Mission sur le terrain [3] : Jay Chou dans la nuit du Gobi

Sur la route la nuit, les cahots du pick up, la tête qui heurte le toit de l’habitacle, et les épaules ballottées entre celles des deux jeunes ; Fufu conduit et met Jay Chou en fond sonore. B., doctorant à l’enthousiasme et au dévouement débordants, me confie : « I love Jay Chou. » Il a passé la journée à courir entre la machine d’acquisition de données et le talkie walkie posé dehors pour capter, et Pf qui s’égosille : « Bohao ! Bohao ! » en baladant le beacon juché sur un 4×4, pour prendre des mesures jusqu’au pied de la montagne d’or. Le soir tombant nous avons grelotté dans le container qui nous sert de salle de travail d’appoint, en attendant qu’une voiture vienne nous chercher. O. m’avait donné comme mission de faire le log des données prises, et j’ai essayé dans mes temps morts de mettre à jour le diagramme de Gantt de notre demande ERC. F. a réussi à faire parler les bullets aux bons rockets. Et les throughput tests sont excellents, bien au-delà de ce que nous espérions. Nous savons que le dîner nous attend, à base de légumes inconnus et de viandes revenus dans des épices inconnues, des lawasa [orthographe hasardeuse], les nouilles locales en forme de poissons. Nous allons reprendre des forces et nous y remettre, dans une nuit glissante et de chaos. Alors ce quart d’heure – il fait bon dans le pick up, et nous sommes ensemble, à nous laisser bercer par la soupe de Jay Chou et à voir les monticules de sable se dérouler dans les phares, notre base de vie blanche perçant l’obscurité.

Son : Jay Chou, 青花瓷 (Blue and White Porcelain), 2007

Jay Chou, Blue and White Porcelain, clip, 2007

Mission sur le terrain [2]

Mais c’est dur, le terrain,
aride, ce paysage qui, finalement, toujours laisse mon cœur dans une étrange immobilité. Tout est plat dans un horizon perdu, et les traces de voitures qui sillonnent le sable semi doux, une croûte de crème brûlée. J’ai honte que nous soyons ceux qui abîment et zèbrent ce paysage.

Dur, quand dès la première fois que je propose mon aide, le collègue chinois me demande si je peux préparer le thé. C’est probablement le prix à payer pour avoir demandé la Electre’s room, une chambre particulière 5 étoiles, deux lits-planches doubles, sur lesquels poser un matelas de camping. Rideaux aux fenêtres et même un petit chauffage nocturne au gaz, pendant que les hommes se réchauffent entre eux, dans un préfabriqué voisin. Les chinois sont aux petits soins, et c’est aimable. Mais on m’enlève aussi les outils des mains, on s’étonne quand je grimpe sur les toits, que je porte des antennes à bout de bras.

Dur de ne pas être une expérimentatrice rodée – P., X. et J. m’ont alimentée en outils avant de partir, et toute la collaboration s’active par-delà les fuseaux horaires, pour plancher sur les problèmes. Je convertis des fichiers, les exporte d’une machine à une autre, je sors des spectres, des coïncidences de signaux entre antennes, mais les choses vont si vite, et je ne suis pas assez habituée pour être tout à fait utile. Pire – mon envie de mettre la main à la pâte brouille mes positions, mon statut, mon caractère.

Amusant, le terrain, quand je participe au montage d’une série d’amplificateurs, au vissage des vis minuscules, sur une table d’électronique. Amusant aussi de monter à l’arrière du pick up entre la nouvelle et l’ancienne station, vingt minutes de montagnes russes véritables sans autre attache que ses bras. Amusant et excitant bien sûr, cette moisson de données à éplucher au soir, et le miracle qui fait que nous avançons, que tout se met en place, que tout finit par marcher. [Le miracle de O. ?]

Le cuisinier fait des mets fabuleux. Il crée et étire des nouilles blanches au bout de ses doigts et de ses bras. À manger dans des bols jetables en plastique, et des baguettes de bois tout aussi jetables, qu’ils brûlent dans le sable un peu plus loin. Pf propose de réserver une heure en fin de séjour pour ramasser les ordures jonchant tous les buissons alentours, tout ce que nous avons pollué et qui me fend le cœur.

