Quel vide. Et quelle solitude. Des kilomètres de jours sans vibration, dans le bruit blanc désertique d’un cerveau inanimé et anémié.

Argos, neutrinos, lunatisme et autres bêtises
Quel vide. Et quelle solitude. Des kilomètres de jours sans vibration, dans le bruit blanc désertique d’un cerveau inanimé et anémié.

Au réveil ce matin, la neige a tout blanchi. Encore. Comme dimanche dernier au réveil. Comme mardi dernier au réveil. Des couches déposées comme un appel à l’oubli et à l’effacement, comme autant de pages blanches. Je voudrais sommeiller dans mon lit toute la journée, sur les passerelles des mondes parallèles de ces semaines passées. Les images, les mots, les sensations passent et repassent dans la nébuleuse de mon esprit, sans que je n’agrippe rien, sans que rien n’ait véritablement de sens. Je dis : « Je n’arrive pas à digérer tout cela. J’imagine qu’il faudra que j’écrive pour le faire. Je n’ai juste pas encore trouvé sous quelle forme. »
[Edit : alors j’ai écrit tous les billets qui précèdent, un par un, comme des filaments que l’on s’extrait du cerveau pour les déposer dans un pensieve.]
Son : Christine and the Queens, Nuit 17 à 52, in Chaleur humaine, 2014. Chanson mystérieuse et écorchée – saupoudrée d’un anglais à la prononciation et à la grammaire hasardeuses – que j’écoute en boucle depuis deux semaines.

Lorsque la vie ressemble soudain à une course de sauts d’obstacles où chaque barrière ratée peut coûter cher, au milieu de tempêtes variées, le miracle des gens fiables. Ceux qui, surgissant des buissons alentours et sans rien connaître de ma situation, tirent spontanément l’un des nœuds embrouillés dont j’ai la charge mentale, le démêlent, le lissent à la perfection, et me le tendent sans perdre de temps et avec un naturel désarmant. S., M., R., V. leur passion contagieuse et leur infaillible présence organisationnelle, stratégique et scientifique, la dame slave chaleureuse qui se rend disponible pour garder nos enfants, jusqu’à la prof de japonais qui me décharge avec un tact étourdissant. O., évidemment : quand on se partage, sans même se consulter, les taches importantes ou ingrates, et qu’on les mène à bout comme l’autre l’aurait souhaité – « deux corps, une tête, » me disait-il un jour. Je vacille, mais mon monde est si solide ; j’ai tant de reconnaissance, et je devrais arrêter, à chaque fois, d’être surprise.
Son : parce que ce mauvais billet creux a été écrit juste pour pouvoir mettre un lien sur cette chanson écorchée : Christine and the Queens, Christine, in Chaleur humaine, 2014. Une amie chère m’écrivait : « Quand mes émotions s’agitent et se manifestent et qu’intérieurement j’ai besoin de crier, de pleurer, d’évacuer, c’est toujours Christine and the Queens qui vient. […] Et quand je l’ai écoutée, ça va mieux quelque part. »

La veille de partir, je suis une loque. J’ai mal au crâne, une chape sur les yeux, l’angoisse nauséeuse des horreurs arrivées à d’autres, l’anxiété des frictions dans la collaboration G., une panoplie d’excuses pour traîner dans mon lit, et fuir dans des sommeils visqueux.
Je me disais que j’étais rattrapée par une année et demie à ne pas dormir, ou alors que j’avais fini par choper quelque chose – covid ? grippe ? Ce n’est que plus tard, quand ça s’est soudainement levé, que j’ai compris. C’est toujours le même schéma [voir ici, là] depuis que j’ai quitté cette ville. Quand je m’y rends à nouveau, j’ai une peur sourde de l’avoir perdue. Que la ville m’ait oubliée dans son évolution – et moi dans la mienne. Je m’en rends malade.
J’atterris à Chicago dans le plus grand désordre. Je converse sur quatre fils à la fois, de science, de stratégie, de vie ; j’essaie de suivre sur mon smartphone la messe mensuelle de ma collaboration G., où plein de résultats formidables sont présentés, j’ai deux réunions qui s’entre-choquent que je dois tenir dans le train depuis l’aéroport.
Mes retrouvailles avec Chicago ont la tournure que je craignais : j’ai le sentiment de passer à côté de tout. Dans la Blue Line vers Downtown, j’essaie de trier cet inconfort, de ne pas me formaliser des frustrations du travail, de tirer encore quelque chose de ce moment.
À Jackson, j’émerge du sous-terrain de la Blue Line.
Et Chicago me happe et m’arrache la tête.

