Je sors pieds nus sur notre terrasse de bois, la nuit n’a pas encore rafraîchi l’air, enflé de l’attaque solaire de la journée. Dans l’ombre, les arbres respirent leur haleine vert sombre. Assaillie de souvenirs de l’été dernier, mes sandales et mes robes dans le jaune des lampadaires, lorsque je cherchais quelque havre dans la verdure empesée, cœur brisé, dans un exil choisi ; la translation du corps, mais partielle du cerveau, dont la moitié était restée de l’autre côté de l’Atlantique. Le cruel rappel de l’errance, la dureté des réalités qui se heurtent à la moiteur de la ville campus, le contraste aseptisé des intérieurs glacés. J’avais élaboré seule des rêves et des fils qui parcouraient les mondes et les songes, et je voulais encore un temps – une éternité – m’y perdre, mais ce n’était pas possible. Cette tristesse et cette douleur aiguë : le châssis des envols, des apaisements, des puissances et des joies, la transformation séculaire, après les pluies ruisselantes de Pennsylvanie.
Son : Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Summertime, in Porgy and Bess, George Gershwin, 1935
C’est très bizarre cet assèchement de mots soudain. Cette inutilité que je ressens à m’exprimer ici. Ma non envie absolue d’effleurer le texte de mon livre. La Pennsylvanie est chaude et humide, mais la forêt n’a pas le même parfum que celui des montagnes de Nanjing. Tout me semble obsolète : les musiques d’il y a quelques semaines, celles d’il y a un an. J’arpente les collines de la ville, de café en bureau, d’école à notre maison américaine, parfois je suis heurtée par une odeur, une couleur à l’ombre des feuillages, quelque chose qui me rappelle mon arrivée l’été dernier. Quelle étrange année ça aura été. Ces deux derniers mois, c’était un véritable « sabbatique académique », éloignée des tracas administratifs, les mails et les fils de discussions s’éteignant vers midi, mes longues plages d’après-midi et mes nuits à lire encore et encore, des papiers, des bouquins de physique, des pages Wikipédia, à triturer des données, à enfin comprendre des notions de science et aussi de son Histoire, à écrire bien sûr, tous ces chapitres, à délirer dans des mondes parallèles. La science est restée, l’écriture s’est évaporée. Que suis-je devenue cette année ? Je crois que la Pennsylvanie et son décalage horaire m’a sauvé d’un burn-out, m’a reconstituée à moi-même, j’ai tout arrêté : les contraintes sociales, les enfants, les ennuis, la perfection… Il faudrait, en retournant à Paris, réussir à conserver cette porte fermée. Ne pas m’engager dans cette frénésie et la surenchère d’activités, cette optimisation insupportable du temps. Il faudrait arriver régulièrement à couper tout réseau et ne plus être disponible qu’à moi-même. Au fond, étrangement, j’ai confiance que les choses se mettent en place de façon différente, que l’équilibre se pose dans notre vie, car la quarantaine nous a fondamentalement changés dans notre état d’esprit. Ou alors c’est la Pennsylvanie.
*Il se conte dans ces vallées boisées des histoires sous multiples variantes d’une princesse Indienne prénommée Nit-a-Nee, toujours des histoires d’amour tragiques, de clans et de luttes contre les éléments, le chuchotis du vent, des montagnes, et un lion.
Les dream-catchers de Carolina Caycedo: Spiral for Shared Dreams au MoMA, NYC
Newark, 7h du matin. Dans le airtrain qui m’emmène de l’aéroport vers NYC, paysage moche, industriel et sale, je converse avec L. qui écrit une chanson. L’aube est grise et entartrée de sommeil. Dans le ciel, au-dessus des fumerolles de déchèteries, la silhouette gracieuse d’un couple d’oies bernaches.
Empreintes de pattes d’oies bernaches, Bald Eagle State Park, Feb. 2023.
La veille de partir, je suis une loque. J’ai mal au crâne, une chape sur les yeux, l’angoisse nauséeuse des horreurs arrivées à d’autres, l’anxiété des frictions dans la collaboration G., une panoplie d’excuses pour traîner dans mon lit, et fuir dans des sommeils visqueux.
Je me disais que j’étais rattrapée par une année et demie à ne pas dormir, ou alors que j’avais fini par choper quelque chose – covid ? grippe ? Ce n’est que plus tard, quand ça s’est soudainement levé, que j’ai compris. C’est toujours le même schéma [voir ici, là] depuis que j’ai quitté cette ville. Quand je m’y rends à nouveau, j’ai une peur sourde de l’avoir perdue. Que la ville m’ait oubliée dans son évolution – et moi dans la mienne. Je m’en rends malade.
J’atterris à Chicago dans le plus grand désordre. Je converse sur quatre fils à la fois, de science, de stratégie, de vie ; j’essaie de suivre sur mon smartphone la messe mensuelle de ma collaboration G., où plein de résultats formidables sont présentés, j’ai deux réunions qui s’entre-choquent que je dois tenir dans le train depuis l’aéroport.
Mes retrouvailles avec Chicago ont la tournure que je craignais : j’ai le sentiment de passer à côté de tout. Dans la Blue Line vers Downtown, j’essaie de trier cet inconfort, de ne pas me formaliser des frustrations du travail, de tirer encore quelque chose de ce moment.
À Jackson, j’émerge du sous-terrain de la Blue Line. Et Chicago me happe et m’arrache la tête.