Nous dormons quatre heures par nuit grand maximum. J’écris en parallèle de la mission des lettres de recommandation, mon éditeur m’envoie le bon à tirer de mon livre à vérifier. Le roman fleuve ERC continue – avec un réseau intermittent frustrant, au milieu de la nuit avec O. ; et J. qui m’écrit : « I am so thankful » et qu’il se voit grimper les Andes avec des antennes à dos d’âne. À trois heures du matin, les yeux éclatés dans mon duvet, je jette en vrac des phrases dans un fichier : je ne veux pas vivre cette mission à moitié, alors il faut l’épingler avec des mots.

Je suis épuisée.

Orion et la belle Galaxie toutes les nuits, à regarder lors de ma sortie obligée.
Le soleil sur le visage le matin des rougeurs.

Son : Steven Gutheinz, Beyond the Lens, in Beyond the Lens, 2020

L’incongru portail ciselé et doré de notre base de vie et de travail donnant vers les montagnes XiaoDushan au loin. Octobre 2024.

Mission sur le terrain [1]

Je dis à O. : « Il faut vraiment faire venir les gens ici. On rate la moitié de l’expérience si on ne vient pas. »

La plaine sur laquelle nous débouchons, notre plaine, brille de points noirs parsemés : nos antennes. Au loin, la pente du plateau blanchi de sel ressemble à une bande de nuages, et les montagnes « d’or » (金) et les « petites » (小), merveilleux dragons endormis. Les touffes de végétation en dômes semi-sphériques, derrière lesquels je peux m’abriter pour faire pipi.

Nous allons d’antenne en antenne dans de formidables cahots, et Pf me laisse – après hésitation – visser, dévisser des amplificateurs. Pendant que nous attendons les réponses des collègues enfermés dans le DAQ room qui regardent les données sur les instruments modifiés, je ramasse des cailloux.

Ils sont lisses et brillants comme des morceau de fer forgé extraterrestres, sculptés par le sable et le vent, aux encoches sibyllines.

Le soleil s’affaisse, nos ombres s’étalent dans le désert, accentue le contour des pierres.

Nos antennes élégantes s’élèvent dans le ciel et reflètent le rose.

Au soir, la température chute de plus de vingt degrés.
Je trace des spectres, nous continuons notre proposal ERC, la pièce de travail est confortablement équipée, les collègues drôles, il faut juste aller faire pipi dans le froid et/ou dans des toilettes sèches.

Mais la Galaxie à 2h du matin, lorsque les yeux oublient l’écran quelques minutes. Cassiopée, Orion, le scorpion et Antares rouge, l’atlas céleste de Dunhuang tracé par l’Univers.

Son : Hania Rani, Mari Samuelsen, Julien Quentin, Scoring Berlin, Jonathan Stockhammer, Glass (Arr. Knoth for Solo Violin, Piano & Strings), in Life, 2024.

Une antenne dans le Gobi, oct. 2024

Mingsha Shan

C’est Disneyland, je me suis dit au pied des dunes, naviguant entre les flots de touristes déguisés en danseuses chinoises pour les photos, les balades en dos de chameau et les luges, sans compter les horribles sur-chaussures orange fluo pour éviter le sable dans ses baskets.

Comme si on venait grimper dans les dunes pour rester immaculé.

J’essayais de ne voir que cette ligne de crête parfaite tracée par le vent et la mécanique des fluides, ligne parfaite écrite par la lumière qui pose la limite du clair et de l’obscur.

À la lumière rasante, j’ai monté cette longue échelle de corde dans le sable fin. Je m’attaquais – je l’ai su plus tard – à la pente la plus raide, alors le chemin était vide, et je n’étais pas fourmi dans ces autres files à pattes orange fluo.

Mingsha Shan, oct. 2024

Ensuite, j’ai dévalé ces centaines de mètres de dénivelé d’une traite. Flottement fluide et molletonné : sans doute l’expérience terrestre se rapprochant le plus de la course dans les nuages.

