Scattering process

J’aimerais parfois m’expliquer comment j’ai mérité que la vie m’offre ces ribambelles d’interactions merveilleuses. Chacune est spéciale. Intense. Et pourtant simple. J’aime pénétrer dans les locaux de cette grande maison d’édition et être entourée de photos d’auteurs actuels, passer deux heures à trouver des solutions pour mon chapitre avec mon éditeur. Pouvoir lui dire très simplement combien j’apprécie son accompagnement dans cette construction, et la tendresse de cette main effleurée sur mon épaule au moment où il me laisse au métro. Ce déjeuner italien avec mes anciens doctorants, C., V., qui tout de suite m’embarquent sur leur « crise existentielle post-recrutement ». S. leur demandait naïvement (car il soutient sa thèse dans dix jours) : « C’est quoi ? » et C. de lui répondre, sur un ton de grande sœur : « C’est quand tu as bossé comme un taré des années dans l’objectif d’avoir un poste, et qu’une fois que tu l’as, il faut trouver un vrai sens à ta vie. » V., mon Winnie l’Ourson à lunettes, incroyable de compétences et de capacité à embrasser les nouveaux défis, nous énonce avec sérieux et nonchalance : « Peut-être que le sens de ma vie, c’est d’être en connexion avec ceux que j’apprécie, et de me sentir à ma place parmi eux. » Je me retiens de lui répondre, en référence à ma nippo-américaine N. : « You are so French! » Et C., cheveux roses, voix douce et ferme, toujours dans une force presque au bord de la brisure, qui lâche : « Dans cette équipe G. parisienne, avec vous, pour la première fois, j’ai eu le sentiment que je pouvais baisser la garde. » Nous étirons notre déjeuner aussi loin que le permet l’horaire de notre prochaine réunion. À la conférence qui se tient à mon laboratoire, je croise des collègues qui m’embrassent avec effusion, dans les pauses café, je n’arrive pas à atteindre la table des victuailles dans mon processus de marche aléatoire. Un dîner avec L., lumineuse comme jamais, dans le chatoiement hypnotisant de ses longues boucles d’oreilles, avec qui il est question de ce viscéral que nous partageons. Comme ma sœur, elle cautionne le surgissement continu de l’écrit dans ma vie, elle dit : moi aussi j’aime la beauté d’éteindre une bougie et je l’apprécie intérieurement au moment où je le fais, mais toi, tu as les outils pour l’exprimer, et c’est génial. Dans la fraîcheur du sous-sol, sur une table d’électronique, au milieu de câbles, de boîtiers d’acquisition G., pendant que la canicule bât son plein sur les dalles de Jussieu, j’ai enfin ma longue discussion de rentrée G. avec O. Nous prenons les points un à un, dans notre efficacité retrouvée, et j’aime quand, entre deux items, nos regards se croisent, et je lui dis tranquillement : « C’est vraiment trop bien de travailler ensemble. » Et il répond : « Grave. » K. m’appelle de sa petite voix gracieuse au milieu de la nuit : « Mamaaa ! », un fil qui semble irréel mais qui est l’ancrage à la réalité. Longuement je discute avec P. de mes aspirations et leur potentialité, le téléphone, ça change toujours un peu la couleur des confidences, même après vingt ans de couple, puis on bifurque sur la qualité des routines i/o des données G…. À la sortie du Fumoir, assises devant l’église Saint Germain l’Auxerrois toutes les trois : A., sa contrebasse, moi, dans une nuit encore si chaude, je lui dis : « Tu me fais penser à la douceur du début du printemps. Et on sent qu’il y a quelque chose derrière à quoi on n’accède pas. » Elle me répond en riant : « Bah moi non plus, je n’arrive pas à y accéder. » Nous rions mais elle a les yeux pleins de larmes.

Grenouilles, grands arbres, pleine lune et BBQ wings

Toujours cette grande fatigue et le manque d’oxygène ; l’un allant avec l’autre probablement. Hier soir, après le coucher des enfants, je me balade longuement dans les allées alentours, dans le lamento répétitif des grenouilles, la sueur des grands arbres après la journée chaude, et cette lune quasi pleine qui pose des traits clairs à la jointure des trottoirs. Je cherche l’angle d’attaque de ce nouveau chapitre, et je crois en saisir un bout entre les tours gantées de Chicago, alors je rentre dans la respiration nocturne, une barquette de BBQ wings à la main.

