midodrine iv.

Parfois, faut s’écouter, disent V et O.
Tu as découvert que tu avais un corps ? dit mon coach.
Huit cinq, midodrine, dit le docteur.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 4. Hardangervidda II, in Dreamweaver, 2023

Zao Wou-Ki, Décembre 89 – février 90 – Quadriptyque, 1989-1990, Oil on canvas, 162 x 400 cm, Private Collection

midodrine iii.

Et c’est aussi : quand elle se retire pour la première fois qu’on appréhende le pouvoir et la nécessité de la solitude, que c’est en équilibre avec elle que se construit toute joie. One in a billion! son absence ou sa présence ? c’est elle la créatrice.

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 3. Hardangervidda I, in Dreamweaver, 2023

Au merveilleux Rock Bottom Coffee, Pennsylvanie, oct. 2023

midodrine ii.

La discipline avant que tout ne lâche et n’entre dans le cercle vicieux d’une dépression post-partum – la perte de sens lorsque le sommet que vous avez visé pendant tant d’années est atteint. On se croit si forte, invincible, puis votre cerveau vous rappelle que cela tient par chimie et rétro-actions, enlevez cette carotte qui vous faisait courir et maintenant, l’errance dans le potager : quel légume ?

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 2. Hallingskarvet II, in Dreamweaver, 2023

Ribsam & Sons’ Seed Catalog designs, Smithsonian Gardens, circa 1875

midodrine i.

2026, j’entre dans l’année fatiguée,
fatiguée, comme un corps lourd et un esprit embrumé,
des trous dans le cerveau, des réunions manquées,
des doutes et des irritations plein les cils jusqu’aux plantes des pieds

je fais une batterie d’analyses mais mon sang est parfait

Son : Ola Gjeilo, Royal Philharmonic Orchestra, Duncan Riddell, Rupert Gough, The Road: 1. Hallingskarvet I, in Dreamweaver, 2023

Jean (Hans) Arp French, Constellation with Five White and Two Black Forms: Variation 2, 1932. Au MoMa, NY, nov. 2023

Le Carceri d’invenzione [6]

Il faut être le plus possible dans la transparence, mais parfois la transparence ne fonctionne pas. Les gens s’inventent une histoire simple et fausse pour donner sens à une situation trop complexe qu’ils ne peuvent appréhender. Alors, il faut la remplacer par une autre histoire, pas complètement vraie non plus, mais dont tu contrôles le narratif.

Je réponds : ces gens sont intelligents, ce sont des scientifiques… Et puis immédiatement me reviennent les déconvenues, le tracé pour aller de A à B qui doit passer par X, Y, Z, et aussi par G, H, K, durer trois mois, six réunions, et bercé du sentiment d’importance et d’être acteur. Comme les gens se sont rabattus sur l’histoire simple et fausse, qui a été clamée – les clameurs ont clamé, les moutons et l’herbe se sont tus. Le collectif était endommagé.

Fabuler, c’est vivre et réciproquement, écrivait en substance Nancy Huston, dans L’Espèce fabulatrice. Mais soudain le processus prend une autre dimension, il devient un outil, avec un objectif analytique. Nous ne sommes plus dans un jeu d’écriture, ni de vie personnelle, nous sommes politique.

Je pensais à Thomas More, à Electre vs Egisthe, au Cardinal de Richelieu. À ce que cela coûte de diriger, i.e., de prendre la responsabilité d’avancer pour un collectif. L’absolu n’est pas forcément là où on l’a inscrit ; parfois #FaireCeQuIlFaut, c’est d’aller à contre-courant de ses petites valeurs, pour une valeur plus grande. Mais à partir de quand se perd-on et devient-on obscure à soi-même ?

Giambattista Piranesi, Le Brasier fumant, planche VI (sur 16) de la série Le Carceri d’Invenzione, Rome, édition de 1761 (révisée de 1745).

She wasted nothing of what she felt

11 février 1963. Sylvia Plath dépose son dernier recueil de poèmes Ariel sur son bureau, des gâteaux et du lait dans la chambre de ses enfants, calfeutre soigneusement la porte de la cuisine, puis met sa tête dans le four. Son mari, le poète anglais Ted Hughes avec qui elle entretenait une relation passionnelle et tumultueuse, reprend le manuscrit, modifie l’ordre des poèmes, y insère les derniers qu’elle a écrits, ses meilleurs, et fait publier le tout en 1965. Les féministes l’ont copieusement agoni pour ce geste.

Dans la version restaurée d’Ariel, qui présente le contenu initial pensé par l’écrivaine, l’intérêt est avant tout dans la préface de sa fille Frieda Hughes. Je l’avais déjà citée [ici] pour sa compréhension fine de la créativité dans la bipolarité.

She used every emotional experience as if it were a scrap of material that could be pieced together to make a wonderful dress; she wasted nothing of what she felt, and when in control of those tumultuous feelings she was able to focus and direct her incredible poetic energy to great effect.

Elle termine en redonnant aux deux recueils leur place et leur regard propres. En respectant ce qu’a été chacun dans sa manie créative, sa dépression et sa colère éruptive, l’autre dans son deuil, son implacable sens de l’art, son interprétation d’une personne qui l’a fascinée, qu’il a aimée, abîmée aussi sûrement, et dont il avait plusieurs clés, pas toutes. Parce que tout n’est pas exactement qu’une question de misogynie ou de féminisme.

Since she died my mother has been dissected, analyzed, reinterpreted, reinvented, fictionalized, and in some cases completely fabricated. It comes down to this: her own words describe her best, her ever-changing moods defining the way she viewed her world and the manner in which she pinned down her subjects with a merciless eye.

