Je sors faire pipi sous la Galaxie ; je pense à tout ce qui se passe, qui est immense, immense, et puis… depuis quand suis-je cassée ainsi au point de fragilité et de sensibilité, à dépendre des éclats de miroir, depuis quand ai-je besoin d’une constante validation à chaque dixième de pas, à chaque respiration ?
Plus tôt, je suis allée derrière ma petite dune à épines, et pendant les quelques minutes de marche, le ciel blanc/bleu cassé à la lumière rasante, les couleurs uniformes et tendres, je songeais à ce qui s’est passé l’année dernière et comme j’en ai sorti un projet démentiel mais avec une auto-estime en morceaux, une insécurité abrasive.
L’immensité sèche, ce huis clos du bout du monde à triturer des instruments pour écouter pleuvoir du cosmos, ce terrain où l’on est focus en continu à gratter les instants, les lignes de code et le sommeil. Il me reste encore deux jours de cette retraite méditative, connectée, déconnectée, à l’émotion ténue, lavée par le vide et le ciel. Le désert, chez moi, a une fonction nettoyante, une érosion éolienne ; on me dissocie, on me transforme en minéral et on me lisse comme une pierre.
Son : 章益 Yi Zhang, 敦煌古樂團 Dunhuang Ancient Music Ensemble, 總曲子 General Tune, in Scattered Gold Sands, 2025
Brique peinte, représentant une récolte de feuille de mûriers, retrouvée dans un groupe de tombes au sud de la ville de Lutuo, dynasties Wei et Jin, 220-280 AD, Musée de Dunhuang
En soirée, je suis rattrapée par le spokespersonship : O., Pf, Zy et moi avons une réunion au sommet assez tendue avec d’autres bouts du monde, en visio depuis le préfabriqué « cuisine », parmi les restes de cacahuètes et le cendrier improvisé.
Puis rattrapée par la direction du laboratoire : dans la même heure, la vie sombre des autres vient goudronner ma boîte mail, mais aussi une excellente première nouvelle attendue, puis une seconde étonnante… O. à côté de moi se bat avec ses codes : « Putain, mais c’est ça en fait, suis trop con. Tu vas voir comment je vais lui niquer sa mère. Et bam ! ».
Nous sortons prendre l’air et je lâche, en rigolant, alors qu’il boit une mauvaise bière et moi un Earl grey, devant Orion : « Je trouve que ma vie est un peu compliquée, quand même. » Il m’écoute dire les choses à demi-mot. Je ne veux pas le bassiner avec mes problèmes de direction, alors qu’on est sur le site de notre projet avec d’autres questions techniques et politiques. D’autant que je me sens coupable de ne pas être entièrement spokesperson, de faire mon autre job de directrice dans cette salle commune, comme si je me donnais des airs. Je balaie le tout : « Mais on s’en fout en fait. » Et lui : « Bah non, pas du tout, c’est vachement important. » À peine assis à la Work Room, il me voit dégainer des messages. « T’envoies combien de mails par jour, toi ? Tu sais qu’à chaque fois que j’envoie un mail, je pense à toi ? Je me dis : ça fait chier, mais rappelle-toi que pour Electre, ça doit être dix fois pire. » Il fabrique un cœur avec les mains.
C’était aujourd’hui la date limite qui avait été officiellement annoncée pour recevoir les résultats de l’ERC. « Vous auriez des nouvelles de la nôtre ? » demande O. sur le fil commun. Fr. est en train de bidouiller sur la machine d’analyses de données, qu’il appelle affectueusement « l’anal ». Ça dégouline beaucoup et ça rit aux éclats.
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Les autres sont allés se coucher, tard dans la nuit, on bavarde sur le concept de bonheur avec F. Je n’ose lui dire tout ce qui s’agite juste sous ma peau, les ondes hautes fréquences de la jubilation, je ne sais pas ce qu’il en sera de toutes ces nouvelles – maintenant qu’on a une ERC, il va falloir trimer pour réaliser ce qu’on a promis, maintenant qu’on nous a accordé des postes au laboratoire, il va falloir trouver des candidats idéaux, maintenant qu’on m’a dit que je pouvais écrire quelque chose de puissant, il faut écrire… Il reste un quart de chat de Schrödinger, et les autres sont sortis vivants. Ce n’est pas juste qu’ils sont vivants, je me sens soutenue, si soutenue dans ce que j’entreprends.
