette raison-là : pour les dépôts rares et précieux de songes, dans une ellipse tellement infinie, qu’elle m’a permis de cristalliser autour et d’écrire ce livre. Merci.

Son : T. D. tous droits réservés, Carrousel, 2023

Robert Doisneau, Le manège de Monsieur Barré, 1955

Au bureau (mais pas trop), dans le Périgord noir

S. m’appelle alors que je suis dans une conserverie, à choisir des anchauds et des cous de canard farcis. Elle me parle AGDG, CDD plateforme et tickets LSST, dans sa diction puissante et italienne, je suis bien trop curieuse pour lui avouer que je suis en vacances, je prends l’appel, dégaine mon ordinateur et note tout ce qu’elle me transmet. Sur son conseil, j’appelle dans la foulée M., son chef.

Le soir bleuté s’installe sur le Périgord noir, P. conduit sur les petites routes surplombant la Dordogne, K. écoute une histoire dans son casque ; sur le siège passager, j’ai mon téléphone coincé dans l’épaule gauche, mon macbook sur les genoux, et la chienne de M. aboie dans le fond. Il me dit qu’il faudra qu’il aille la nourrir, demande avec douceur comment se passe ma direction, confirme les efforts (inespérés) qu’il fera pour notre laboratoire, et entend pour la première fois les besoins financiers, propose des solutions qui prennent leur place exacte.

Tout se passe très bien, dis-je avec sincérité à propos de la direction – et tant que je me sens soutenue par le haut, je gérerai sans problème l’intérieur. Quelques échanges de fleurs de part et d’autres, il me remercie à nouveau pour mon livre. Puis cet inattendu : « Ah, et bravo pour ton portrait dans [quotidien connu]. C’était super, et on était tous très fiers pour le CNRS. » Je réponds – que répondre d’autre ? – : merci, ma maison d’édition fait un super boulot, et si ça peut servir, tant mieux.

Ensuite, K. m’aide à préparer un lit de mâche pour le caillé de chèvre pris à la ferme, je bats une vinaigrette à la ciboulette et moutarde violette, dépose des cerneaux de noix, des grattons de canards, et nous tartinons de belles tranches de pain avec du foie gras. Sous la douche, j’écoute la table ronde du Sénat sur les Femmes & la Science de la semaine dernière. Plus tôt dans l’après-midi, le naufrage annoncé de J. m’avait passablement inquiétée, alors j’avais appelé Da., depuis les routes périgourdines à ses vieilles pierres aixoises, pour savoir si sa semaine était assez peu chargée pour qu’il l’aide à avancer. Notre échange téléphonique, puis les bouts de messages à forces émoticons a la simplicité des esprits connectés.

C’est drôle, la vie, j’écris à mon équipe de direction, en en-tête du bref compte-rendu que j’ai griffonné de mes appels. Je profite de tout, des bisons au manganèse dans l’émotion fêlée de larmes, de déjeuner sur la Vézère dans le froid et la tranquillité, de la petite main de K. qui m’entraîne dans les colimaçons du château de Beynac, des ruelles médiévales en morte saison, de nous dire avec P. notre sérénité. Et de la multitude d’interactions pertinentes dans lesquelles j’ai la chance de construire, pierre par pierre, ensemble, les châteaux de demain.

Son : Cette belle chanson, écrite par Jérôme Attal pour Michel Delpech : Des compagnons, interprété par Michel Delpech, in Sexa, 2009. Je me rappelle avoir lu dans les savoureux #writerslife de Jérôme Attal que Michel Delpech l’avait pris dans le contexte des compagnons de guerre, alors que ce n’était pas son intention, mais qu’il n’avait pas osé le détromper. Le billet a disparu, dans un vieux carnet sans doute.

19-10-1957 – Beynac et Cazenac, Dordogne, 1957

Tectiforme

Désormais, me dis-je en sortant dans la clarté verte et mousseuse, toute grotte sera évaluée à l’aune de celle-ci. Écho à P. qui annonce à notre guide et propriétaire des lieux, sans que nous ne nous soyons concertés : « C’est la meilleure visite de grotte qu’on n’ait jamais faite. »

M., la soixantaine, est arrivé sur son scooter bleu et ses chaussons de cuir par dessus de grosses chaussettes de laine. À la lampe torche et au pointeur laser, il trace les pas et les dessins dans l’obscurité. Son grand-père, l’Abbé Breuil, l’ours d’il y a trente mille ans, tous prennent vie dans l’ombre, et soudain surgissent sur les murs des lignes de manganèse, les bisons grandeur nature et les mammouths au fer rouge. Taillées sur la paroi à dix mètres de l’entrée, des mains gauches conjointes, un homme et une femme. Un contrat, conte-t-il, de mariage et de propriété. Pendant deux heures, une visite privée sur quatre salles, une cinquantaine de marques, un sol brut jonché de stalagmites à agripper pour freiner la descente, et d’autres tronquées par les pilleurs d’antan. À son invitation, je dépose mes doigts dans la flaque de manganèse, et K. ramasse des calcaires blancs dans l’eau limpide.