Puis, comme le soir tombait et que le site se vidait, j’ai eu le Temple du Croissant de Lune pour moi toute seule. Inespérée solitude en Chine. Sur la passerelle entre les couloirs de bois et la tour, les plaquettes en bois rouge peints de vœux cliquetaient dans le vent. Le silence soudain, loin des haut parleurs, des touristes brailleurs, des musiques irritantes, ce silence entouré de l’appel du vent, ces cliquettements de bois et les arbres dorés bruissant. Et cette porte ronde donnant sur le désert, comme une surprise.

Mingsha Shan, les plaquettes en bois rouge peints de vœux cliquetaient dans le vent, oct. 2024
La porte donnant sur le désert, comme une surprise, oct. 2024

Dunhuang

Dans le taxi entre l’aéroport et l’hôtel, je prends dans ma cornée rayée les rangées de peupliers, cet effacement du ciel dans le vent et la poussière, les dunes de Mingsha comme un arrière-plan photographique. Les oasis, ces villes du désert ou de la pampa, leurs routes droites et leurs chiens errants, le terrain a maintenant une empreinte en moi, qui s’éveille et s’excite à son contact. À côté de moi, Pf m’explique le programme du lendemain, nous parlons astronomie chinoise et antennes large-bande-mais-compactes. Il me montre les feuilles cuivrées qui bordent notre route et m’explique : c’est la plus belle saison à Dunhuang, l’automne.

Dunhuang, oct. 2024

L’armée de play-doh

Aux visages sereins ou alors résignés ? impassibles ? Des milliers de poupées de terre cuite plus grandes que nature, et en miettes assemblées une à une, ligotées sur des civières. 

Ce premier Empereur de Chine, son tombeau kilométrique, sa rivière de mercure et ses massacres pour en garder le secret, les unifications de langue, de monnaie et de contrées, a réussi son pari d’immortalité en laissant des puzzles et des histoires pour les quatre millénaires suivants.

L’armée de terracotta, Xi’an, octobre 2024

Xi’an

« Tu dors plus jamais, toi ? » m’écrit O., en transit à Doha. Je lui réponds crânement :
« Ouais, trop mauvais pour la santé. »

Il faudrait pourtant arrêter – de ne pas dormir. J’oublie le prénom de mes collègues quotidiens, mon téléphone dans la chambre d’hôtel, mon cerveau semble atteindre ses limites.

Au petit matin, après une nuit à éditer et écrire ma proposal européenne, je sors de mon hôtel luxueux pour aller voir ce que c’est que Xi’an. Ville chinoise interminable, propre, moche, bruyante au traffic oppressant. Il fait frais et beau, avec un film diffus appliqué sur le ciel. Les vendeurs ambulants font sauter viandes et légumes, étuver des brioches ; les dames en tailleur et talons les achètent en payant avec WeChat Pay et en avalent de grosses bouchées alors qu’elles se hâtent à leur bureau.

Et les vieux balayeurs et balayeuses, dans leur travail tout aussi infini que la ville, avec leurs balais traditionnels, aux longs crins de branchages.

Xi’an au petit matin, octobre 2024

Shanghai, d’aéroport à aéroport

L’empereur Yu (禹) imaginé par le peintre Ma Lin (馬麟) de la Dynastie Song. Rouleau à suspendre, couleur sur soie. Dimensions 249 x 111.3 cm (hauteur x largeur). L’œuvre est hébergée au National Palace Museum, Taipei.

Que d’eau, que d’eau et quelle chaleur humide. Dans le taxi qui me mène d’un aéroport à un autre, je traverse Shanghai sous un dôme opaque et gris. Je songe au déluge qui a noyé cette vallée pendant la dynastie Xia. En réponse à quoi l’empereur Yu a fait construire un système de canaux pour dompter le Fleuve Jaune. Nous étions vers -1900.

Aujourd’hui, 2024, nous écrivons une demande de financement pour construire moins de mille antennes sur le flan de montagnes argentines. Et les 36 premières antennes de la phase suivante du prototype dans le Gobi prennent des données, déjà rapatriées à Lyon. Beau succès en soi – pour une installation démarrée il y a une semaine –, mais quand on n’est pas empereur, on manque sérieusement d’envergure.