Jour 3 : on remonte sur les toits, on part remettre des jupes sur les antennes, mes petits doigts à la peau arrachée passent dans des rainures étroites pour visser, je trace des spectres de nouveau, tout roule sans accroc, et puis F. débarque enfin juste après le déjeuner, avec son sac et son couteau suisse décoincés de la sécurité de l’aéroport de Shanghai – sous nos d’applaudissements.
C’est Noël pour lui et moi ; nous piaffions depuis deux jours. Enfin, nous allons jouer avec l’instrument RTK développé et conçu les dernières semaines. Une tasse de café à la main, nous grimpons sur les toits, déployons nos câbles, nos petites antennes GPS en forme de bouchons et les clips d’argent triangulaires imprimés sur la machine 3D du laboratoire. Une bonne heure plus tard, nous partons en 4×4 tester notre équipement sur la première antenne en vue. Nos ombres sont déjà immenses sur le sable, tout en haut de l’escabeau, à décorer notre arbre en inox, nous atteindrions presque l’horizon, tout au bout du plateau de Xiaodushan, là où les concrétions se dressent pour délimiter le ciel de la terre.
F., avec une douceur et une geekitude qui me font fondre, m’explique les commandes qu’il a implémentées sur son application Android. L’orientation des antennes est mesurée à la fraction de degré près. Elles sont beaucoup trop décalées par rapport au Nord pour être facilement corrigées. Nous rentrons pour en discuter avec les expérimentateurs. Pendant que F. dépèce les données prises, devant la réalité du terrain et des équipements, je propose qu’on se contente d’enregistrer toutes les valeurs d’inclinaison et de corriger ensuite les données d’autant, dans le software. Le plan est validé. Nous dînons de cartilages de porc en ragoût et de divers légumes épicés, et préparons les mesures que nous ferons, en quadrillant le terrain les deux prochains jours.
Son : le groupe phare de la jeunesse de Pf et Zy, mis à fond et en boucle par Ty, le staff local, dans le 4×4 à 100 à l’heure sur les pistes : Beyond, 海闊天空, 1992
Plan des détecteurs et des routes du prototype de G., sur une centaine de kilomètres carrés, lors de notre campagne de mesures de la direction des antennes, oct. 2025
Le lendemain, je reste couchée une partie de la journée, HS. O. s’est abonné au trou dans le sable – ça fait partie du folklore rigole-t-il entre deux pit stops et analyses de données. Moi, c’est plutôt vomi-dans-un-sac-en-papier et sensation continue de gerbe, enfoncée dans mon duvet, couverture chauffante sous les fesses. Pf a dû installer les appareils de beacon dans ma chambre, alors j’ai les va-et-viens des uns et des autres qui testent les signaux envoyés aux antennes – O. surtout, prenant tranquillement de mes nouvelles. T’inquiète, je réponds, et il sait à mon ton que ça va aller, il ne manquerait plus que tout le monde me voie comme la fille faible, la cheffe en robe déguisée, qui ne sait pas se tenir sur le terrain.
En fin d’après-midi, je déclare que je vais mieux. Je vais me promener longuement jusqu’aux antennes les plus proches, et les cailloux tracent leur ombre au sol, donnant au désert un nouveau relief. J’ai une révélation que j’ai urgemment besoin de partager avec O. Je l’interpelle à mon retour, alors qu’il maintient un escabeau pour Pf, en plein démontage de beacon.
« Tu sais ce qu’on faisait il y a exactement un an ? — Ouais ! On était ici, et on taffait comme des porcs sur l’ERC. — C’est quand t’as dit : It’s a good thing we came to China, this way the sun never sets on H. [le nom du projet]. — J. avait adoré. »
Pf. m’embarque sur les pistes pour enlever les jupes aux antennes de la veille. O., V., Fr. ont bien avancé sur leurs tâches, la valise de F. arrivera dans quelques heures après 20 coups de fils de Pf, je monte sur les toits dans la nuit à la frontale, défaire l’installation des systèmes de mesure. J’ai retrouvé l’appétit pour les gros morceaux de mouton bouillis. « Suis content ! » répète O. Tout le monde est défoncé du froid, de la tension et de la nuit courte, je reste seule un moment dans la Work Room les doigts gelés, les yeux explosés, à écrire quelques notes. À quoi bon être ici, sur le terrain, si je ne le vis pas avec des mots ?