Ces messages par delà le temps – je songeais à N., géologue, qui me confiait sa fascination des temps parallèles qu’il faut rassembler pour donner sens aux éléments et aux histoires. Les photons qui voyagent, photothèques (du grec θήκη, ranger) pour remonter dans le temps, les plaques tectoniques (du grec τέκτων, charpentier) qui contiennent les mouvements du temps, l’art pariétal et ses tectiformes (du latin tektum, toit), en couches de pensées pointillés au fil du temps. La racine des mots et des mondes, lorsque les âges se scindent ou se retrouvent, ces messages bouleversants par delà le temps.

Tectiforme (signe géométrique complexe et énigmatique rappelant la forme d’un toit) dans la grotte de Bernifal, Meyrals, Dordogne, France. Entre 35 000 et 15 000 ans.

Est-ce que je sais, moi, quand je joue ?

Ce qui devait arriver arriva. À force de jouer à l’astrophysicienne, à la femme chercheuse, à la directrice, à la porte-parole du projet international G, à l’autrice… , sur les ondes et devant des journalistes. Ce jeu que je jouais contrainte et forcée, parce que mon attachée de presse m’avait déniché toutes ces belles plateformes, et que mon éditeur me disait de ses yeux bleus : « c’est un peu ton job », ce jeu-là. Jeu qui me désolait il y a encore trois mois, dans le travestissement que cela impliquait.

Jouer ! Est-ce que je sais, moi, quand je joue ? Est-ce qu’il y a un moment où je cesse de jouer ? Regardez-moi : est-ce que je hais les femmes ou est-ce que je joue à les haïr ?

— Alexandre Dumas, adaptation de Jean-Paul Sartre, Kean, 1953

dit Edmond Kean à Anna Damby, dans cette affectueuse joute anti #metoo (à première vue, à discuter…), qui m’a toujours délectée.

À force de le jouer. Vous savez comment ça se passe [avec moi] : l’habit, il finit par s’incruster dans la peau, et plutôt tôt que tard. Peut-être parce que dans tout cela, la part de celle qui écrit n’a pas fini au vestiaire, que PB l’a révélé de façon fracassante dans son article, pour que je puisse l’aborder sans craindre le strip-tease. Peut-être parce qu’on m’a rappelé que le sourire s’entendait à l’antenne, peut-être parce que j’ai en parallèle accueilli N. au laboratoire, et en me demandant comment le marquer, me suis rappelé Maya Angelou – que seule l’émotion reçue reste gravée. Peut-être qu’au contact successif des personnes qui m’entourent et celles que j’ai croisées, les lignes se sont posées, et j’ai su, mieux, ce que je pouvais apporter, ce que je pouvais être, en accord avec ce qui m’habitait.

Il y a trois mois, j’étais petite et dans le noir, et cela me paraissait insurmontable, de jouer, encore moins d’être, toutes ces étiquettes que j’avais désirées ou acceptées. Aujourd’hui tout se répond, en dehors et à l’intérieur de moi, et me semble d’une étrange justesse.

À force de le jouer, je suis devenue tout cela. Autrement dit, tout est devenu… naturel ? Y compris le partage de ces parties de moi à qui voudra dans le public, avec toutes mes erreurs et mes hésitations, mes émotions, mes défauts. Qu’importe, je ne me cache plus et tant pis pour mes limites cérébrales, j’exprime, je me plante, je ris, et je donne. C’est un peu ça, je crois, être femme, être autrice, être chercheuse et être humaine.

Son et images : Pour remonter le niveau de ce billet en format dégoulinade avancée, la grâce espiègle et la musique viscérale de Martha Argerich, interprétant de Chopin, la Polonaise N°6 As-Dur op. 53, « Héroïque », 1965. [Note : pas lu Emmanuel Carrière, qui paraît-il a écrit sur cette séquence, et qu’il me semble non advenu d’invoquer pour justifier ce moment de musique, de féminité et de partage.]