En me documentant sur la détection du premier pulsar ‘CP1919’ pour le nouveau chapitre de mon livre, je découvre la composition de Max Richter Journey (CP1919). L’œuvre s’inspire de la découverte par Jocelyn Bell Burnell de cet astre clignotant comme un phare avec une période de 1,337 secondes. Elle superpose des pulsations musicales sensées évoquer ces objets dans le cosmos.
Les pièces de Max Richter que je connais sont assez sombres, mais captivantes. Les deux premiers mouvements de Mrs Dalloway, dans Three Worlds: Music from Woolf Works, celui avec la voix désuète de Virginia Woolf suivi de cette rengaine mélancolique comme une promenade au jardin, sont bouleversants.
Donc ce n’est pas forcément un problème d’appréciation du compositeur, de son œuvre ou de résonance avec ses pièces, qui fait que je reste assez dubitative de Journey (CP1919). J’imagine qu’il s’agit d’une évocation de l’Univers et de notre place dans tout cela, l’élévation en l’absence de gravité, etc. Mais je ne trouve pas dans cette musique ce qui me touche quand je sonde et explore le cosmos au jour le jour. Tout est trop sombre, trop lourd, ces pulsations m’enfoncent dans le noir plutôt que de m’entraîner dans des flots de lumières et de particules.
C’est un peu toujours ce que je reproche aux films de science fiction qui évoquent l’Univers : que ce soit Interstellar, 2001, Gravity… C’est si sombre, si lourd, si effrayant et toujours perturbant. Alors que finalement, nous pouvons contempler tout cela les pieds bien sur Terre, dans des paysages somptueux. Et que ce qui nous est donné à observer, à examiner, à triturer dans tous les sens sont des feux d’artifice ou des colosses merveilleux. C’est tant de beauté et d’énergie, tant de souffle. Et les équations, les codes numériques et les explications que nous arrivons à greffer à tout cela : la preuve de l’incroyable puissance, logique et créativité du cerveau humain ; et parce que cela s’est fait au fil des siècles et en collaboration, la preuve –ou l’espoir– de l’intelligence de l’Humanité, tout simplement.
Sur notre place dans l’Univers : c’est ce souffle-là qu’il faudrait exprimer.

Dans mon café bobo, je discute au téléphone avec ma belle A., qui me parle de sa crise de la quarantaine et des derniers épisodes de sa tentative de fuite. –tout en essayant de compiler un code en C++, en suivant les instructions brillantes d’un ingé soft qui me débugge tout ça en live depuis Paris (parfois, il faut croire que les dieux se personnifient en ingés soft).
Le téléphone raccroché, le code compilé, le matcha latte bu, le type à côté de moi m’alpague : « Pardon, vous êtes française ? » [en français-avec-accent-américain dans le texte]
Je suis toujours prête à me laisser séduire par converser avec des beaux gosses tenured professor en philosophie à mon université d’accueil, qui ont vécu un peu à Paris, et dont les recherches portent sur … les philosophes français du début du 20ème siècle et en particulier Merleau-Ponty.
Il dit tous les mots-clés : existentialism, Les temps modernes… Le cœur battant, je me dis mon Dieu, me voici dans un nouveau roman, après en avoir reçu un ce matin au courrier, comme tout cela est palpitant !
À peine contenue, je lui balance : « Alors vous connaissez Sartre ! Vous avez lu ses pièces, j’imagine ? » Mais lui : « Non, malheureusement, je n’ai pas vraiment lu Sartre, juste vite fait son essai L’existentialisme est un humanisme, dans sa traduction anglaise… »
J’entends la chute fracassante des livres autour de moi, comme un saccage de la petite librairie de Funny Face, toute une bibliothèque qui s’effondre sur ma tête. Je garde ma composition, mon sourire, je crois qu’il me tend son prénom, s’apprête à me demander mon numéro, mais je n’entends plus rien, parce qu’à quoi bon la suite, franchement. Faire de la recherche sur Merleau-Ponty et ne pas avoir lu Sartre ? WTF ? Je suis tellement déçue de l’humanité qu’il me faut lire et annoter une bonne cinquantaine de pages de manuscrit de thèse sur des émissions multi-messagers de supernovae avant de m’en remettre.