Le château d’Arendelle, in Frozen, Walt Disney Studios Motion Pictures, 2013
Newark. À la porte d’embarquement, avec mon mauvais café, cherchant poussivement à préparer les transparents pour le grand oral de mon projet G. devant le laboratoire, j’essaie sans succès de trouver une musique saine à brancher dans mes oreilles. Tout me retourne. La tête entre les mains, je me demande : « Mon Dieu mais qu’est-ce que je fais encore ? » Qu’est-ce que je fais de ma vie et de celle des gens que je croise ? Combien de fois faudra-t-il que je fasse n’importe quoi pour comprendre qu’il faut être neutrino (faible section efficace) et non rayon cosmique (grande section efficace) ? Qu’il faut laisser les gens dans leur vie, arrêter de répondre à leurs cœurs tendus, sonder, tirer les fils, touiller, toucher, croire que c’est fabuleux pour eux comme pour moi, alors que toujours ça se termine en carnage ! J’assure que je suis fidèle dans mes amitiés et j’aime croire que c’est vrai – j’ai gardé tous ces horcruxes une fois apaisés, et cela s’est continué en de belles interactions. Chacune de ces histoires, chacune de ces personnes m’est chère, a une place très particulière, et j’essaie, au moment de la reconnexion, d’être toute à eux. Je voudrais tellement croire que je peux me diviser en une infinité et sautiller d’une résonance à une autre. Mais eux ? Quand on vient me chercher et que je finis par leur faire faire le tour du Domaine : les arbres tordus, la grande plaine scintillante, le château du romanesque, les tours de mots enfilés comme des étoiles à neutrons, le time lapse des journées à deux cent mille à l’heure, et le lac sans fond des réflexions étriquées… je crois que ça les fascine et les perturbe à la fois – comme moi. Et on ne peut pas me suivre dans cette folie-là. Certains ont claqué la porte, certains se sont arraché les mains sur les ronces, toujours ça a saigné, que ce soit chez moi ou chez les autres. Il n’y a que P. qui sait les grilles de ce Domaine mais qui ne fait que contempler de l’extérieur, il n’y rentre pas. O. ne sait pas et c’est heureux. J’ai peur du sang sur mes mains, du sang chez les autres, de tout briser, leur âme, la mienne. Et pourtant je continue, comme si les mots et les phrases étaient mon oxygène, comme si les vibrations étaient mon eau, comme si j’allais étouffer si je n’étouffais pas d’émotions. Je voudrais dire à tous ceux que je blesse dans le périple : Pardon. Mais ça ne suffira pas.
Grison, 1726, Gulliver tire la flotte de Blesuscu à Lilliput (Gulliver’s Travels, 1726)
Gulliver retourne enfin en Angleterre après ses multiples aventures. Écris trois phrases à la première personne du pluriel et au présent et imagine ce qu’il ressent en descendant de son bateau. [Ex. 8 page 25 du manuel de français de CM1]
A. me propose : « Je descends de mon bateau. » Je lui réponds : écoute, A., la différence entre une phrase naze et une phrase de romancier, c’est que tu vas prendre chacun des termes et décider de lui accoler ou non quelque chose. Commence par « Je ». Mets un adverbe à « descends ». Modifie le mot « bateau » et rajoute-lui un descriptif. Nous convergeons sur : « Plein d’images dans la tête, je descends lentement de mon énorme trois-mâts. » Puis sur : « Je suis terriblement soulagé de rentrer en Angleterre. »
Pour la dernière phrase, il déclare : « Je voulais écrire quelque chose comme : Cependant, il y avait une partie de moi qui voulait déjà repartir en exploration. »
Pendant toute notre conversation, je repensais à ce très vieux billet d’avant sa naissance. Sa déclaration me prend de court. Je me dis : si j’ai ce grain, tu as le même.
Je suis si fatiguée, et j’ai froid. J’essaie de faire les choses avec application, rayer ma todo liste infinie de bureaucratie, mener mon projet neutrinos avec « autorité et bienveillance » (sic), écrire mon chapitre, écrire d’autres choses aussi. J’essaie, dans mes interactions, d’être aussi juste que possible, de donner de moi ce qui compte à l’instant, ne pas forcer, d’avoir la couleur attendue, tout en étant moi-même. [Me voilà en train de rédiger une séance de yoga-méditation. Urk.]
O. est parti pour la Chine et j’ai un double sentiment idiot de gamine abandonnée et de la porte-parle qui passe à côté de quelque chose, de ne pas être là où cela se joue.
Ce matin, je mange une madeleine Saint Michel que j’ai rapportée de Paris pour les enfants, et j’en ai presque les larmes aux yeux de ce goût de la France. J’écris à un être cher – lui aussi envolé en Chine, qu’est-ce que c’est que cette migration géographique ciblée des gens qui m’importent ? – « c’est donc ça, en fait, la véritable madeleine de Proust. »
« Je suis bien content de ne pas te voir pendant deux semaines ! » me lance A. [sombre histoire d’ustensile de dînette qu’il ne veut pas partager avec son frère.]
「ママ、行っちゃだめ!」(mama, tu n’as pas le droit de partir) m’ordonne K. et c’est une petite boule potelée pleine de bouts de mouchoirs et d’eau salée, qui s’accroche à toutes les parties de mon corps. Pendant une heure, je reste dans son lit, à faire le détail de ses journées et des miennes, à répondre à ses questions sur mes horaires de vols et de transit. Finalement, après une dernière étreinte shakespearienne, il se dresse, l’œil pétillant, et m’explique : « Tu sais, aux États-Unis, comme il pleut beaucoup, les fourmis sont tout le temps en train de déménager. »
L’amour inconditionnel, c’est étonnant et bouleversant.