Les cailloux se patinent sous les particules de sable et les UV faussement tendres. La peau, elle, brûle en fin de journée.
« Are you happy with your day? » demande O. à la cantonade dînatoire, baguettes en l’air sur son bol en plastique jetable, plein de nouilles et de pattes de poulet épicées.
Le bonheur a diffusé doucement et sûrement dans mes pores, bonheur fou d’être là, au cœur du Gobi, à fouler les mêmes croûtes de sable que l’année dernière, dans l’air froid qui pique comme au ski, me sentir chez moi à des centaines de kilomètres de la civilisation, dans cette plaine qu’habitent nos antennes solitaires.
Dès l’aube, ballotée sur les pistes pendant des heures, épaule contre épaule avec O., dans une symbiose telle qu’on ne l’associe plus à des sentiments descriptibles. Il dit avec gouaille et affection : « Vraiment, on est arrivé à un tel point de confiance – enfin, on s’est toujours fait confiance, hein – mais là, on se connaît tellement bien, que c’est d’une fluidité… » suivi d’un bon quart d’heure à s’envoyer des fleurs sur nos qualités respectives.
Avec Pf, parcourir le site à la recherche des silhouettes d’antennes parmi les accidents de sable, mesurer leur position précise avec un instrument GPS, puis vêtir deux d’entre elles d’une jupe qui leur retirera des bruits parasites… Je fais de nombreux allers-retours en 4×4 seule, à toute allure dans les tracés de rivières, pour récupérer du matériel manquant à la base ; au couchant nous prenons des selfies, l’antenne dans son nouvel habit a l’air d’une alsacienne.
Jusque tard dans la soirée, O. et V. se prennent la tête sur un code qui ne marche pas, F. est coincé à l’aéroport depuis la veille avec sa valise perdue, je mange du chocolat noir équitable et loue la merveilleuse nouvelle machine nespresso qui me permet d’être dans la Work Room avec tout le monde malgré mes 3h de sommeil. Fr. débugge mes problèmes de migration de fichiers, je trace le spectre des antennes à robe.
Je sors de nombreuses fois faire pipi dans la nuit, il fait glacial, -4 degrés, et notre préfabriqué au portail de fer forgé brille sous la Grande Ourse. Je rabats ma capuche pour la vue périphérique, je tourne sous la Voie lactée, où que je regarde ces monceaux d’étoiles, tant de ciel, tant d’univers, et cette journée dans le terrain comme s’il m’appartenait – comme si cette expérience était mienne… ensemble on l’a dessinée, avec O., Pf et les autres, et aujourd’hui elle me porte dans son lit de désert, elle m’accueille et m’adopte. Je joue à l’expérimentatrice, l’exploratrice, un peu à la spokesperson, et voilà tout est juste, tout m’emplit d’un étrange bonheur. (O. m’écrit : « On a eu l’ERC. » )
Pendant les trois jours suivants, j’ai préparé avec F. le matériel pour faire la calibration de la position des antennes ; et mon duvet, des lingettes, des capsules de café. O. m’écrit tous les quarts d’heure : « On a eu l’ERC. » J’ai troqué ma robe bleu nuit du Festival du Monde, ma robe rouge assortie aux fauteuil de l’amphithéâtre, contre une polaire et un jeans de chantier. J’ai serré O. dans les bras au check-in de Charles de Gaulle : « Il paraît que t’as eu une ERC ? » j’ai embarqué pour Shanghai parmi une ribambelle de mecs joyeux, intelligents, et si gentils. Puis pour Dunhuang, où on a rejoint nos collègues chinois, dont l’adorable, brillant et apaisant Pf.
À la sortie de l’aéroport, dans la nuit de Dunhuang, ça sent le bois brûlé dans l’air froid et sec, V. le fait remarquer. Je réponds : ça sentait comme ça l’année dernière. Et en Argentine aussi, il me semble. C’est peut-être une odeur des villes oasis.
À l’aube, je profiterai de ma dernière douche avant une semaine. Je repars sur le terrain, dans mon désert de Gobi. Quelque chose vibrionne et en même temps prend le sable et les coulures du vent.
Son : Mário Laginha, Mari Samuelsen, Julien Quentin, Coisas Da Terra, in Life, 2024
Aéroport de Shanghai Pudong en bonne compagnie, avant de partager des xiaolongbao, oct. 2025
09/10/25. Mal dormi, en fin de nuit rêvé qu’on apprenait qu’on avait décroché notre ERC dans un grand hall sombre à la Penn Station, New York, au milieu du va-et-vient d’hommes en costard, comme pour l’interview à Bruxelles, pour finalement apprendre qu’en fait non, on ne l’avait pas.
