Lowcountry

« Plan of Charleston, S.C. », 1849. Historical Maps of Alabama collection, University of Alabama Department of Geography

À la croisée d’un trois mâts et la promesse d’un nouveau monde
De longs champs de coton et des fers et des fouets
Des corsets, des rubans, des mousselines colorées
Charleston, c’est du Technicolor grandiose, d’innombrables romans de gare, des histoires qui se susurrent ou se murmurent. Mais surtout, le poids omniprésent de la souffrance et de la misère –
Et ce n’est pas le Disneyland du paranormal, les Ghost tours, qui entretiennent le frisson inconfortable quand on parcourt le Lowcountry. L’esclavage, c’était il y a cent cinquante ans : quelques générations, c’était hier. Comment construire sur des champs brûlés, des terres données puis reprises, sur de l’inhumanité dans sa forme la plus abominable ?
Le Rainbow Row et tout le French Quarter est riant, bobo, coloré, de briques et de volets au vert quasi noir. Les cafés et les pubs vendent des mets exorbitants dans cette atmosphère vintage-luxueuse que l’on retrouve partout.
Mais dès qu’on s’éloigne de cette façade, l’Amérique délabrée : l’alternance de fast-foods douteux et de terrains vagues en sable battu, que des noirs-américains esseulés qui déambulent le long de routes sans âmes, dans une allure qui crie leur pauvreté, les rails rouillés qui se traversent comme on écrase le passé, mais sans réussir, encore, à s’en affranchir.

Terre en vue

Le sucré des camélias mêlé de sève de pins
L’envoûtement vert sombre
Dans les immenses jardins de Charles Towne Landing
Premier campement des colons du trois-mât Caroline
Les mille et un plans en drapés de mousse espagnole
La dentelle par grappe qui ciselle la lumière
Dans les branches massives des chênes entremêlés
Les racines comme des reptiles courant sur le sable
Les clairières d’eau saline
Dans des labyrinthes de spartines
Trois hérons blancs et une pancarte :
« Caution Alligators »

Charles Towne Landing, South Carolina, mars 2024

Wadmalaw Island

Sur des dizaines de kilomètres, la route est un tunnel de chênes qui s’embrassent, enguirlandés de grappes de Spanish moss, dans une enfilade de verdure gris sombre, à mi-chemin entre la profondeur et le fantomatique. Sur des dizaines de kilomètres, les bas-côtés sont noyés d’eau noire, les marécages émeraude alternent avec des grandes demeures à colonnades et les mobil homes rouillés. Tout au bout, au bout des terres et du monde, on débouche sur des langues de mer, et cette cabane de pêcheurs de tôle et de cordages, à l’eau salée tapissant le béton ; j’y dépose mes ballerines avec précaution, et troque un sac de crevettes pêchées du matin contre un billet.

Leur goût sucré, la fraîcheur de leur texture croquées sous la dent, lorsqu’on leur fait la fête, tous les quatre face aux lampées de mer, à les éplucher et les déguster crus, seuls au bout du monde sur une passerelle de bois. Le bonheur parfois a le goût de crevettes crues. Je prends note que pour atteindre le niveau supérieur, je devrais toujours me balader avec une fiole de sauce de soja et un pochon de zestes de yuzu.

Cherry Point Seafood, est. 1933, sur Madmalaw Island, mars 2024.

Vacances !

La route vers le Grand Sud – de nuit – est longue : le temps de lire à voix haute des articles sur John Wheeler et ses 46 doctorants de Princeton en traversant la Virginie occidentale, de disserter sur le principe anthropique en traversant la Virginie, d’écouter tout Nina Simone en traversant la Caroline du Nord, du Charleston des années 20 en traversant la Caroline du Sud.

Pour le déjeuner, je déniche un take away sur la route dans une cahute désolée, et nous mangeons des collard greens, du yellow rice with gravy, du fried chicken et du smothered pork chops, le tout accompagné de corn bread, cuit dans les fourneaux d’une dame du Great South.

