Tango Unltd.

À l’ombre d’une entrée haussmannienne du 14ème arrondissement, dehors le printemps et le ciel bleu, j’ai fait l’école buissonnière ; derrière lui, je vois la rangée de boutons pour l’interphone, j’ai rendez-vous au second dans trois minutes exactement, le flat white éthiopien a torréfié ma bouche, il ruisselle d’une série de mots à la désuétude romanesque, comme s’il les avait chinés. Je pense : on pourrait être à Buenos Aires, le fer forgé au bois patiné, les miroirs et les mosaïques au sol, et le tango : cadence méditative et quasi-érotique de nos paroles qui filent la pulsation éclatante et douce de la vie.

Et j’échappe cette notion – je dis : « Ce que j’envisage et souhaite construire ici se prolonge sans limite. »

Déclaration naturelle et inattendue qui me laisse ensuite plusieurs jours dans une sidération apaisée. J’avais – par pragmatisme et par désaffection – longtemps pris l’habitude d’avancer en jalons, en prévisionnels aux dates arrêtées, en calendriers mensuels et quinquennaux.

Je suis dans le monde et la vie et cela ne m’effraie pas. Ce monde qui se morcelle, l’attente lente d’une société chloroformée, anxieuse, ce qui couve et déchirera notre existence actuelle, je m’y prépare sans angoisse. Je vis au rythme de la lumière qui glisse sur les façades comme des à-plats de couleur, je vis aux parfums qui s’enroulent, et j’embrasse dans le chaos rampant, les grains de vie aux notes de café qui pointillent les chemins à suivre.

Son : Sérgio & Odair Assad, Ausencias, in Sérgio & Odair Assad Play Piazzolla, 2001.

Horacio Coppola, Baile de Carnaval, Teatro Colon II, Buenos Aires, 1936, tiré de la série en clair-obscur du Guardian.

Stand Up

Son [pour apporter un peu de légèreté à ce billet on ne peut plus prétentieux] : Oliver Davis, Kerenza Peacock, Paul Bateman, London Symphony Orchestra, Flight, Concerto for Violin & Strings: I, 2015.

Dans un monde qui frise la dystopie, où des propos graves sont prononcés et des actions graves menées, nous souhaiterions si fort que la science fondamentale puisse rester un dernier rempart de la paix.

Après réflexion, nous avons décidé de maintenir cette cérémonie de remise de médaille cet après-midi, malgré le contexte1, car il nous semble important de continuer à célébrer, justement, comme un pied de nez à l’obscurantisme, la beauté de la science collective qui se fait, avec des scientifiques brillants et humains, comme notre collègue X.

Je disais à P. au matin, avec apparente légèreté : « Ce qui est bien quand on a fait un discours au Sénat la veille, c’est que toutes les autres interventions semblent d’une grande trivialité. »

Il y a peu, je ne savais que faire et j’étais désespérée de ces cartes qui crissaient entre mes doigts et tombaient inutiles.

Oh – j’ai bien conscience que nous ne sommes rien, nous n’avons, je n’ai aucune portée. Mais j’ai mieux compris, je crois, ce que je peux offrir dans mon microcosme : on m’a confié un peu de voix, il serait lâche de ne pas m’en saisir, alors à ma mesure, je saisis et abats les cartes, je prends des décisions, j’attrape par le bras et entraîne ce laboratoire, je suis prête à le sortir de sa léthargie, dans des salles de conseil et de séminaire, je jauge les têtes plongées dans les sciences comme des autruches, mais surtout une fourmillière d’envies et d’idéaux à insérer dans des pipelines intelligents, parce que c’est cela que nous savons faire : réfléchir ensemble et résoudre des problèmes séculaires ! Et si on ne me dit pas merci, si on me paternalise encore de tous côtés – nous travaillerons aussi sur ce biais de genre –, je lis distinctement dans l’air que c’est ce qu’il faut faire.