10/10/25. L’attente nous use, insidieuse, perfide. O. est parti randonner dans les Dolomites, se plaquer au visage le bleu italien, rincer nos idées carton pâte et nos fluctuations. S., force d’apparence tranquille s’est jetée dans la construction de ses trois autres instruments. J. … par un mot doux lâché sur le fil, de temps à autres laisse percer son usure. Moi, pour tromper la purée cérébrale, je me lance à corps perdu dans le matériel de re-soumission, fais semblant de me débattre sur d’autres sujets, toutes les nuits, je me réveille de rêves en forme d’espoirs qui se sont mués en cauchemars, mais les jours passent – les semaines –
17/10/25. Il y a quinze ans, j’attendais – c’était une attente individuelle, géographique, qui pouvait dire Californie, Chicago, Princeton, Paris. J’attendais dans des nuits froides sous la flamme tendre d’espagnoles expatriées. Aujourd’hui c’est l’automne, nous rongeons notre attente à quatre, dans une pudeur de chercheurs mûrs, dans le brouhaha des mille tâches qui nous tiennent occupés. Nous préparons la re-soumission du projet, c’est notre façon d’avancer et tromper le cœur sautant, l’adrénaline à pic lors de l’irruption de faux-messages intitulés “ERC”, tromper l’envie de vérifier notre messagerie dans les instants de blanc. Si nous n’avions pas aussi bien réussi, si nous n’avions pas fait ce sans faute… la chute sera d’autant plus rude, je chuchote à O., qui balaie sa propre anxiété en s’énervant contre le calendrier bancal de re-soumission. J. a décidé que nous aurions les résultats un vendredi. Mais les vendredis passent – chaque semaine. Et l’attente n’a toujours rien de magnifique.
20/10/25. ON A MONDAY? écrit S. sur le fil de chat commun.
Nous venons de terminer le meeting mensuel de la collaboration G en visio. Le numéro de O. s’affiche sur mon iPhone. Encore un problème avec des collaborateurs, pensé-je en décrochant. Il dit – et sa voix se veut forte, virile, mais elle tremble et se morcelle : « T’as vu tes mails ? T’as vu sur le chat ? »
Son : 4 Non Blondes, What’s Up?, in Bigger, Better, Faster, More!, 1992
07/09/2025. Je ne sais pas ce qui se passera, mais ça en valait la peine. Ces dernières semaines, j’ai fait taire le bruit du reste pour fabriquer cet espace et me préparer à l’audition. Plusieurs mock interviews, des séances de coaching tout l’été, des centaines de messages échangés sur le chat de l’équipe, des soirées à faire du Q&A avec P., des déjeuners et des cafés, avec les collègues, mon éditeur-aux-yeux-bleus, mes garçons, tout le monde embrigadé dans mon aventure, dans notre aventure. Car nous sommes quatre, et notre marathon en symbiose va voir son apogée. Mon train file vers Bruxelles, traverse le Nord, les champs plats et les éoliennes, un ciel gris à l’horizon biffé de lumière rose. J’emporte avec moi la magie des quais de RER, les rails en ligne de fuite, j’emporte des univers qui s’ouvrent comme des porte-fenêtres. Quoiqu’il se décide à la commission européenne, quoique nous rendions, quoiqu’on nous rende : je suis exactement à la place où je dois être. Voiture 1, place 64, pour créer l’impossible, pour créer la rencontre. Et ça me rend follement heureuse.
il est des moments de petite fourche, là où on nous donne de quoi prendre un chemin – qui est un choix au long cours drastiquement différent la vie drastiquement se décide, mais on ne le sait pas encore. On ne sait pas, quand, où, les chemins ont été pris, seulement un temps plus tard, on se retourne, et on se dit : là. Voilà, là, c’est cette personne, ce mot, cette rencontre, ce moment-là qui s’est présenté, qu’on a saisi.
Son : Bill Evans Trio, Peace Piece, in Everybody Digs Bill Evans, 1959
et la villa Soutine dans la nuit, les pavés et les frises art nouveau, l’exhalaison sucrée des feuilles après la pluie, le chat devant la grille cligne des yeux, se faufile d’entre les barreaux et s’en va