BWV

Son visage découpé dans la pénombre, la lanterne jaunissant son halo en vieille carte postale, il me débite des mots et des notes en un souffle – quelque chose à propos d’une pièce de Bach entêtante coincée dans son esprit ; et les chuchotis d’orgue derrière les murs de l’église où nous nous sommes réfugiés. Plus tard, il m’écrit : j’ai retrouvé le morceau, l’obstinato du motif de la main gauche, les voix conjointes et rythmées, et des fioritures en lettres d’or qui se gardent contre le cœur. Le morceau, je le découvre dans mes écouteurs, renversée sur un lit en Sologne, parmi les affaires éparpillées de A., son tome 4 de Harry Potter. Je vois la lumière qui décline sur le ciel bleu par la fenêtre de pierre épaisse. Et je pleure, bouleversée, des sons, des mots, du cinéma de la vie qui enchaîne ses plans et séquences, qui s’obstine à me faire vivre le monde dans sa plus grande beauté.

Dans « Midnight in Paris », dir. Woody Allen, 2011

D’apnée et de go

C’était une semaine sans sommeil. Dans le creux de souvenirs, traversant les calanques jusque Dakar, aux pochoirs surgissant dans le parfum boisé des bougies que j’allume, les soirs se coulant aux lumières tamisées de mon vaste bureau, où le bleu japonais enroule des lignes calligraphes autour des pierres lisses du Gobi, comme des pièces de go. Semaine à me nourrir seulement de chocolats noirs, d’apnée dans des abysses marines et couleurs, que l’émoi vernit de larmes à la forme tendresse. Une semaine qu’enveloppe la main, ployée pétale de fleur, précieuse et menue, et aux faisceaux de gemmes dans l’ombre de porches médiévaux. Une semaine à être lue jusqu’à la fibre, la time capsule ouverte au contenu déversé, le dépôt de l’âme dans l’âme, qui dessine le sens et l’existence à mes habits de mots. Une semaine chrysalide qui perce et continue la vibration au monde, fébrile, merveilleuse, la transmutation.

Son : Gabriel Fauré, Papillon Op. 77, interpr. Yo-Yo Ma et Kathryn Stott, 2015

Ilonka Karasz, New Yorker Cover – March 16th, 1963

Quand l’Inde rencontre l’Eurasie

Je propose à N. de dîner au Comptoir et il m’y conte volontiers ses récits de mission dans le XinJiang à cheval, à regarder tranquillement un loup dans les yeux, croiser un cavalier à toque et à plume qui déchiffre sans hésitation les cartes satellitaires illégales… Il m’explique l’usure éolienne des grains de sable, sur la peau ou les pierres lisses du Gobi, les plis de la croûte terrestre dans cette région où l’Inde rencontre l’Eurasie. Je ne suis pas encore assez rodée pour être purement politique et tenir un dîner machiavélique, et je n’ai pas assez de points stratégiques à pousser en ce début de mandat pour le barber avec ça. J’explore cependant toute la liste que j’avais préparée, au détour des émotions, des convergences sur nos élans/mode de vie et de recherche. Les pions sont poussés – peut-être de quoi changer certains futurs de façon drastique, et nous verrons bien comment se joue la suite.

Ce que je voulais de ce dîner, je l’ai eu. La connexion professionnelle à l’intérieur de la ligne de bascule, où, sans aucune ambiguïté, nous pouvons constater nos résonances multiples – et lui de glisser en souriant, à notre énième convergence complice « Il va falloir qu’on arrête, ça va devenir louche. »

Et aussi, quand il me déroule, à ma demande, ce qui l’a amené à prendre la direction de ce grand institut du CNRS, cette affirmation, alors que je n’ai pour ma part rien explicité : « Toi et moi partageons ceci. Nous n’avons pas accepté ces fonctions parce que nous les aimons. Mais parce que nous sommes conscients qu’en les prenant, nous ferons ça mieux que d’autres. » Écho quasi mot-pour-mot à ce que me disait Ralph et qui m’a convaincue d’accepter.

Au contact de ces personnes qui dirigent dans la plus grande intelligence, avec curiosité, humanité et pragmatisme, le rappel de ce vers quoi il faut tendre. On ne peut s’arrêter et s’aigrir à la solitude de la verticalité, cette réalité-là, il faut l’embrasser, elle fait partie de la panoplie de direction, et c’est très bien. Car la connexion, il est possible, au demeurant, d’aller la chercher ailleurs : le monde continue bien au-delà de mon laboratoire.

Son : Dire Straits, Sultans of Swing, 1978

Cavalier aux confins du Pamir. © Maxime Crozet