On ne saura pas ce que ça me coûte. Que cette grande semaine terminée, devant la tombe de Marguerite Duras, longuement j’ai regardé le ciel bleu, pur, vidée de toutes les forces que j’avais données, d’avoir été ce que pourtant je ne suis pas et n’étais pas née pour, dans une solitude cosmique au cœur du collectif. Me demandant encore si cette semaine, j’ai été juste au monde, et à moi-même ; et il n’y aura personne, jamais, pour me répondre.

  1. Ce jour-là, les scientifiques du monde entier se mobilisaient dans le mouvement Stand Up for Science, pour afficher notre soutien aux collègues américains, et pour défendre les sciences, les humanités et la liberté académique comme piliers d’une société démocratique.  ↩︎
Stand Up. It’s (spring)time. Mars 2025.

Carrousel

Je n’ai pas dit – quand on m’a demandé ce que représente ce morceau pour moi, sur une radio nationale, en direct. Qu’une année entière, j’ai vécu de ne pas comprendre. Pourquoi la beauté était à portée de main mais elle ne l’était pas. Que j’ai pris la rencontre, l’être, nos êtres, les notes de piano qu’on m’envoyait dans des paquets en papier kraft, j’ai tout mis, déversé dans la plus grande crise existentielle de ma vie. Que j’ai cherché en moi un moyen d’exister, de sublimer tout ce que nous n’étions pas, nourrie de ces touches-là au milieu du silence. Que j’ai donné un sens à toute mon écriture, à ma science, à cet Univers violent, avec en filigrane cette douleur-là. L’été humide de Pennsylvanie, les porches en bois et les lucioles au cœur brisé, l’errance dans les allées du campus aux cadavres de cigales vertes, j’ai été si seule – et c’était merveilleux. Merveilleux, tu sais, toi qui ne me liras pas, parce que, au terme de toute cette errance, j’ai sorti ce livre-là, j’ai pris, j’ai tout pris de cette musique et de ces silences, et je l’ai porté là où je le souhaitais.

Au moment où Carrousel passe en direct, ensuite lorsque je traverse ce pont, dans la lumière déclinante, bien accompagnée, cette ballade trouve sa clôture. Nous nous sommes rencontrés pour cette raison-là : pour les dépôts rares et précieux de songes, dans une ellipse tellement infinie, qu’elle m’a permis de cristalliser autour et d’écrire ce livre. Merci.

Son : T. D. tous droits réservés, Carrousel, 2023

Robert Doisneau, Le manège de Monsieur Barré, 1955

La dévastation par anticipation

Tout va formidablement bien. Les choses en place ou en puissances ascendantes dans les différents pans de la vie (livre, science, direction, famille).

Vendredi, je dis à mon équipe de direction : « Désolée, aujourd’hui, je vais aller déjeuner avec quelqu’un qui a les yeux bleus, » et je vais respirer – que dis-je me noyer, plonger dans les abîmes, les abysses de bleu, à ma maison d’édition, là où on me nourrit en apnée, là où je ne suis plus celle qui dirige un institut mais où je suis une petite autrice de science en éclosion. Le soir, le mortel cocktail des genres : amis, famille, science et édition en une seule brochette, pour le lancement de mon livre dans une librairie magnifique au libraire merveilleux qui me dit :

« Votre parcours… tout de même ! Parce que pour moi, Caltech, c’est Vous voulez rire Mr Feynman, c’est le mythe. »

J’ai envie de l’embrasser, et encore plus quand il me dit : « J’ai aimé vos chapitres 2 et 3, vous dézoomez les distances, campez votre boîte d’Univers et ensuite on y passe une année, en format journal de bord, c’est très cinématographique ! »

Je devrais me réjouir, simplement profiter de ces interactions nouvelles, ces fenêtres sur la nourriture prodiguée par la panacée des littéraires formés rue d’Ulm. Mais mon cerveau est en angoisse. Angoisse que je révèle maladroitement à mon attachée de presse, à mon éditeur, comme une gamine idiote ; que j’ai peur que cela s’éteigne, de les perdre, de perdre tout cela que je touche du doigt, j’ai si peur que minuit sonne et de devoir retourner au couvent de ma science.