[…]

When she died leaving Ariel as her last book, she was caught in the act of revenge, in a voice that had been honed and practised for years, latterly with the help of my father. Though he became a victim of it, ultimately he did not shy away from its mastery.

This new, restored edition is my mother in that moment. It is the basis for the published Ariel, edited by my father. Each version has its own significance though the two histories are one.

— Frieda Hughes, foreword to Ariel, The Restored Edition, Sylvia Plath, 2004.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille de un mois, Frieda Hughes, mai 1960

Le beffroi

Forêts denses et troubles dansées
aux multivers embusqués, saphirs et argent
labyrinthes étriqués de branches cassées réparées enchantées

Arrivés à la clairière, la petite église, la vue
cloche.

et j’ai dit :
ça ne va pas
ça ne va pas
ça ne va pas

à l’objet-même de la cloche
qui me dévisageait
dans un regard filtré par une iridescence
sonnante trébuchante

un instant le morpho a replié ses ailes
sous l’enveloppe le beffroi
effroi
mon visage dans le sien

il carillonne :
c’est une fluctuation

c’est une fluctuation le règne du monde l’hystérie chez les femmes les conflits d’intérêt les signaux faibles les petites mimines les mots posés les 49.3 les trains de vapeur sèche les corps crispés la malbouffe des songes c’est une fluctuation et tu es folle folle folle

.

Oh. Et tout est éclairci.

China Marsot-Wood, Depth, 2017

C’est raté

C’est tout ce que tu auras ce matin
au petit-déjeuner.
À quoi t’attendais-tu ?
Des œufs à la coque des pancakes et du miel ?
Du sucré du salé du café torréfié ?
Un post-it sur le frigo pour la bonne journée ?

Et toi ? qu’as-tu fait de ta nuit ?
Inuit méandres spirales sans appel
de fissure en rupture
de torture en conjonctures
à la lumière bleutée des écrans de fortune

Pourquoi as-tu gardé ces neuf heures pour toi ?
Tant qu’à être vivant à l’aube
me chanter comme l’oiseau
un conte ton récit
emmêlé déroulé
ce qui est ressenti ce qui perdure ou craque
ce qui brille ce qui chevrote ce qui dévore

Non. C’est raté.
Tu n’auras rien de plus ce matin
Pas de paquet cadeau au ruban de mon temps
Tu peux crever d’inanition j’asphyxierai
tes attentes
jusqu’à ce que tu n’en aies plus
que tu crèves que tout crève comme moi seul sans phare au milieu de la nuit

D’accord.
De toute façon je ne petit-déjeune pas !

China Marsot-Wood, Bibelots #5, 2017

I can wait for a hundred days

Deux par jour
au compte-goutte
ploc ploc

Tous les jours
sur insta sur Tik Tok
le faux glapissement de lèvres lipidées

Deux gélules de magnésium
la paupière qui bat
tum tum

Aux États éclatés
soudain la connexion neurones
les idées artifices

Blanqui et Plath
sur les sièges de la holding room
de London Heathrow

Deux par jour
ploc ploc
alors pour arriver jusqu’à deux cents pleins brillants

verts à côté de ton nom
je m’occuperai bien cent jours

Collage (includes images of Eisenhower, Nixon, bomber, etc.) / Sylvia Plath / 1960 / Mortimer Rare Book Collection, Smith College / Northhampton, MA / © Estate of Sylvia Plath

El Jem

El Jem, à l’heure de la prière, toujours.
Au bistrot d’en face, le serveur appelle mon beau-frère Michel et lui récite les numéros des départements de Bretagne – les petits cousins pouffent sur leurs frites.

C’est l’un des trois plus grands amphithéâtres romains, surgi au milieu de nulle part, sur les sept heures de route entre le Sahara et Tunis. Je lis dans Wikipédia :

parfois appelé « ksar de la Kahena », du nom d’une princesse berbère du viie siècle qui a rassemblé les tribus pour repousser l’avancée de l’envahisseur musulman. Vaincue et traquée, elle se réfugie avec ses partisans dans l’amphithéâtre et y résiste durant quatre ans. Selon la légende, elle aurait été trahie par son jeune amant, qui l’aurait poignardée avant d’envoyer sa tête embaumée au chef des armées arabes.

J’erre entre les énormes blocs de pierres, et soudain je réalise – ma procrastination, la science qui fuit de mes doigts depuis quelques semaines, qu’il faut rebattre, rempoigner, serrer. C’est ça qui me sauve de l’année naissante. Jusqu’à l’aube, revenus à La Marsa dans la baraque de ma sœur, je rattrape tout : les slides des meetings que j’ai ratés parce que je dirigeais des pompes funèbres, les documents que j’avais survolés, les structures à mettre en place, cette réflexion à tricoter et à brosser pour faire et être dans mes projets. 2026 et je refuse de trahir ma science. C’est parmi les nombreux rouleaux de ma vie, l’une des plus belles histoires à composer, le potentiel-légende le plus puissant, quelque chose que plus tard, une fois vécu, on pourra conter.

احكي يا الراوي احكي حكاية
مدابيك تكون رواية
حكلي على ناس زمان
حكلي على الف ليلة و ليلة
و على لونج بنت الغولة

Raconte, ô conteur
Raconte une histoire, qu’elle soit une légende
Parle-nous des gens d’antan
De Loundja, la fille de l’ogresse et du fils du Sultan

— Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

Son : Souad Massi, Raoui, in Raoui, 2001

El Jem, Tunisie, janvier 2026