La vie sous toutes ses formes, en japonais

Haiku par A. (8 ans), « Pluie de printemps./ Héron, rivière, /et glace au matcha. », 1er mai 2023, A.B-L tous droits réservés.

Enfin, nous nous échappons avec K. en plein après-midi à Elixr pour causer vie & science. K., c’est mon frère de thèse japonais, depuis bientôt quinze ans nous nous retrouvons de par le monde, entre nos hauts et nos bas. Peu de gens savent ses bas, lui qui publie deux papiers par mois et semble inatteignable de génie physique. Nous n’avions pas parlé vie depuis tant d’années, covid étant passé par les parages pour nous empêcher de nous croiser. Je me demandais si nous allions retrouver notre intimité, et puis dès que nos cafés sont devant nous, il me dit : « Bon, c’est quelque chose dont je n’ai parlé à personne ici, donc tu gardes ça pour toi, mais… » et de me conter le bazar absolu de sa vie. Ça allait de soi, après ça, de lui déballer ma crise existentielle ; le tout en japonais, ce qui étonnamment, donne une nouvelle coloration à la chose.

J’aime beaucoup quand il me répond qu’à notre niveau de carrière, il est légitime de se poser la question d’avoir une contribution différente des résultats scientifiques. Qu’il est important de transmettre, et qu’il me fait confiance pour le faire avec mon « talent » (?). Ça résonne un peu avec le message de N., quand il me dit que lui-même déteste écrire, mais qu’il est entré dans la physique avec ces livres-là, qu’il faut continuer à inspirer les gens.

J’ai si peur, en écrivant ce livre grand public, d’être mise au pilori par mes collègues, j’imagine d’ici Hector n’en penser pis que pendre, les théoriciens se dire que ma science est terminée, les jaloux m’étiqueter de prétentieuse en plus d’opportuniste et carriériste, j’ai peur de toutes les critiques sur les personnages, ceux qui s’estimeront mal cités, pas cités, mal remerciés. Je sais que de toute façon, je n’écris pas ce livre pour mes collègues (de toute façon les physiciens ne lisent jamais ces livres), mais bel et bien pour le public. Mon éditeur me le rappelle quand parfois je ripe. Mais ces propos, de N., de K., qui me soutiennent comme amis et comme collègues du domaine, comme si je faisais un acte nécessaire, que moi seule pouvais mener à bout, c’est tellement précieux.

Joie et collègues

C. installant une antenne G. à Malargüe, Argentine. O. tous droits réservés.

La jubilation : ce moment de reprise que je redoutais un peu – c’est tellement plus facile de glandouiller toute la journée et la nuit en lisant ou en écrivotant – je retrouve mes collaborateurs dans la réunion G., le délice de les entendre commenter des spectres auxquels je ne comprends pas grand chose (ni moi ni personne en fait), la présence de notre néerlandais C. posée et rassurante, retrouver la gouaille de O., la brillance charmante de B., M. et F. toujours pertinents et fiables. Deux réalisations qui me font terriblement plaisir : i. ces gens se sont approprié ce projet, et le portent en eux (presque ?) autant que moi, ii. j’ai toujours en moi cette envie de science.

Ensuite, je me pose une demie heure dans un café-librairie avec un cappuccino, et je trace les contours de ce nouveau chapitre, avec Chicago en ligne de mire. La façon dont les mots sortent est un petit miracle, une joie que je contiens à peine.

J’échange quelques lignes avec ma magnifique Ka., embourbée dans un amour impossible, et elle a cette belle phrase : « You only show your vulnerable self to people who matter to you. They should be honored to get this insight. »

Tous ces efforts ont-ils vraiment payé ?