Mon attachée de presse me répond : « Mais on appelle ça une Maison d’auteurs, et ici c’est encore plus vrai, tu viens quand tu veux ! » Lui : « Tu es en pleine promo de ton livre, bien sûr qu’on va se voir tout le temps ! En plus je t’ai dit hier qu’il fallait qu’on se lance sur un second livre. » Les deux : « Bien sûr qu’on ne va pas t’abandonner, bêta ! »

Ils disent tout ce qu’il faut dire. Ils sont adorables et je m’en veux de tomber ces masques professionnels devant eux, alors que je tiens les morceaux enrubannés et sans fêlure apparente dès que je fais face à mon monde de direction et de science.

« Arrêtons de faire ma psychothérapie, » dis-je en rassemblant ce qui me reste de dignité et nous parlons d’autres choses.

Ils ne savent pas, et ne sauront pas, j’espère –

que toujours je m’attache à des gens et des choses auxquelles je crois appartenir un temps, mais je n’appartiens pas, les gens, les choses se délitent, rien n’a de constance, et c’est ça, la vie. Mais ça me terrorise d’avance, cette perte lente des scintillements, cet abandon de part et d’autre dans un va-et-vient d’Abilène, l’effilochage des fils que l’on tire, que l’on noue, et là, ce qui se passe est tellement, tellement précieux, a été tellement rêvé, que l’inévitable effilochage par la nature intermittente du monde de l’édition, par la nature volatile de l’interaction au public à coups de tendances et de médias, le retour obligé au couvent de la science, me dévaste d’avance.

Édouard Boubat, Autoportrait à la blonde, circa 1960

Toxic Data

Pour m’enfoncer davantage, j’ai bouffé Toxic Data1. Pourquoi mon éditeur m’en a-t-il suggéré la lecture hier ? Ah oui, parce que nous échangions sur le CNRS et #JeQuitteX.

Il me l’avait offert il y a deux ans, et je l’avais commodément caché dans ma penderie à vêtements, sous mes jeans et mes robes. Lieu idéal pour un livre. On voit le niveau d’autruchitude.

Évidemment, cette lecture n’a pas soigné mon agonie. En toutes lettres et en macroscopes scintillants, un monde qui s’effrite de l’intérieur. Et malgré les dix-huit actions que David Chavalarias, l’auteur, essaie de présenter pour donner de l’espoir, la terrifiante dystopie en embuscade dans mon esprit.

Ça m’a rappelé aussi cette réalité : ce n’est pas la qualité d’un livre qui fera son succès mais bien ce qu’en feront les horreurs addictives que je listais dans mon billet précédent. Ces attentions par paquets de likes et de vues qu’il faut attirer, manipuler, entrer dans leur ronde échoïque par les moyens qui m’échappent et que je ne veux pas jouer.

Je ne sais que faire pour sortir de cette agonie. Tout fermer, au risque de dégringoler ? Quel niveau de filtre ? Quelle lucidité ? Je suis la taupe qui a enfin daigné regarder vers la surface, mais je suis encore sous terre, je suis toute petite, que ce soit dans le monde de la recherche ou dans les livres, quelle que soit ma fonction, je sens que tout m’échappe et me coule d’entre les doigts. En vérité tout nous échappe, et je ne sais pas, plus, ce que je peux, dois faire, pour ne pas être complètement inutile, comment jouer les quelques cartes qu’on m’a attribuées [la direction d’un laboratoire, un peu de médiatisation, la possibilité de m’exprimer dans un livre, être porte-parole d’une expérience internationale] ? Quand ? De quelle façon ? Y a-t-il même un sens à me poser ces questions, car ce sont à coup sûr des illusions de cartes, des mirages de cartes.