Je suis si fatiguée, et j’ai froid. J’essaie de faire les choses avec application, rayer ma todo liste infinie de bureaucratie, mener mon projet neutrinos avec « autorité et bienveillance » (sic), écrire mon chapitre, écrire d’autres choses aussi. J’essaie, dans mes interactions, d’être aussi juste que possible, de donner de moi ce qui compte à l’instant, ne pas forcer, d’avoir la couleur attendue, tout en étant moi-même. [Me voilà en train de rédiger une séance de yoga-méditation. Urk.]
O. est parti pour la Chine et j’ai un double sentiment idiot de gamine abandonnée et de la porte-parle qui passe à côté de quelque chose, de ne pas être là où cela se joue.
Ce matin, je mange une madeleine Saint Michel que j’ai rapportée de Paris pour les enfants, et j’en ai presque les larmes aux yeux de ce goût de la France. J’écris à un être cher – lui aussi envolé en Chine, qu’est-ce que c’est que cette migration géographique ciblée des gens qui m’importent ? – « c’est donc ça, en fait, la véritable madeleine de Proust. »
Les neutrinos sont des particules subatomiques neutres comme leur nom l’indique, avec une masse près de 10 milliards de fois moindre que celle des protons. Ils interagissent très peu, donc traversent quasiment tout. À chaque seconde de votre vie sur Terre, 50 à 100 mille milliards de neutrinos produits par le soleil passent dans votre corps. Il faudrait cependant que vous viviez cent ans pour qu’un neutrino interagisse avec vous.
Au moment où je me rassemble et reprends un regard semi-lucide sur la réalité, je me rappelle que je suis exactement cette particule que je cherche à détecter avec mes 200 mille antennes dans les déserts – de Gobi, d’Argentine et d’ailleurs.
Je passe, entre les gens, les vies, les géographies, j’oscille parfois et change de saveur, mais au final : je n’interagis avec rien, je ne suis jamais que de passage.

Je tente une asphyxie cérébrale, l’étouffement des mots et des sens par la logistique et les contingences terrestres. Pas de musique, pas de lecture, pas d’écriture. Uniquement l’achat de papier toilette, la recherche de soutien humain (nanny) et moteur (buick), le remplissage de numérologies et hiéroglyphes (DMV), l’hémorragie bancaire.
Mais on n’éteint pas ses narines, et la ville a cette odeur américaine de bois de construction humide et de grands feuillages qui portent leur ombre de l’autre côté de la route. On n’éteint pas ses oreilles, et les insectes pennsylvaniens savent perler leurs propres Nocturnes. Les glaces des crèmeries de l’université fondent et croustillent sur le palais.
Alors, lorsque la maison devient silencieuse, propre, les meubles chinés et à leur place, les lettres et les chiffres inscrits dans leur cases, il n’y a pas d’autre choix que de se poser devant une page blanche, dans sa cuisine américaine, et de vivre l’autre moitié : celle qui n’existe que parce qu’écrite.