À la bouffée humide de l’air à la sortie de la voiture et au contact de la nourriture sur les papilles, je suis envahie de ce sentiment de me retrouver, sous forme d’une madeleine dont je n’identifie toujours pas la source. J’ai cherché longtemps : un mélange d’Atlanta, d’Italie, de nos vacances en Catalogne à la sortie du confinement, notre road-trip vers la Louisiane au moment du volcan islandais… Et ce luxe rare d’être partie avec une todo-list réduite à zéro, d’avoir mis un répondeur automatique sur mes mails. En plein mois de mars. Improbable.

Tout étant parfait, y compris les garçons, qui sont des modèles de petits voyageurs curieux et flexibles, j’en profite pour être stressée, odieuse, rigide, pour être saoulée par les commerçants, les petites situations ratées, pester toute la journée et être de mauvaise humeur. Tout ce que j’ai arrêté d’être dans la vie (?), d’un coup, j’ai une envie irrésistible de le déverser dans les marais de Caroline du Sud. C’est donc ça, les vacances…!

Son : [Je n’allais pas vous épargner ça !] Phénoménale Nina Simone dans, Sinnerman, in Pastel Blues, 1965.

Angel Oak Tree, Johns Island, South Carolina. L’arbre aurait 400 ans.

Bête et lunaire

Ce moment terrible où vous avez sorti votre meilleur chapitre (le « parangon, » sic votre éditeur), où vous êtes en train de vous lancer enfin sur le suivant que vous sentez possiblement dans la même veine magique, et où tous les chapitres précédents vous paraissent hideux, sous ce nouveau standard. Ils vous paraissent tellement mauvais que vous vous demandez comment vous arriverez même à les éditer et vous vous dites : « Nan mais faut les ré-écrire complètement, c’est de la daube dégoulinante. » Vous êtes donc bloquée comme une idiote, entre le dégoût de votre passé et l’incapacité de votre cerveau rigide à avancer sur la suite tant que vous n’aurez pas perfectionné ce qui précède. Vous sentez que l’itération sera infinie, éternelle, insatisfaisante, comme quand on est vers la fin de la rédaction d’un article scientifique, où plus on creuse et moins les hypothèses semblent valables, et plus la complexité apparaît. C’est là où il faut passer en mode professionnel, voir l’écriture comme un projet et non une promenade romantique dans le pays de mes bêtises lunaires, et me dire : « Cocotte, il te reste deux mois pour écrire trois chapitres, arrête de te trouver des excuses métaphysiques, sors-toi les doigts et termine. Rien, jamais, n’est parfait. Et ce n’est pas grave. » Et mon moi bête et lunaire a alors envie de répondre, de sa voix transportée et romantique : « Oui mais, l’article scientifique doit être juste. Et j’ai tellement envie que de même ici, mon livre soit juste, viscéralement juste ! »

Son : Youn Sun Nah, Momento Magico, in Lento, 2013

Note : Je me demande comment cela se passe pour tous ces scientifiques qui écrivent des livres de vulgarisation. Est-ce qu’ils se posent toutes ces questions ? Est-ce que l’écriture de leurs chapitres sont des deuxièmes vies parallèles ? Est-ce qu’ils deviennent, comme moi, fous et transportés dans le processus ? Est-ce qu’ils vivent cela comme un roman, comme des montagnes russes de l’esprit, comme une drogue et un fil rouge qui semble tout tenir, conduire dans la vie – la respiration ? Ça ne semble pas être le cas pour les quelques collègues avec qui j’ai discuté. Alors qu’est-ce que ça signifie pour ce livre ? Est-ce que, parce qu’il a été écrit comme une entreprise tarée et viscérale, il sera sale et dégoulinant, et donc illisible ? Ou est-ce que justement, cela apportera une petite voix différente dans cette littérature ? Est-ce que j’arriverai à rendre un peu de tout ce que nous vivons, qui porte tant d’espoir et qui est tellement, tellement étonnant ?

Planète Ego, Guardians of the Galaxy Vol. 2, dir. James Gunn, 2017.