  1. Toxic Data, de David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS, Ed. Flammarion, 2022. Essai édifiant sur la manipulation de notre opinion et de la géopolitique mondiale par les réseaux sociaux. ↩︎
Graphe issu du Politoscope de l’équipe de David Chavalarias, représentant la twittosphère politique début 2022. Copyright David Chavalarias, Toxic Data, Ed. Flammarion, 2022.

Choses addictives

Les articles de presse
L’attention des médias
Les fils de réseaux sociaux
Les paquets de messages d’amis ou connaissances lointaines
La surveillance des chiffres de vente lorsqu’ils grimpent

Quelle agonie.
Addiction, ça va avec attentes, fébrilités et sevrages
ça veut dire montées de dopamine jusque dans les tours de la démence
et la redescente dans les abîmes au moment des silences

La vie, bien sûr je continue à la vivre
dans une façade blindée de normalité1

Mais je ne sais pas gérer, moi,
ces fluctuations de miroirs aux lasers aigus
Les montagnes russes oui, mais si j’en tiens et contiens le volant
Pas cette marche aléatoire aux paramètres chaotiques
je ne sais pas faire.

Alors l’agonie.
Agonie et agonies.

  1. Car après tout, arrêtons de nous emballer, il s’agit d’un pauvre livre de science qui ne décollera pas, et moi j’aurais eu deux jours de spotlight, on m’oubliera vite fait – et c’est bien le but, je n’ai pas envie que l’on me retienne moi, mais j’aurais aimé que l’on lise mon livre, parce que le partage. Le partage de la joie et des fluctuations, dans sa plus belle humanité, au cœur de ce naufrage global, c’est juste ça que je voudrais, juste ça. ↩︎
China Marsot-Wood, Life, 2017

#FaireCeQu’IlFaut

Je cherche une excuse pour aller voir mon éditeur, me sauver chez eux, croiser Amélie Nothomb, entendre mon attachée de presse raconter Angela Merkel, errer dans ces couloirs comme si c’était ma troisième maison.

Je trouve ça si dur, ce contraste et cette coupure soudaine. Pendant quelques mois nous avions tant à nous dire, à travailler, et soudain, c’est processé, sur les rails, il n’y a plus qu’à attendre le déroulé des chiffres, des ventes, et le plan-plan d’une promo rodée. Je découvre et me heurte à cette intermittence de l’édition, où si je veux de nouveau raviver une place dans ces locaux cathédrale, il faut que je passe plus d’un an dans le silence et la solitude, à réfléchir, à me documenter, à écrire.

Je voudrais lui dire : « Tout ça me manque, tu me manques. J’ai tant aimé être ta marionnette-autrice, j’étais la créature que tu/vous façonniez – et en même temps, tu me portais et m’accompagnais avec tant de respect, dans une élégance et une mesure parfaites, tu poussais le zèle jusqu’à répondre à mes idioties, tu me rassurais et me conseillais, et même quand nous déjeunions en tête-à-tête et que je me lamentais que je n’avais parlé que de moi, tu me glissais que c’était tout à fait charmant, avec cet art du compliment galant qui s’est perdu entre ta génération et la mienne, à quelques années d’écart. Avec toi, chez toi, j’étais dans le monde merveilleux de toutes les sciences, serties sur des bagues de mots inconnus aux usages inconnus, et il suffisait de plonger dans tes yeux pour être nourrie. »

Aujourd’hui les citrouilles et les rats : je brasse des inepties destructurantes inventées par des hommes sans tain, je passe la serpillière brodée d’acronymes, je rencontre, croise des personnes nouvelles, j’essaie de faire ça bien, de façon à pouvoir me regarder en face – pour le « bien » « commun » (ces deux mots revêtant des sens et fonctions variés selon les affects).

Et il est certain que ça m’occupe.