J’adore mon éditeur, (ses yeux très bleus,) ses corrections et suggestions toujours pertinentes, son regard professionnel qui m’évite toute dégoulinade ou paragraphe dont je regretterais l’existence, car faisant tâche dans le paysage de ce livre. Mais tout de même, comme c’est frustrant de ne pas pouvoir écrire dans l’effleurement et l’ellipse. Dans ce livre de science, je suis toujours obligée de ponctuer mes paragraphes de questions au format journalistique à vomir. « Tous ces efforts ont-ils vraiment payé ? » rajoute-t-il avant que je ne me mette à discuter des résultats pas complètement concluants de l’Observatoire Pierre Auger, sur l’origine des rayons cosmiques de ultra-haute énergie (NB : très vieux post du début de ma thèse, pédant et difficile à lire mais malheureusement, les questions scientifiques n’ont pas tellement avancé…).

Tous ces efforts ont-ils vraiment payé ? C’est quoi un effort qui paie dans la recherche ? Lorsqu’on découvre des neutrinos de haute énergie venant de la Galaxie et qu’on raye votre nom dans la Press Release (N.) ? Lorsque manipuler des données apporte un apaisement intérieur semblable à celui de l’artisan (S.) ? Lorsqu’on rencontre des collègues avec qui on résonne et tend vers la réalisation d’un projet ? Lorsqu’on finit sa carrière à remplir des fiches DIALOG pour les beaux yeux du CNRS ? (Je crois que je préfère ceux de mon éditeur.)

J’aimerais tellement écrire ce livre comme un roman, esquisser ce que nous sommes et ce que nous vivons en tant que chercheurs, donner en partage l’intelligence et le bouleversement de notre science, et en même temps faire passer des messages sur la complexité et les défis actuels de ce métier… et finalement, il n’y aura rien de tout cela parce qu’il s’agit d’un livre de science et qu’il faut écrire pour un public.

Fill the void (2)

À la conférence, je retrouve N. après tant d’années, et la connexion est fulgurante, immédiate, un souffle qui nous balaie toutes les deux, comme si la décennie passée n’en pouvait plus de sortir de nos lèvres. Nous nous racontons tout, tout ce qui nous habite, depuis le fond rauque des tripes aux scintillations cérébrales, elle dit : nous sommes toutes les deux si fortes, si formidables, si différentes, si seules. Elle me supplie d’écrire – elle dit : toutes ces choses qui nous hantent et que moi je ne pourrai jamais écrire, s’il te plaît écris-les et comble-moi ce vide. Je serre sa main par dessus la table, et je voudrais lui répondre : Oh N., si seulement j’avais ce talent et cette force-là, je l’aurais déjà fait, car ce vide, j’ai passé ma vie à chercher à le combler.

La magie de Jim

James Watson Cronin. University of Chicago

J’ai passé mes trois dernières nuits en compagnie de Jim Cronin. C’était doux de butiner de témoignage en article, et retrouver au fil des pages, en noir et blanc ou en couleurs passées son regard doux, un peu surpris, sa bouille de joli garçon chicagoan.

Jim de son vivant me grandissait et m’apaisait par sa simple présence, avec son écoute généreuse et ses paroles modestes, toujours ponctuées de ses doigts joints. Jim n’est plus, mais dans ces heures silencieuses de la nuit, je relisais ses histoires sur Bagnères de Bigorre et j’avais le sentiment de l’entendre, je le déposais dans mes pages à moi, avec ses longues jambes et son amour pour la France, et il donnait tout son sens à mon chapitre ; il le grandissait et l’apaisait.

Je disais à P. que c’était probablement présomptueux de ma part de faire son portrait dans mon livre, alors que je le connaissais si peu. Mais peut-être que c’est ça aussi, le miracle de l’écriture : d’avoir le droit, à partir d’une esquisse, de développer un personnage, de le laisser deviner, d’offrir en partage mon vécu de Jim.

C’était le chapitre le plus facile que j’aie écrit jusqu’à présent. Le plus apaisé. Je parlais de rayons cosmiques, et le fait d’avoir tout le bagage scientifique facilitait grandement l’ensemble. Mais je pense que c’était surtout la magie de Jim. C’est beau, ce domaine, ce métier, où l’on rencontre de belles âmes qui nous construisent par effleurement, qui nous habitent pour des années, même lorsqu’elles se sont envolées.