En attendant l’envergure et le vol suivant, je m’installe chez Din Tai Fung pour manger les meilleurs xiaolongbao du monde, comme au temps de Caltech.

Et la pluie n’en finit pas de griser et laquer le sol, dégouline le long des fuseaux et fuselages, les pistes, le ciel ; encore une heure – je m’éteins, me laisse vider par le sommeil.

À l’aéroport de Honqiao, Shanghai, octobre 2024

Le rayon Sciences

La grande salle des Actes en Sorbonne un jour d’assemblée de la Faculté de théologie, le 5 mars 1717. Tirage photographique d’une gravure de Nicolas Edelinck, d’après un tableau de Nicolas Vleighels.

Sous la pluie d’automne,
descendant la rue de la Sorbonne,
sortant de la salle des Actes
où se réunissaient les dirigeants de l’Université,
comme dans un tribunal,
causant science, médecine et ingénierie
le long de longs pupitres antiques au bois gravé,

je me réfugie à la Librairie Compagnie,
mais comme toujours,
le rayon Sciences est caché dans le sous-sol,
au fond d’un couloir.

Il pleut.

On me dit que le livre que je cherche est chez Gibert,
alors je prends d’interminables escalators,
parce que comme toujours,
le rayon Sciences est caché au 5ème étage,
au bout de dédales bordéliques.

Ensuite j’achète un flat white à emporter
dans un café hipster,
il pleut,
et je feuillette dans le RER
4000 ans d’astronomie chinoise.

Altas céleste de Dunhuang

L’archiviste de la British Library de Londres m’entraîne dans le dédale de ses sous-sols avec sourire, couettes et lunettes papillon. Elle m’évoque l’astronome Jocelyn Bell dans les années 1960, à l’époque où elle était étudiante et découvrait les étoiles les plus petites et plus puissantes de l’Univers. Elle parle vite et beaucoup, avec un accent d’un comté du nord que je ne saisis pas toujours. […]

Devant moi s’étale une bande de quatre mètres de papier d’écorce de mûrier, sertie de plus de 1300 petits points annotés de caractères chinois et connectés entre eux. Datant du VIIème siècle, il s’agit de la plus ancienne carte d’étoiles existantes. Elle a été retrouvée intacte, après mille deux cents ans à sommeiller dans une grotte bouddhiste sur la route de la Soie, près de la ville historique de Dunhuang, dans le désert de Gobi.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais à la vue de ce document. À être transpercée par la connaissance et la connexion suprême ? Qu’un jet de matière et de lumière me sorte du coeur et rejoigne les confins de l’Univers ? Q’une pluie de particules cosmiques de ultra-haute énergie pleuve soudainement sur mes détecteurs, justement installés dans le Gobi, et que mes collègues m’appellent en urgence sur mon téléphone pour m’annoncer la nouvelle ?

Bizarrement, rien de tout cela. (Quelle déception.)

Ai passé la semaine à mettre un doigt de pied dans la « salle des cartes » envoûtante de l’astronomie chinoise. Je me suis lancée dans une nouvelle version d’avant-propos pour mon livre – entreprise à la fois heureuse car délire fabulé, et laborieuse et frustrante par manque de temps. Si je pouvais, je passerais une année entière à lire sur le sujet et à aller causer aux spécialistes.

Heureusement, mon éditeur me coupe dans mon élan, en m’écrivant que mon premier avant-propos – sobre et court – est parfait, et que stop ! je ne dois plus toucher à mon texte, car il entre en phase de mise en page.

Son : déjà mis en ligne ici, mais la quintessence des atlas mise en musique : Steven Gutheinz, Atlas, in Atlas, 2018.

Détail de la carte stellaire de Dunhuang, ca. 649-684. Numérisée par les soins de l’International Dunhuang Programme et le British Museum pour contemplation ici.
Et puis cette photographie que j’adore de Jocelyn Bell Burnell, parce que c’est avec ce sourire, ces couettes et cette pêche qu’on a envie de faire de la physique. Au Mullard Radio Astronomy Observatory à Cambridge University, en 1968. © Getty – Daily Herald Archive/SSPL