Mais d’autres feraient ça bien, différemment, et au final tout aussi bien. Je suis loin d’être nécessaire ici. Et bien sûr que je suis encore moins nécessaire dans les locaux où règne Amélie Nothomb. Mais c’est là bas, plutôt, que j’aurais souhaité cultiver mes racines. Il faut me rendre à l’évidence : encore une fois, j’ai sacrifié mes envies à un sens tordu du devoir, du #FaireCeQu’IlFaut, comme dirait Rosa Montero. Et c’est tant pis pour moi.

Son : Anna Phoebe, Aisling Brouwer, AVAWAVES, Chrysalis, 2021

China Marsot-Wood, Me Time, 2018

Digging Shelters and Key Labs

Les jours se suivent et sont de toutes les couleurs. Des rouges chaleureux aux sangs et aux bleus.

Le 20 janvier, Trump fait son discours d’investiture, et moi le mien à mon laboratoire. L’intention était différente, mais la réception probablement similaire. Les gens sont troublés parce que le monde change.

Je me demande si Trump a une quelconque profondeur. Je me demande si le président du CNRS a une quelconque profondeur. Le second incomparablement plus que le premier, j’ose croire – qu’avec une éducation française et dans une telle sphère intellectuelle, il n’est pas seulement un pion déstructurant posé par le gouvernement (?).

Moi je repense toujours à Monsieur l’Ambassadeur, qui se penchait vers moi pour me confier sa surprise de trouver l’âme humaine présente sous la carapace politique. J’ai cueilli en moi ce secret-là, et je me garde de juger les personnes visibles qui parlent, ne parlent pas, font ou ne font pas.

Or l’Histoire ne retient pas les états d’âmes que l’on tait, mais les actes. Et pour cause. L’éclatement de la raison pour plonger dans le chaos, la guillotine des choses qui marchottent par épuisement des envies et des rêves. Des mesures et démesures différentes. Mais qui viennent toutes s’ancrer dans le même flot d’un monde dur, sans amarres, où les codes ont été jetés, effacés, perdus. Alors l’angoisse du changement et le désir de modernité dans une mixture schizophrène, dans des amalgames au souffle court, aux poils ras.

Qui croit encore à notre mesure, notre démesure à l’échelle de l’Univers, à notre raisonnement, à nos désirs d’apaisement, d’écoute humaine et scientifique ? Qui croit aux mécanismes de notre bulle huilée à coups de mains tendues et de cerveaux entrelacés ? Qui croit encore – même parmi nous – que nous sommes, nous qui composons la science fondamentale, un dernier refuge de la diplomatie ?

Son : Neil Halstead, Digging Shelters, Palindrome Hunches, 2012


Collage : China Marsot-Wood

Après

En trois temps, en musique, et en personnes merveilleuses : le déroulé d’une journée-sursaut-gamma comme il en arrive une poignée dans la vie. [3ème partie]

Son : Ilan Eshkeri, Reliquary: 3. Antiphon & Chorus – For Burberry. Interprété par le London Metropolitan Orchestra.

À la sortie du studio, je suis comme la lycéenne qui retrouve ses parents après les oraux du bac :
« Alors, ça allait ? 
— Très bien ! opine mon attachée de presse.
— T’étais géniale, » valide mon éditeur, avec ses yeux bleus un peu fiers et un peu tendres.

Une fois tous les deux, sur le chemin du retour, il me raconte ce qui se disait en régie, que MV conseillait mon livre à tout le monde, que lui-même s’empressait d’en conseiller le chapitre 11, il m’explique comment lire les classements sur Amazon, le boost que fera l’émission, me redit à quel point cette médiatisation immédiate est rare. À Denfert, dans les couloirs du métro, nous bavardons encore – ou plutôt, c’est lui qui bavarde parce que si je fais semblant d’être solide, je contiens à peine ma liquéfaction.

Je fais un crochet à mon laboratoire, puis trace vers celui de O. Nous écoutons ensemble son « OH SHIIIIT! » et il se marre, mais je crois qu’il est aussi un peu ému. Au cœur de sa tempête, il prend le temps de se réjouir pour moi, nous causons longtemps avec son directeur de laboratoire dont l’accent italien, la bonhomie et la vision m’ont toujours charmée. Sur la dalle de Jussieu, dans le vent glacial, O. me lâche : « Je ne comprends pas pourquoi c’est si dur. Pourtant j’ai tellement l’impression qu’on essaie de faire les choses bien. Et merci. Heureusement, on est là toi et moi ; à la fin de notre carrière, quand on se retournera, on saura que c’est ça qu’on a construit ensemble. » 

À 19h30, dans le long couloir du RER Saint Michel, entre les mosaïques colorées, je retiens les vagues d’intensité qui débordent, je pourrais les pleurer ou les vomir, dans le train, je me raisonne : « Tais-toi et comprime toute cette énergie, sinon tu vas te transformer en supernova, en sursaut gamma, contiens-toi, » je pense aux mots et aux étreintes des uns et des autres, tout ce que je reçois et comme on m’accompagne, combien les âmes sont belles et les cerveaux brillants, tant de chance : c’est merveilleux, merveilleux et terrifiant.

Mais j’expliquais plus tôt à mon attachée de presse et à mon éditeur :
« En principe, le bonheur, c’est non-linéaire. À chaque instant t, on repart sur une gaussienne. Alors quand on atteint des sommets, le risque de dégringoler tout en bas est faible. Donc je ne mourrai peut-être pas d’un accident de voiture demain. » Elle a levé les yeux au ciel, et il a souri avec les siens, bleus, un peu fiers, un peu tendres.

Hugo Van der Goes, Triptyque Portinari, adoration des bergers, 1478, Uffizi, Florence

Avant

En trois temps, en musique, et en personnes merveilleuses : le déroulé d’une journée-sursaut-gamma comme il en arrive une poignée dans la vie. [1ère partie]

Son : Ilan Eshkeri, Reliquary: 1. Cantus Firmus – For Burberry. Interprété par le London Metropolitan Orchestra.

Au matin, j’inscris cette note : Il se passe quelque(s) chose(s). À xx heures, je serai en direct sur la radio la plus écoutée de France, ça m’a tellement stressée ces derniers jours, et d’un coup, comme je sors de chez moi, ma bipolarité m’offre la curieuse certitude que ça va être superbe. Une sensation rare de justesse, de viser d’un jet de lumière et de matière le bon point dans le ciel.

Au café hipster, une petite heure, la directrice envoie des mails à la volée, résout un couac, confirmant qu’aujourd’hui, rien ne peut dérailler. La co-porte-parole de G. traverse Paris, rejoint son alter-ego O. à son laboratoire. Découvre qu’il ne mange plus, ne dort plus, et l’ampleur des tensions qui pèsent sur lui, sur la collaboration, depuis le début de la semaine. Absorbe les éléments de la situation étape par étape. Tombe en arrêt devant un message qu’il lui montre.

L’échange avec O. est d’une telle intensité, autour d’un problème d’une gravité singulière. L’illuminée en moi ressent la vibration et le potentiel des actions et des résolutions. Je promets à O. d’y plonger une fois l’émission terminée.

Ladite illuminée traverse le Pont Mirabeau en récitant Bergère ô tour Eiffel1 dans un état combiné d’élation et de limpidité cérébrale.

Un énième café aux Ondes, à 13h15 avec mon attachée de presse et mon éditeur. Sur la terrasse, dans le froid, avec des plaids. Puis la Maison de la Radio, le contrôle des sacs, la dame à l’accueil qui nous accompagne jusque chez MV. Mon attachée de presse connaît tout le monde. MV arrive, se présente, me sert la main et : « On va s’installer en studio. »

  1. Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913 ↩︎
Giotto, Triptyque Stefaneschi, circa 1320, Rome, Pinacothèque vaticane